Chapitre 67
Script (1)
Elise arriva au lieu de rendez-vous. C’était un petit théâtre qu’ils avaient loué pour les deux semaines à venir. Ils comptaient y répéter la pièce, puis la jouer le jour du festival, dans deux semaines…
Avant d’entrer, elle colla d’abord l’oreille contre la porte.
« Cette épreuve a été un vrai désastre. Sérieusement, qui a bien pu défoncer tous les bureaux ?
— Exactement. Mais tu ne trouves pas qu’elle nous a rendus plus perspicaces ? Ceux qui ne maîtrisent pas le Corps magique ont abandonné tout de suite, incapables de supporter le froid. Moi, j’ai tenu vingt-trois heures. »
Vingt-trois heures.
À titre de comparaison, le record d’Elise était inférieur à quinze heures.
L’envie de faire demi-tour et de s’enfuir était irrésistible, mais elle la réprima de toutes ses forces et frappa à la porte.
— Ah. Elise doit être arrivée.
« Haaah… »
Après avoir pris une profonde inspiration, elle ouvrit la porte.
Dans le théâtre, les six personnes qu’elle avait elle-même choisies braquèrent leur regard sur elle. La méfiance dans leurs yeux était suspecte, mais elle prit la parole d’un ton calme.
« Tout le monde est là ? »
« Oui. On est tous les six. »
Wendy lui répondit. Tout en parlant, elle se lécha légèrement les lèvres.
Pourquoi elle fait ça ? On dirait qu’elle se moque de moi.
Elise s’avança et s’assit sur une chaise.
« On commence ? »
Elle s’efforça de parler le plus professionnellement possible.
Elle comptait limiter la réunion du jour aux seules questions officielles. Tout ce qui touchait au concours d’entrée ou aux notes était strictement hors sujet.
« Hein ? On commence comme ça ? Il ne manque pas Shion ? »
Le chevalier supérieur James posa la question. Elise lui répondit d’une voix basse :
« Pourquoi vous souciez-vous de lui ? »
« Eh bien, c’est lui qui écrivait le script, non ? »
« C’est exact. »
En répondant, elle sortit sept exemplaires du script de son sac Charment.
Charment était une marque de luxe haut de gamme. Seuls les nobles les plus fortunés pouvaient se l’offrir, et la maison tenait même compte de la réputation et de la notoriété de l’acheteur avant de lui vendre ses sacs à main, des artefacts hors de prix.
« Shion Ascal voulait monter Le Barde. Qu’en pensez-vous ? »
« Quoi ? Le Barde, c’est un peu… »
« … Exactement. Le Barde n’a rien de fameux. »
C’était la réaction habituelle. Les gens cultivés qui avaient reçu une bonne éducation en Latinel réagissaient ainsi. Parmi les vingt-trois lignées de Latinel, c’était l’une des pièces les moins appréciées ; ils ne pouvaient donc que manifester leur désapprobation.
« Il dit qu’il va l’adapter lui-même, mais nous n’avons pas le temps d’attendre. Le festival est dans deux semaines. »
Elise distribua les scripts un à un.
« C’est Le Roi rusé. Je l’ai adapté. »
Elle l’avait écrit elle-même et l’avait même fait relier en couverture rigide.
[Le Roi rusé – auteure Elise]
Elle caressa la couverture et haussa les épaules, non sans fierté.
« Ah~ Le Roi rusé ? Pas mal. »
« C’est la pièce la plus facile à jouer. On la connaît bien. »
Les étudiants de l’Université d’Edsilla opinèrent. Miller et Sasha. Tous deux étudiaient le théâtre et le cinéma dans l’espoir de devenir acteurs, avec une mineure en Latinel ; on pouvait donc leur faire confiance.
Leur culture générale et leur sagesse dépassaient de loin celles de Shion Ascal.
« Au fait, on la joue en Latinel, n’est-ce pas ? »
« Oui. Les répliques seront en langue commune, avec quelques phrases en Latinel dans les dialogues. »
Le thème de la pièce du festival était [La popularisation du Latinel], mais si la représentation se déroulait dans cette langue inconnue du grand public, elle ne pourrait pas attirer son attention.
« Mais il ne nous faut pas une équipe technique ? »
L’étudiant Miller posa la question.
« Je peux trouver quelques personnes. Des professionnels qui travaillent déjà dans le milieu. »
Le budget fixé par Endex pour la pièce du festival était de 100 000 Ren. Bien sûr, elle pouvait demander de l’aide à sa mère, mais elle devait aussi apprendre à se débrouiller seule.
