Chapitre 129
Épisode 129 — Interlude (1)
« Alors, la Compagnie commerciale Tourail a demandé un délai pour le paiement de la houille bitumineuse ? »
« O-oui… »
« Et tu as accepté comme ça ? »
« M-mais je n’ai pas accepté sans rien faire ! J’ai bien obtenu des intérêts correspondant au délai de grâce, et j’ai pu augmenter notre part dans les transactions à venir… »
« Tss, tu n’as toujours pas retenu la leçon ! Des intérêts ? Des transactions à venir ? »
Dans le bureau du propriétaire de la Compagnie commerciale de Hubert,
un nain trapu invectivait un marchand.
Plusieurs marchands venus présenter leurs rapports d’activité observaient la scène en silence. Howard, qui fulminait, prit une grande inspiration et reprit d’un ton calme :
« Ouf… Tu sais que la houille bitumineuse est indispensable à l’affinage, pas vrai ? »
« … Bien sûr. »
« Et tu connais la situation actuelle dans le Nord. »
« … Oui. »
« Et malgré ça, tu as cédé une marchandise qui est quasiment du matériel militaire en temps de guerre. Et quoi ? Des intérêts ? Des intérêts ?! »
Mais son calme ne dura pas : il se remit à crier.
Le fer était le matériau de base pour les armes, et la houille bitumineuse, un combustible indispensable à la production de fer de qualité.
En temps de guerre, alors que la production d’armes avait explosé, les acheteurs ne manquaient donc pas.
Pourtant, il avait livré la marchandise en échange d’« intérêts ordinaires » et d’une « vague promesse de concessions lors de transactions futures », au risque même de voir ses fonds bloqués si les effets de commerce restaient impayés…
De quoi le mettre en colère, forcément.
« … Aucun marchand ne peut ignorer une chose aussi élémentaire. »
Howard, le visage rouge, avait laissé éclater sa colère. À présent, il marmonnait à voix basse et fixait le marchand, qui gardait la tête baissée.
La présence de Howard, qui aurait dû n’être que celle d’un artisan nain ordinaire, envahissait silencieusement les lieux et y installait une atmosphère étouffante.
« On dirait que tu as essayé de t’en mettre plein les poches pendant l’absence de Hubert. Tu me prenais pour un imbécile ? »
« N-non, monsieur ! C’est un malentendu… ! »
« On le saura après enquête. »
« A-attendez ! Maître Howard ! Écoutez-moi, je vous en prie… »
Sur son signal, les gardes entrèrent et emmenèrent le marchand. Le bureau retomba un instant dans le silence.
« Qu’est-ce que vous attendez ? Nous n’avons pas le temps, alors faites votre rapport, vite ! »
Mais le calme ne dura pas.
La réunion éprouvante prit enfin fin lorsque Howard eut entendu les rapports de tous les marchands et leur eut donné ses instructions.
« Bon, je vous laisse. À moins que ce soit vraiment important, prenez les décisions qui s’imposent et faites-moi un rapport plus tard ! »
Les marchands de la Compagnie commerciale de Hubert purent enfin respirer à leur aise après le départ de Howard.
« Ouf… On se croirait au service du propriétaire lui-même. »
« Toi aussi, tu as eu cette impression ? Au début, je me demandais pourquoi ils avaient nommé un nain inconnu comme représentant du propriétaire… »
Les marchands de la Compagnie commerciale de Hubert chuchotèrent entre eux en sortant.
Naturellement, ils avaient eu du mal à accepter que Howard devienne représentant du propriétaire à la suite d’un incident soudain, alors que Hubert était absent.
Après tout, un nain qu’ils n’avaient jamais vu venait de devenir leur supérieur, du jour au lendemain.
Comment les marchands qui avaient fait prospérer la compagnie jusqu’ici auraient-ils pu suivre sincèrement quelqu’un dont les capacités n’étaient pas prouvées, et qui se mêlait de sa gestion ?
Bien sûr, personne n’était assez stupide pour afficher ses sentiments devant Harley, qui avait débarqué à l’improviste.
« Enfin… on dirait qu’il est vraiment en contact avec le propriétaire. Ses instructions avaient aussi l’air de venir de lui. »
« Pour être honnête, j’étais inquiet aussi. Je pensais que la disparition du propriétaire n’était que le début d’un complot pour s’emparer de la compagnie… Mais on dirait qu’on peut souffler pour l’instant. »
Ils suivaient Howard pour le moment parce que Harley, qui était en pratique le codirecteur de la compagnie, l’avait nommé représentant en personne. Mais les marchands surveillaient attentivement ses faits et gestes.
Ils se demandaient si tout cela n’était pas une manœuvre de quelqu’un qui cherchait à s’emparer de la compagnie.
