Chapitre 13
Souvenir (2)
… Le « Corps magique ». Littéralement, un corps traversé par le mana.
Un tableau noir. Un morceau de craie blanche comme neige. Des yeux noirs, profonds et sombres.
Dans une petite salle de classe, un cours préparé uniquement pour moi.
… Le fondement de ce Corps magique, c’est le « Une ceinture, quatre lignes ».
Une ceinture, quatre lignes (一帶四線).
La méthode la plus répandue pour former un Corps magique.
Je l’avais entendue si souvent que j’aurais pu la réciter les yeux fermés.
… D’abord, la ceinture (一帶). Elle désigne le circuit le plus large, qui va du cerveau à l’aine. Il ne doit jamais être interrompu et c’est le circuit le plus épais et le plus solide. D’où son nom de « ceinture ».
Devant un schéma de l’anatomie humaine tracé au tableau, Theia dessina une ligne de la tête à l’aine. Elle posa la craie à plat pour la rendre très épaisse.
… À partir de cette ceinture, quatre lignes rejoignent le bras droit, le bras gauche, la jambe droite et la jambe gauche.
Elle traça ensuite quatre lignes le long des bras et des jambes.
… Ce sont les quatre lignes (四線).
La ceinture va de la tête à l’aine, et les lignes vont de la ceinture jusqu’au bout des doigts et des orteils.
En définitive, « Une ceinture, quatre lignes » désigne le trajet emprunté par le mana dans le corps humain, autrement dit la configuration du circuit.
… Dans ce monde, presque tous les Corps magiques reposent sur le principe d’« Une ceinture, quatre lignes ». Mais toi, Shion… Si ton corps l’apprenait, tu mourrais, n’est-ce pas ?
Pour moi, le Corps magique fondé sur ce principe était impossible. La « ceinture » traversait forcément la tumeur, et les cellules cancéreuses ne manqueraient pas de se propager le long du circuit.
… Ne désespère pas. Relève la tête.
Quand était-ce ?
Peut-être juste après ma troisième opération contre le cancer.
Elle était venue me trouver à mon réveil, après l’anesthésie, et s’était déclarée mon professeur.
… Ce n’est pas qu’il n’y ait aucune solution. Il existe un Corps magique ancien. À vrai dire, aujourd’hui, l’appeler « Corps magique » est un peu étrange.
De nos jours, un Corps magique était synonyme d’« Une ceinture, quatre lignes », mais en remontant assez loin, jusqu’à l’Antiquité, on en trouvait d’autres sortes.
… Ça s’appelle l’« Incarnation ».
Incarnation (體化).
Après avoir accepté le mana présent dans le corps, on le laisse s’infiltrer naturellement, sans suivre de processus particulier.
Pour simplifier au maximum, c’est comme fumer de la viande.
… J’ai fait des recherches sur les singes. J’ai même écrit des articles. Lis-les.
Des singes.
Littéralement, le Corps magique qu’utilisent les « bêtes ».
* * *
J’ouvris les yeux. Je sortis de mes souvenirs et regardai autour de moi.
Un lac isolé, entouré de buissons. Personne pour m’observer, et même si quelqu’un le faisait, cela n’aurait pas eu d’importance : derrière le vieux bâtiment, un abri à l’écart.
J’étais venu ici dès la fin du conseil des élèves.
« J’essaie ? »
Les enseignements de mon maître.
Ce que j’avais oublié dans la dureté de la réalité s’était déclenché dans mon esprit au moment où j’avais reconnu son existence, faisant trembler mon âme.
Est-ce aussi grâce au « Bloc-notes » ?
Je commençai par me déshabiller. Je gardai mes sous-vêtements et déposai le reste sur un rocher.
Si je travaillais mon Corps magique, je finirais trempé de sueur et couvert de déchets.
Floc…
J’entrai dans le lac.
« Brrr… »
Le début du printemps était encore glacial, mais ça irait.
Je flottai à la surface, le cou seul dépassant de l’eau, et fermai les yeux.
« Haa… »
Ce que je m’apprêtais à faire, c’était l’« Incarnation ».
L’un des enseignements que Theia Esil m’avait laissés.
En gros, c’était comme fumer de la viande, mais en réalité, c’était assez différent. L’Incarnation revenait plutôt à laisser de la viande dehors, un jour d’été, en attendant qu’elle « cuise toute seule ».
Pas de feu, pas de poêle, rien.
Si cette méthode avait été oubliée, ce n’était pas sans raison.