« Parfait. Si des membres de l’équipe technique sont intéressés, envoyez-moi la liste. Je ferai mon choix. »
« On ne devrait pas les payer ? Je veux dire, ils… »
« Si, bien sûr. Je leur verserai le tarif habituel du secteur. »
Entre les accessoires de scène, les cachets et la location, le budget serait très serré. Mais en fixant un prix raisonnable pour les billets, elle pourrait couvrir une partie des frais.
« Alors… »
Elise promena son regard autour de la table.
Shion Ascal n’était nulle part. L’invitation lui revenait donc naturellement.
Bien sûr, ce n’était pas ce qu’elle avait prévu au départ.
Elise avait plutôt espéré une compétition équitable.
Tout ça, c’était à cause de cette pièce bizarre, Le Barde, dans laquelle ce type aux goûts étranges s’était fourré.
« On commence la lecture du script ? »
Elise ouvrit la première page du Roi rusé. Le parfum du papier lui chatouilla les narines.
Samedi, dix-huit heures, à l’étage réservé aux élèves de dernière année de la bibliothèque d’Endex.
[Première scène de crime. Rendez-vous dans l’allée de Geldio lundi à une heure du matin.]
Le message de Soliette était inscrit dans le Bloc-notes partagé, sur mon bureau. C’était la première sortie sur le terrain avec ma cliente.
J’écrivis une réponse.
[Bien reçu.]
Rien d’autre.
Le silence devenait gênant.
Après réflexion, j’ajoutai une phrase.
[Tu vas bien ?]
[Je vais bien. C’est ma faute si je t’ai fait confiance. Tu es un traître.]
Soliette me répondit comme si elle n’attendait que ça.
[Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as aussi trahi Gerkhen Kal Doon.]
[C’était une trahison prévue. Mais toi…]
La phrase, d’abord griffonnée à la va-vite, s’interrompit. Elle reprit d’une écriture un peu plus allongée.
Même son écriture était d’un aristocratisme exaspérant.
[Assez. Viens dans l’allée de Geldio lundi à une heure du matin. Tu ne devrais pas écrire de conversations personnelles dans ce Bloc-notes partagé.]
Quoi qu’il en soit, elle était contrariée. Je glissai le Bloc-notes dans la poche de mon uniforme.
Je fixai un moment la page complètement blanche, la véritable raison de ma venue à la bibliothèque.
Le jour même où s’était achevé le concours d’entrée, cette épreuve éprouvante de trente heures, j’essayais d’écrire un script.
« … Ah. Pourquoi est-ce que je n’en ai pas envie ? »
Mais impossible de trouver la moindre motivation.
Était-ce la gueule de bois laissée par le concours, ou le fait que je n’avais jamais écrit de script de théâtre ?
[Titre : Le Barde]
Je n’arrivais pas à dépasser le titre.
Est-ce que je ferais mieux d’abandonner tout de suite ?
Quelle corvée.
Je tripotai le pauvre Bloc-notes et regardai autour de moi.
« … ? »
Soudain, une machine à café attira mon attention.
Installée dans un coin de la bibliothèque, elle dégageait un léger arôme de grains de café.
Du café.
De la caféine.
L’une des quarante-huit habitudes auxquelles j’avais renoncé depuis longtemps, en me promettant de prendre soin de ma santé.
« Hmm… »
Mais réfléchissons-y à nouveau.
La caféine était-elle vraiment mauvaise pour le corps ? Était-elle aussi nocive que les cigarettes ou la drogue ?
Probablement pas.
Alors, devais-je me priver des plaisirs et des bienfaits de la caféine simplement parce que j’avais un cancer ?
Ce n’était pas une raison.
Boire du café n’empêchait pas demain d’arriver.
Au contraire, cela pourrait nous mener vers un avenir plus radieux en nous aidant à nous concentrer sur aujourd’hui…
« D’accord. »
Je me levai brusquement. Je posai un gobelet en papier dans la machine à café et appuyai sur le bouton.
La machine se mit à ronronner et remplit le gobelet d’un liquide brun.
Je le contemplai d’un air absent, puis une question me vint à l’esprit.
Que se passerait-il si j’ajoutais du Périon à ce café ?
Le Périon pourrait-il « améliorer » l’effet « stimulant » de la caféine ?
Si c’était possible, ça m’aiderait beaucoup à écrire.
Autant essayer.
Je puisai dans la magie de mon Noyau magique.
Un flux d’énergie incolore jaillit de ma paume. Je le déversai dans le liquide.
« … Ça a marché ? »
Je secouai doucement le gobelet. Le café remua. À première vue, rien n’avait changé.
« Ça ne devrait pas être cancérigène. »
Un composé alcaloïde qui éveillait le cerveau et accélérait le métabolisme, amélioré par ma magie.
Même si c’était cancérigène, ça n’aurait pas d’importance puisque j’avais déjà un cancer. Mais, par précaution, j’en bus une petite gorgée.
