Chapitre 234
La Fin du monde (5)
En sortant du manoir de Jade, presque entièrement détruit, j’étais couvert de poussière et de débris.
Ding—
« … ? »
Cela faisait un bon moment que je n’avais pas reçu de message sur mon smartphone.
Il venait de [À votre service].
J’avais cessé cette petite activité, puisque je n’avais plus besoin de gagner quelques piécettes, mais cette formule m’était trop familière.
[Vous êtes là @@@@ À votre service ?@@@@]
À sa façon d’écrire, je devinai qu’il s’agissait de Layla.
« … Pourquoi tout à coup ? »
Elle ne devrait pas être occupée par la barrière ?
Je répondis sans y penser.
[Je ne suis plus en activité.]
[Oh non !!! C’est pas possible !!!!]
Elle enchaîna aussitôt avec un autre message.
[Tu ne peux pas m’aider juste une dernière fois ?! C’est extrêmement important !!!]
Elle envoya avec son message une photo assez grande : un panorama montrant une immense falaise. À première vue, on aurait dit une géométrie extraterrestre, mais c’était le plan d’une barrière.
[S’il te plaît, dis-moi juste si la formule de cette barrière est bien conçue. Je t’en supplie… Je te paierai autant qu’il faudra !]
« Ah. »
En effet, une barrière était une formule composée d’une multitude de circuits. Elle était immense et complexe. Le plus gros problème, c’était que même si la barrière ne fonctionnait pas, il était difficile de savoir quelle partie était en cause.
Elle voulait sans doute que je vérifie tout ça.
« … Je suppose que je peux le faire. »
Le plan était déjà terminé ; il ne me restait qu’à vérifier si la magie circulait correctement dans les circuits et si la configuration comportait des erreurs.
Rien de bien compliqué.
Comme je l’ai déjà dit maintes fois, mon « Bloc-notes » s’apparente à un ordinateur. Je peux effectuer mécaniquement des calculs unidimensionnels sur une formule déjà conçue, tant que j’ai assez de mana.
[Puisque ce sera ma dernière demande, je ne vous ferai rien payer.]
Après lui avoir répondu, j’examinai la barrière.
Sur l’écran du smartphone, la formule de la barrière s’affichait. Un courant bleu partit de son point de départ : c’était le flux de mana calculé par le « Bloc-notes ».
Je l’analysai à la recherche du moindre défaut dans la conception et repérai l’endroit où le mana s’était emmêlé.
Je corrigeai les circuits qui en avaient besoin et révisai les trajets inefficaces pour les rendre plus performants.
Une simple vérification.
* * *
Laboratoire de recherche de l’Hôpital Petra.
« J’ai trouvé ! »
Les yeux de Layla s’écarquillèrent d’excitation. À la réception de la réponse d’[À votre service], elle afficha un sourire radieux, comme si elle venait de conquérir le monde. Elise, elle, fronça les sourcils.
« Quoi ? »
« Elly ! C’est arrivé ! Regarde ! »
« … Ça ne fait que trente minutes. »
Elise était sceptique, et elle avait toutes les raisons de l’être.
Même un expert aurait eu besoin d’au moins trois ou quatre heures pour examiner une formule de barrière. Elle était d’une ampleur considérable.
« Regarde par toi-même, Elly ! »
Layla lui montra le message d’[À votre service]. Elise parcourut la réponse, les yeux plissés.
« … Hein ? »
Une exclamation lui échappa.
Elle examina attentivement la configuration de la barrière envoyée par [À votre service], puis la compara au plan original.
« … »
La partie qui l’avait le plus préoccupée.
La section qu’elle craignait d’avoir mal conçue était clairement signalée.
Mais ce n’était pas tout. Plusieurs circuits inefficaces avaient aussi été soigneusement remaniés. Le résultat était bien plus simple et plus efficace.
« Ça… ça va marcher. »
« Tu vois ! »
Layla aussi affichait un sourire jusqu’aux oreilles en parcourant le plan de haut en bas.
