Chapitre 4
Le groupe de gauche s’était réduit à six personnes, moi y compris.
Hunter et Heart avaient emmené les deux autres. Il ne restait que Balance, le prêtre, Petite Luciole… et deux inconnus qui marchaient un peu en retrait, trop silencieux pour que je m’y fie encore.
La pluie de sang s’était intensifiée. Elle ne tombait plus en fine bruine, mais en gouttes lourdes qui claquaient sur le sol comme des doigts impatients. L’odeur de fer était devenue étouffante. Les murs des bâtiments autour de nous semblaient suer une substance sombre, et les fenêtres brisées donnaient l’impression que quelque chose nous observait depuis l’intérieur.
Le prêtre murmurait toujours.
Ses lèvres bougeaient sans cesse, récitant des prières à voix basse.
« Seigneur… libérez-moi de cet enfer… je vous en supplie… »
Balance, lui, n’arrêtait pas de jeter des regards nerveux derrière lui.
« On aurait jamais dû se séparer. C’est de la pure connerie. Dans les films, c’est toujours comme ça que les gens meurent. »
Je ne répondais pas.
Mon regard balayait chaque ombre, chaque recoin trop sombre. Mon corps était tendu, mais mon esprit restait froid. C’était exactement comme dans les jeux. La différence, c’était que cette fois le sang ne disparaîtrait pas après un « Game Over ».
Petite Luciole marchait juste derrière moi, agrippée au pan de ma veste. Elle ne parlait plus. Ses petits doigts tremblaient.
Nous avancions dans une rue étroite, bordée d’immeubles abandonnés dont les enseignes clignotaient encore faiblement. Un néon rouge, à demi brisé, projetait une lumière malade sur le sol.
C’est alors que je l’ai senti.
Un bruit.
Léger.
Comme des articulations qui craquent trop fort.
Je levai une main pour arrêter le groupe.
Personne.
Le silence dura trois secondes.
Puis il apparut.
Il sortit de l’ombre d’une ruelle comme s’il en faisait partie depuis le début.
Ses jambes étaient anormalement longues, démesurées, se pliant dans des angles impossibles. Ses bras, énormes, pendaient jusqu’à presque toucher le sol, les doigts griffus et trop nombreux. Et son visage…
Son visage n’était qu’un sourire. Un sourire déformé, trop large, qui fendait sa tête d’une oreille à l’autre, révélant des rangées de dents irrégulières et jaunâtres. Aucun œil. Juste ce sourire permanent, figé, glaçant.
Le prêtre fut le premier à crier.
« Non… non, non, non… mon Dieu, non ! »
Le monstre pencha légèrement la tête, comme s’il écoutait.
Puis il bougea.
Ce ne fut pas une course.
Ce fut un glissement.
En une fraction de seconde, il fut sur le prêtre.
Une de ses mains énormes se referma autour de la tête de l’homme. Le prêtre suppliait encore, les larmes mêlées au sang de la pluie.
« Libérez-moi… je vous en prie… je ne veux pas mourir ici… »
Le monstre ne répondit pas.
Il tordit.
Un bruit sec, horrible, de vertèbres qui cèdent.
Le corps du prêtre se détendit d’un coup. Sa tête penda bizarrement sur le côté, les yeux encore ouverts, figés dans une terreur absolue. Le monstre le relâcha comme un jouet cassé. Le corps s’effondra dans une flaque rouge.
Balance hurla.
Petite Luciole se mit à sangloter en silence, les deux mains collées sur la bouche.
Les deux autres inconnus reculèrent, paralysés.
Moi, j’avais déjà bougé.
Mon regard avait repéré quelque chose près d’un tas de débris : une lame. Un couteau de cuisine, long, encore relativement aiguisé, oublié là parmi des caisses éventrées. Je m’en saisis sans hésiter.
Le monstre tourna son sourire vers moi.
Il avançait lentement, presque curieux. Ses longues jambes craquaient à chaque pas. Ses bras balançaient comme des pendules monstrueux.
Le couteau dans ma main me sembla dérisoire. Je le savais. Contre quelque chose d’aussi grand, d’aussi tordu, une simple lame ne suffirait pas à le tuer d’un coup. Mais elle pouvait le ralentir.
Il bondit.