Pourtant, Howard s’efforçait seulement de faire tourner la compagnie comme d’habitude, sans montrer le moindre signe de détournement des bénéfices ou des biens.
Tout au plus fournissait-il divers matériaux à son atelier personnel.
Mais cela ne posait pas de problème, puisque Hubert l’avait autorisé dès le départ.
« Au fait, ce Kaol a vraiment accepté un pot-de-vin de la Compagnie commerciale Tourail ? »
« Pff… C’est trop tôt pour tirer des conclusions, mais c’est clairement suspect. »
« Il ne manque pas de culot. »
« Tu l’as dit. »
Les marchands claquèrent la langue et secouèrent la tête.
Ils comprenaient que la tentation ait été forte en l’absence du capitaine, mais passer à l’acte, c’était vraiment ne pas avoir froid aux yeux.
D’autant que Harley lui-même l’avait mis en garde.
La priorité absolue des marchands de Tarak était à présent de ravitailler la Forteresse de fer, qui faisait office de ligne de front.
Les nouvelles en provenance de là-bas étaient donc transmises en temps réel, et le sujet le plus brûlant du moment était les exploits monstrueux de Harley.
Et les forces de sécurité de Tarak patrouillent ouvertement et gardent la compagnie à l’œil. Il faut être idiot pour agir à la légère dans ces conditions.
Kaol avait lui aussi dû se douter de quelque chose et s’était préparé une excuse, comme s’il n’avait pas détourné de fonds…
Mais, comme Howard l’avait dit, c’était tout comme s’il avait fait semblant de ne pas le voir.
Il ne se contentait pas de répéter les consignes du propriétaire. Et ce charisme étouffant… Je ferais mieux de vérifier encore une fois que je n’ai rien laissé passer.
Le marchand, qui avait sincèrement présenté son rapport, s’empressa de repartir pour vérifier ses tâches.
Et il ne fut pas le seul à penser ainsi.
Ainsi, malgré l’absence de Hubert…
Grâce aux efforts de Howard et à l’influence de Harley, la compagnie poursuivait ses activités sans encombre.
« Argh, il faut que Hubert revienne vite ! Je perds un temps fou. Mais je ne peux pas laisser la compagnie à l’abandon ! »
Howard grommela en entrant dans un bâtiment.
Il gérait les affaires de la compagnie par nécessité, mais son objectif initial était de profiter du décalage horaire pour assimiler autant de connaissances terrestres que possible.
Bien sûr, compte tenu du décalage horaire avec la Terre, le temps qu’il consacrait au travail était insignifiant, et il passait encore la majeure partie de ses journées à l’atelier…
Mais, maintenant qu’il bâtissait ses fondations depuis le début, chaque seconde comptait.
Et même si le temps s’écoule dix fois plus vite, assimiler quelque chose ne revient pas à simplement le connaître en théorie.
À cause de cela, il était très en retard sur son quota quotidien.
Il allait devoir s’appliquer sérieusement à partir de maintenant pour rattraper le temps perdu.
« Hem ! Bien, commençons le travail du jour. »
Howard, qui s’était changé et avait enfilé ses vêtements de travail, s’étira légèrement avant de s’approcher du fourneau brûlant.
C’était un fourneau magique qui conservait sa chaleur même en son absence et possédait des dispositifs de sécurité contre les incendies.
Grâce à ses dépenses généreuses, l’atelier regorgeait de ce genre de commodités.
Tout était fait pour qu’il puisse se consacrer uniquement au perfectionnement de son art.
Hum, il faut que j’augmente la température.
Howard vérifia la chaleur en approchant discrètement la main du fourneau, puis y jeta avec adresse une pelletée de charbon.
La température monta rapidement, puis se stabilisa peu à peu au niveau idéal qu’il avait choisi.
Parfait.
C’était surprenant, puisqu’il ne s’était mis à s’entraîner sérieusement que depuis peu, mais rien de tout cela ne lui paraissait exceptionnel.
Les nains ont vraiment des sens différents de ceux des humains. Il y a une raison pour laquelle on les appelle la race des artisans.
Ce que les humains devaient apprendre au fil d’innombrables années d’expérience, les nains le faisaient instinctivement.
Il pouvait régler la température du feu au degré près en la regardant et en la sentant sur sa peau.
Il lui suffisait de tenir du charbon dans sa main pour en évaluer le poids et la granulométrie, puis savoir d’instinct de combien la température monterait une fois jeté dans le feu.
Le centre de gravité idéal qu’il percevait naturellement en tenant un marteau, tout comme les caractéristiques du matériau qui se révélaient clairement sous ses doigts, étaient aussi des choses que les humains ne possédaient pas.
Et comme ils naissaient avec une dextérité remarquable et un corps robuste, les nains partaient avec une longueur d’avance sur les artisans humains.