Je fis claquer ma langue, savourai le goût, puis attendis en silence.
« Rien de spécial. »
C’était décevant, mais qu’aurais-je pu attendre de spectaculaire en améliorant seulement la caféine du café ? Si ça pouvait simplement chasser le sommeil, ce serait déjà bien.
Je songeais à cela en reposant le gobelet en papier, quand…
« ── ? »
Mes pupilles se dilatèrent. Mon cœur se mit à battre à toute allure, tandis qu’une passion jaillissait de mon cerveau. J’avais l’impression qu’une flamme ardente coulait depuis le plus profond de mon être.
C’était un éveil.
Je m’assis précipitamment. Je saisis un stylo et fixai le Bloc-notes.
Une page blanche, avec pour seul titre « Le Barde ».
Sur cette page vide, semblable à un écran de cinéma, un souvenir d’il y a quelque temps se rejoua.
Le théâtre où Theia Esil avait failli traîner Gerkhen Kal Doon et moi.
Une époque révolue, d’avant ma régression.
La scène d’alors me revint avec une netteté saisissante, et j’eus l’impression d’être aspiré en son sein…
— Le Barde raconte des histoires. Parmi elles, il y a des tragédies et des comédies. Il raconte les comédies comme des tragédies, et les tragédies comme des comédies.
Les répliques de l’acteur résonnaient. On entendait le souffle du public. La poussière fine et l’air du théâtre effleuraient ma peau.
J’étais assis dans une loge de l’Opéra d’Edsilla.
Quand je tournai la tête d’un côté, j’aperçus Theia Esil, absorbée par la pièce.
Quand je regardai de l’autre côté, je vis Gerkhen Kal Doon, tout aussi captivé.
« … Mais qu’est-ce que… »
Je secouai vivement la tête. L’instant d’après, je n’étais plus à l’opéra.
J’étais de nouveau dans la bibliothèque d’Endex.
« J’en ai des frissons. »
Un souvenir du passé si réel qu’il pouvait se confondre avec la réalité. Une expérience d’une intensité saisissante.
J’avais failli me faire engloutir par le 「Bloc-notes」 sans même m’en rendre compte.
« Ouf… »
Je pris une profonde inspiration. Après m’être calmé un instant, je bus une autre gorgée de café. Cette fois, cependant, je maîtrisai consciemment ma concentration.
Comme si j’étais allongé sur un canapé devant la télé : une immersion à bonne distance, sans me laisser engloutir.
— Le Barde chante des histoires.
Les répliques de la comédie musicale, qui s’élevaient devant moi comme dans un drame, et les expressions des acteurs.
Je les retranscrivis directement dans le Bloc-notes.
« C’est terminé… »
Pris de vertige, je m’adossai à ma chaise. Le stylo et le Bloc-notes me glissèrent des mains. Il ne restait qu’environ trois gorgées de café, et il était déjà onze heures du soir.
[Le Barde]
Le script était sans doute parfait.
Après tout, j’avais transposé dans un script l’intégralité de cette comédie musicale, que j’avais revue grâce à mes souvenirs.
« Ah, je suis crevé. »
J’avais l’impression que tout mon corps fondait, et j’avais la tête qui tournait. Était-ce l’effet secondaire de l’éveil provoqué par la caféine ? Ou m’étais-je trop concentré ?
Je rassemblai péniblement mes affaires et me levai.
Clang-
Mais la porte s’ouvrit avant que je puisse partir.
Alors que les gens ordinaires avaient fini leur journée de travail, quelqu’un arriva, les bras chargés de livres, pour étudier.
Évidemment, c’était Elise.
« Qu’est-ce que tu fais là ? »
« … »
Elise ne répondit pas. Elle n’avait pas bonne mine non plus. C’était sans doute à cause de ce concours d’entrée. Elle avait abandonné en cours d’épreuve, alors qu’elle se trouvait dans la moyenne.
Elle s’assit à une place quelconque et ouvrit un livre. Encore un manuel de préparation au concours.
« Hé. Le script est terminé. »
Je m’approchai d’elle en disant cela. Elise ne répondit toujours pas. Je posai le script sur son bureau, alors qu’elle ne quittait pas son manuel des yeux.
« Lis-le. Ne fais pas cette tête. »
« La ferme. »
Elle ne faisait pas cette tête.
« Bref, puisque tu tiens le rôle principal, apprends toutes tes répliques. »
À ces mots, les pupilles d’Elise tremblèrent légèrement. Elle semblait vouloir dire quelque chose ; ses lèvres s’entrouvrirent, puis elle secoua la tête sans un mot.
« Bâillement… Je m’en vais. »
Je bâillai et sortis.