« Regarde. Je t’avais dit que ça marcherait. Cette personne est vraiment experte. »
C’était bien [À votre service]. Cet expert touche-à-tout qui semblait capable de tout…
C’est alors que cela se produisit.
Soudain, l’expression de Layla devint grave.
Elle fixait une partie précise de la formule de la barrière, un élément que [À votre service] avait remanié de sa propre initiative.
Le circuit de la formule qu’il avait corrigé répondait à un principe particulier.
D’abord, il supprimait les circuits qui se chevauchaient inutilement et les remplaçait par un seul, afin de gagner en efficacité. Si des circuits s’entremêlaient, il les éliminait entièrement et les remplaçait par des circuits plus simples.
Le résultat était d’une grande netteté et permettait d’obtenir une puissance élevée avec un minimum de mana.
Et tout cela avait été accompli en seulement trente minutes.
Comme si cette méthode lui était très familière. Comme s’il pratiquait la magie de cette façon depuis longtemps.
── Pourtant.
Layla avait déjà vu un « motif » semblable.
Non. C’était le motif de la formule qu’elle avait étudiée et analysée d’innombrables fois.
Une configuration d’une efficacité remarquable.
Cette compatibilité « chimérique » qui permettait de combiner librement n’importe quelle formule.
Un mage laissait toujours sa marque lorsqu’il utilisait la magie. Il ne pouvait pas la dissimuler, quels que soient ses efforts. Ses habitudes personnelles imprégnaient la magie elle-même.
Layla avait étudié ces habitudes. Elle avait passé d’innombrables heures à examiner, analyser et déconstruire ses sorts magiques.
Tout ça pour retrouver un certain scélérat.
« … Serait-ce possible ? »
L’ennemi juré de Mila.
Le scélérat qui avait fait irruption dans la Ville des Tours comme un nuage noir.
Son nom── Raquel Dra.
« Layla ! »
Elise l’interpella. Layla releva la tête, l’air absent. Elise arborait un sourire radieux, comme si elle venait de trouver la réponse, et Layla sentit naître en elle une résolution semblable.
« Suis-moi ! »
« … D’accord. »
Layla la suivit, le cœur un peu serré.
…
Les patients affluaient à l’Hôpital Petra. Ken Petra n’admettait que les malades et renvoyait leurs familles, faute de lits ; des tentes provisoires avaient été dressées dans le parc. Pourtant, la barrière, qui était l’élément le plus crucial, n’était toujours pas prête.
« … Vous êtes sûr que ça ira ? »
C’était le secrétaire qui parlait. Ken Petra, dans son bureau, leva les yeux vers lui.
« Mademoiselle Elise travaille actuellement sur la barrière, mais… »
La nouvelle d’une barrière destinée à ralentir la propagation de la mort avait déjà fuité.
Si elle n’était pas achevée dans ces circonstances, ou si elle s’avérait défectueuse, Ken Petra subirait un sérieux revers politique.
« Si elle n’aboutit pas, c’est que l’idée ne valait pas mieux. »
Ken décida de faire confiance à Elise.
Un lionceau reste un lion. Inutile de surprotéger un petit prêt à être poussé du haut de la falaise.
« Trouvez le salaud qui a fait fuiter l’information. Profitez-en pour mettre la main sur tous ceux qui vendent nos secrets. »
« Oui, j’ai compris. »
Le secrétaire s’inclina et sortit.
…
Elise était en train de construire la barrière dans le parc Petra, en suivant le plan. Elle broyait finement de la poudre de pierre de mana pour tracer un « cercle », puis l’ancrait solidement grâce à son pouvoir magique : le « magnétisme ».
La barrière devait couvrir les urgences de l’Hôpital Petra ainsi que le parc où les tentes provisoires avaient été installées.
« Layla ! Ne reste pas plantée là, bouge ! »
« Ah, oui, d’accord. »
Mais Layla manquait d’entrain.