La compétition n’était presque pas équitable.
Enfin, c’est une bonne chose que je sois un nain, cette fois.
Il n’osait pas imaginer combien de temps il lui aurait fallu pour repartir de zéro sans ces avantages…
Il éprouva une nouvelle fois de la gratitude envers Zaonic, qui lui avait cédé de bon cœur sa pioche, Elinne.
« Hem ! Commençons par affiner le minerai de fer ! »
Howard poursuivit son entraînement avec application, rassemblant la houille bitumineuse, le calcaire et les autres matériaux entassés dans un coin de l’atelier.
Concentré à l’extrême, son esprit absorbait les connaissances venues de la Terre comme une éponge l’eau.
Les informations qu’il avait assimilées à travers toutes sortes de supports — photos, vidéos, documents — prenaient forme sous les mains de Howard et devenaient sa chair et son sang.
Clang ! Clang !
Ainsi, dans un petit atelier auquel personne ne prêtait encore attention, un artisan se perfectionnait peu à peu.
Une lumière chaleureuse enveloppa Hubert, qui était allongé sur le lit et gémissait.
La « Magie sacrée d’Outerica », imprégnée de pouvoir guérisseur, aidait son corps à se rétablir et lui rendait des forces.
Ça va plus vite que je ne le pensais. Je pourrai bouger dans une journée ; pas besoin d’attendre plusieurs jours. Je me suis sous-estimé.
Les dégâts, que l’« Immunité à la mort instantanée » avait ramenés au stade de blessure critique, se résorbaient plus vite que prévu.
La synergie entre la magie sacrée guérisseuse de Heinrich et la « Récupération supérieure » dépassait tout ce qu’il avait imaginé.
En réalité, s’il avait prévu une longue convalescence, c’était en grande partie à cause de l’expérience de Heinrich.
Un corps robuste forgé par un entraînement extrême, la protection du pouvoir sacré et les bénédictions, sans oublier la compétence commune « Récupération supérieure ».
Même Heinrich, malgré ces conditions optimales, avait dû se reposer près d’un mois dans le meilleur endroit qui soit, la Cathédrale de Roselia, après son combat contre le Roi immortel Hans.
Il avait donc naturellement estimé que Hubert mettrait plus de temps à guérir : son état physique était pire et, sans la « Récupération supérieure », le niveau de magie sacrée guérisseuse qu’il recevait était inférieur.
Mais j’ai oublié que l’adversaire de Heinrich était le Roi immortel.
Les deux avaient beau avoir subi des blessures critiques, leur gravité n’avait rien à voir.
Contrairement à Heinrich, qui ne pouvait pas guérir correctement parce qu’il était rongé par une malédiction maléfique, Hubert avait seulement eu le cœur et les organes internes écrasés, non ?
Enfin, c’est déjà très grave… Mais grâce à l’« Immunité à la mort instantanée », ses organes internes n’ont fait que subir de lourds dégâts.
Et ce genre de blessure pouvait guérir rapidement en combinant la « Récupération supérieure » et la magie sacrée guérisseuse.
Il pourrait même renvoyer Hubert dans Outerica dès que le temps de recharge du cercle de transfert serait écoulé.
« Hum… Une fois Hubert reparti, il faudra que je me remette à cette tâche ennuyeuse… »
Je regardai Hubert, allongé sur le lit et manipulant la tablette du bout des doigts, avec une pointe de mécontentement.
Bien sûr, il s’agissait de transmettre à Howard les connaissances en forge.
Une fois qu’il les aurait lues, l’esprit de Howard les « comprendrait », mais le processus lui-même restait pénible.
Rester assis sans rien faire à ingurgiter toute cette masse de connaissances ne pouvait pas être agréable.
Avec les Avatars, je peux filtrer ce genre d’émotions grâce au « Centre Mental ». Les tâches répétitives ne me dérangent donc pas, mais, moi, je dois tenir bon avec mes seules capacités mentales.
Bien sûr, mes capacités mentales dépassaient déjà celles des humains après plusieurs améliorations, mais je ne le ressentais pas vraiment.
Parce que…
J’ai huit corps en mouvement simultanément.
Et à part Hubert, ils me demandaient tous une grande dépense mentale.
Ils devaient aussi s’adapter au décalage horaire entre les dimensions et, même si le « Centre Mental » était leur compétence principale, bloquer la contamination mentale consommait tout de même un peu d’énergie.
J’avais beau en avoir beaucoup, j’avais toujours l’impression de manquer de ressources mentales.
Il n’y a qu’une seule solution à cette situation.
Mais, comme toujours, une échappatoire s’offrait à moi.
Il suffisait d’améliorer ma compétence unique et de créer un nouveau clone.
« Avatar », c’était le meilleur choix.