Je roulai sur le côté, sentant le souffle de sa griffe passer à quelques centimètres de mon visage. L’odeur qui émanait de lui était nauséabonde, un mélange de viande avariée et de quelque chose de plus ancien, de plus pourri.
Je me relevai et fonçai directement vers sa jambe droite.
La lame s’enfonça profondément dans le tendon, juste au-dessus du pied. Un bruit humide, dégoûtant. Le monstre émit un son étrange, ni cri ni grognement, plutôt un rire étouffé, comme si la douleur l’amusait.
Il bascula légèrement.
Je n’attendis pas.
Je me glissai sous lui et tranchai le pied gauche d’un geste net, précis, presque chirurgical. La lame traversa chair et os avec une résistance nauséeuse. Le monstre s’effondra lourdement sur les genoux, ses bras énormes frappant le sol pour se stabiliser.
Son sourire ne disparut pas.
Il était toujours là, encore plus large, encore plus déformé, comme s’il jouissait de chaque seconde.
Je grimpai sur son dos avant qu’il ne puisse se redresser complètement.
Une main s’accrocha à mon épaule, les griffes s’enfonçant dans mon manteau. Je sentis la chair se déchirer, mais j’ignorai la douleur.
La lame se leva.
Puis s’abattit.
Une fois.
Deux fois.
La troisième traversa net la chair molle de son cou.
La tête roula sur le côté avec un bruit mou.
Le sourire resta figé sur le visage détaché, comme s’il continuait de se moquer même dans la mort.
Un jet de sang noirâtre et épais gicla violemment, me recouvrant le visage, le cou, les mains. Il en éclaboussa aussi Balance et Petite Luciole, qui restèrent figés, blancs comme des linceuls.
Je restai un instant debout au-dessus du cadavre, le couteau encore à la main, le souffle calme.
Le sang chaud coulait le long de mon menton.
Je passai la langue sur mes lèvres, goûtant le fer, puis un sourire malicieux étira lentement mon visage.
« Enfin… un vrai jeu à ma hauteur. »
Je me retournai vers les autres, encore tremblants, et lançai d’un ton presque joyeux :
« Prenez les armes. Tout ce que vous trouvez. On ne sait pas ce qui nous attend ensuite. »
Personne ne bougea pendant plusieurs secondes.
Puis, lentement, Balance se baissa pour ramasser un tuyau de métal tordu. Un des inconnus saisit une barre de fer. L’autre, une femme au regard vide, ramassa un éclat de verre long et tranchant.
Nous n’avons pas reparlé du prêtre.
Son corps gisait toujours dans la flaque, les yeux grands ouverts vers un ciel qui ne lui répondrait jamais.
Quand nous avons rejoint le point de rendez-vous trois heures plus tard, le groupe de droite était déjà là. Hunter, Heart et les deux autres. Ils nous regardèrent arriver, couverts de sang, le visage fermé.
Balance fut le premier à parler, la voix encore tremblante :
« C’est le diable en personne, cette fille… »
Un silence lourd s’abattit.
Hunter fronça les sourcils.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je nettoyai distraitement la lame de mon couteau sur mon manteau déjà trempé.
« Un monstre. Le prêtre est mort. On a récupéré quelques armes. »
Heart me dévisagea longuement, sans un mot. Ses yeux semblaient vouloir me disséquer.
C’est alors que je décidai de poser la question.
Je regardai les quatre personnes dont je ne connaissais toujours pas le nom de code.
« Et vous… comment on vous appelle ? »
Un homme au regard froid, un fusil de fortune déjà en bandoulière, répondit le premier :
« Sniper. »
Une femme aux cheveux blancs, presque translucides, murmura :
« Ghost. »
Une autre, plus jeune, au visage poupé et aux yeux trop grands, dit d’une voix douce :
« Doll. »
Le dernier, un homme massif au visage scarifié, croisa les bras :
« Grim. »
Petite Luciole se serra un peu plus contre moi, sans rien dire.
Balance, lui, évita mon regard.
La pluie de sang redoubla d’intensité.
Quelque part, dans les ténèbres de cette ville maudite, d’autres choses bougeaient déjà. Les autre groupe.
Et pour la première fois depuis longtemps…
j’avais vraiment envie de sourire.