Perdue dans ses pensées, elle agissait soudain comme si elle n’était pas là.
« Tes courbes sont toutes de travers ! »
« Ah. Compris. Une seconde. »
Layla était en train de gêner maladroitement le travail.
« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous aider ? »
Quelqu’un s’approcha. Elise jeta un coup d’œil dans sa direction et tressaillit, les épaules secouées d’un frémissement.
C’était Theia Esil, professeure à l’Université nationale.
Elle avait repris un peu ses esprits.
La douleur persistait dans son corps, mais cela ne changeait rien, puisqu’elle ne la sentait de toute façon pas.
« Oh là là, c’est la professeure. Vous allez bien ? »
Layla ne la remarqua qu’un instant plus tard. Theia haussa les épaules et répondit :
« J’essaie d’aller mieux en vous donnant un coup de main. »
« … Par ici. »
Elise lui tendit une partie du plan.
« Tracez simplement le cercle qui délimitera la barrière. »
« Entendu. »
Theia hocha la tête en prenant le plan.
« … Mais. »
Puis, se tournant vers Elise, Theia demanda :
« Qui m’a amenée ici ? »
« Un chauffeur de taxi. »
« … Un chauffeur de taxi ? »
« Oui. »
C’était bel et bien un vrai chauffeur de taxi.
Un homme d’âge mûr qui avait personnellement amené Theia et l’avait même fait admettre à l’hôpital.
« Non, ce n’est pas le moment de bavarder. »
Elise agita vivement la main. Theia, les sourcils légèrement froncés, se dirigea vers l’autre côté avec la poudre de pierre de mana.
Elles commencèrent par tracer un grand « cercle », afin de délimiter l’espace où se dresserait la barrière.
Les patients admis à l’hôpital les observaient, inquiets et anxieux. Lorsque le cercle fut terminé, Elise se plaça au point de départ de la formule de la barrière.
« Je vais essayer. »
« Allez, Elly ! »
Layla l’encouragea en levant le poing, tandis que Theia, les bras croisés, observait Elise.
Elise fit d’abord léviter le « noyau de mana », transporté d’urgence par avion pour plusieurs millions de ren.
« … Huh. »
Elle inspira profondément.
Elle se remémora le plan enregistré dans son esprit et posa la main sur le noyau de mana. Elle comptait s’en servir comme d’un médium pour amorcer la construction de la barrière…
« Nous avons un problème. Il risque de nous manquer un peu de puissance magique. »
Elle le sentit instinctivement.
Le noyau de mana et sa propre puissance magique ne suffisaient pas.
Le noyau amplifiait certes la puissance magique, mais une barrière de cette ampleur en exigeait une quantité inimaginable.
Theia claqua alors des doigts.
Clac !
À ce geste, sa propre puissance magique jaillit comme un éclair et se déversa dans le noyau de mana. Celui-ci se gonfla d’une lumière éclatante et se mit à trembler violemment.
« J’ai injecté de la puissance magique dans le noyau de mana. Ça devrait suffire, maintenant. »
En un instant, elle y avait insufflé une quantité suffisante. Elise en fut stupéfaite.
Même si cela n’en avait pas l’air, ce qu’elle venait de faire était une prouesse incroyable.
Concentrer sa puissance magique comme un éclair pour la projeter, puis s’assurer qu’elle ne se dissipe pas dans l’atmosphère, mais pénètre précisément le noyau de mana, exigeait une maîtrise exceptionnelle.
« … Vous allez bien ? »
Mais Theia était atteinte de la « malédiction de mort ». Lorsqu’une personne frappée par cette malédiction utilisait sa puissance magique, le contrecoup pouvait multiplier la douleur par mille.
« Non, mais cette barrière est plus importante. »
Theia regarda Elise. Celle-ci hocha la tête et reposa la main sur le noyau de mana.
« Ouf… »
───.
La puissance magique jaillit du noyau de mana. Les circuits de la barrière qu’Elise avait imaginée se déployèrent dans les airs.
Ils vacillèrent un instant, imparfaits, mais Elise activa son « Magnétisme ». Elle poursuivit le déploiement de la structure, maintenant fermement les parties malléables à l’aide de son pouvoir.
Tzzzzzt—
La barrière, qui prenait naissance dans le cercle, s’étendit lentement vers l’extérieur, montant en formant une sphère.
Theia et Layla observaient le spectacle.
Non, tous ceux qui se trouvaient aux alentours de l’Hôpital Petra le regardaient.
Elise, en nage et à bout de souffle, ne renonça pas.
Grrrr…
Le sol trembla, l’air enfermé dans le cercle se déchaîna, et la formule de la barrière entra en résonance avec les lignes telluriques.
Les flux de puissance magique qui suivaient le tracé de la barrière atteignirent bientôt un point culminant, tout en haut, et se rassemblèrent.
Boumm── !
Finalement, la barrière se stabilisa en un dôme qui recouvrait tout l’Hôpital Petra.
La barrière ondulatoire était achevée.
« … Aïe. »
Elise posa un genou à terre. Pas le temps de sourire : elle avait presque épuisé sa puissance magique. Layla la soutint alors qu’elle manquait de s’effondrer.
« Elise. »
Soudain, la voix de Theia retentit. Elle hocha la tête en regardant tour à tour le haut et le bas de la membrane bleue de la barrière.
« Parfait. »
─ Sur ces mots, elle s’effondra.
« Merde ! Professeure Theia ! Ah ! Elly ! »
Ne sachant que faire, Layla ramassa les deux femmes, qui semblaient à l’article de la mort.
* * *
Un lieu enseveli dans les ténèbres. Quelque part sous terre, dans un endroit si vaste que personne ne le connaissait, se trouvait une vieille maison. On n’y distinguait rien, seulement un grand vide.
Mais « il » se dirigeait vers cet endroit, pareil à un trou noir.
Boum. Boum.
Le son creux de ses pas.
Ses longues jambes avançaient d’un pas majestueux.
Il traversa les ténèbres. Il n’éprouvait pas la moindre peur ni la moindre terreur.
Son regard restait fixé sur ce qui se trouvait devant lui. Au bout du chemin, une table à thé l’attendait.
Un bureau.
Deux chaises.
Il s’assit sur l’une d’elles.
Adossé à sa chaise, il se perdit un instant dans ses pensées.
« … La Fin du monde. »
Il murmura ces mots, les lèvres pincées et le front déformé par une moue méprisante.
Il avait rencontré d’innombrables personnes au cours de sa vie. Certaines se berçaient d’illusions en se croyant plus fortes que lui, mais en réalité, personne ne l’était.
Il avait compris depuis longtemps l’« infini » que renfermait sa propre chair. Il en connaissait le pouvoir irréversible.
Pourtant, il ne s’en vantait pas.
Il ne le révélait pas.
Il ne l’exhibait pas.
Car se glorifier par ses paroles et ses actes de sa propre violence et de son pouvoir de destruction n’avait rien de noble. C’était d’un goût déplorable.
C’était pourquoi il trouvait ridicule ce fou qui se faisait appeler la Fin du monde.
Éprouver de la fierté pour quelque chose qui n’avait pas lieu d’en inspirer, pour cette simple miette d’ego, lui inspirait seulement de la pitié.
« … Les ténèbres sont épaisses. »
Il s’appuya contre les ténèbres, comme contre une couverture.
Il avait encore tout son temps, mais nul besoin de consulter une horloge.
Il attendait, tout simplement.
Pour abattre son marteau sur les ignorants qui ne connaissaient pas la fin de ce monde.
Pour enseigner la logique limpide de la violence à ces voyous qui se surestimaient et s’adonnaient à de pures folies.
Jade ferma les yeux en gentilhomme.
… Et une semaine passa.