Pour que l’« Incarnation » évolue en Corps magique, il fallait, comme l’avait dit mon maître, un « moteur » capable de pomper le mana du Cœur de mana.
Tout comme le cœur pompait le sang pour le faire circuler dans le corps, il fallait un moteur pour pomper le mana du Cœur de mana et le répandre jusqu’au bout des membres.
Autrefois, mon maître m’avait dit : « Tu dois concevoir et créer l’algorithme toi-même… » avant d’ajouter que ce serait très difficile.
Avant ma régression, je n’avais pas réussi à inventer cette méthode jusqu’au bout.
Mais cette fois, c’était différent.
Je connaissais déjà l’algorithme qui m’avait tant donné de fil à retordre.
Non. Tout le monde le connaissait.
Lequel ?
Je venais de l’utiliser comme métaphore.
« Le cœur. »
Je posai la main sur ma poitrine.
Ce que j’essayais de faire était simple.
D’abord, que savait le « Bloc-notes » à mon sujet ?
Ensuite, jusqu’où mon corps pouvait-il « se souvenir » ?
Autrement dit… pouvait-il « se souvenir » de la fonction du cœur et « greffer » le Cœur de mana ?
Pour que mon Cœur de mana batte tout seul, comme mon cœur.
Bien sûr, j’avais peur de toucher au Cœur de mana. C’était une inquiétude parfaitement légitime pour un malade du cancer.
Cependant, les cellules cancéreuses du Cœur de mana ne pouvaient pas franchir sa membrane. Les rayonnements directs traversaient bien cette membrane, mais ce n’était pas le cas avec l’« Incarnation » ; je n’avais donc pas à craindre que le cancer se propage.
« …… »
En silence, j’ajustai ma posture et fermai les yeux.
Je déplaçai lentement le mana à l’intérieur de mon corps. Lorsqu’il remonta peu à peu jusqu’à mon cœur, je formulai mon intention à voix basse.
« ……Souviens-toi. »
Mon cœur tressaillit. Le Cœur de mana fut secoué avec force. Boum-boum-boum-boum… Le bruit des vaisseaux sanguins qui éclataient dans tout mon corps résonna fort.
Je serrai les dents. Je maintins mon corps en gardant un rythme régulier dans ma respiration.
Puis, alors que j’enduraiss la douleur avec détermination, à un moment donné…
Le Bloc-notes apparut au-dessus de mes paupières closes.
[63 / 100]
■ Journal
■ Souvenir
└Périon
└Sans titre
Historique de capacité des dernières 24 heures : +30
Le fichier « Sans titre » s’était ajouté, et le total était rapidement monté à 63.
Ce fichier « Sans titre », est-ce qu’il désignait mon cœur ?
La sensation était étrange, mais je n’avais pas le temps de rester immobile.
J’envoyai au Cœur de mana le mana chargé du « souvenir » de mon cœur.
Le mécanisme était simple.
Tout comme j’avais transféré la fonction du fauteuil de barbier dans le salon de coiffure, j’avais greffé la fonction du cœur au Cœur de mana.
……Pourvu que ça marche.
——.
Alors, quelque chose frémit.
J’ouvris vivement les yeux et posai la main sur mon ventre.
——.
Ça semblait bouger, mais je le sentais à peine.
Était-ce parce que, contrairement à ma poitrine, mon ventre était recouvert d’une épaisse couche de graisse ?
——.
Heureusement, c’était la troisième fois.
J’en étais sûr.
C’était un pouls.
——.
Le Cœur de mana battait.
À chaque respiration, comme s’il pompait.
Tout à fait inconsciemment.
« ……J’ai réussi. »
Tout fier de moi, je m’allongeai sur le dos.
Floc !
Je m’abandonnai au lac. L’eau fraîche se déversa sur mon corps brûlant.
Je flottai sans bouger, le regard perdu dans le ciel.
« Ça marche vraiment. »
Dans la lumière du couchant, le visage de mon ancienne maîtresse s’effaça.
Theia Esil.
Je lui devais énormément. Elle m’avait sauvé la vie plusieurs fois, m’avait prêté une somme considérable à plusieurs reprises, et je ne l’avais jamais remboursée.
Elle ne m’avait jamais réclamé son argent.
Pour dire vrai, je n’avais jamais eu l’intention de le lui rendre.
Enfin.
« Ça a fini par devenir quelque chose… »
Avant ma régression, j’avais réussi à me rapprocher d’elle. Nous étions devenus proches en un rien de temps.
La logique était simple : « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », puisque tu détestais Libra autant que moi.
« Mais pas cette fois. »
Cette fois, je ne pouvais pas faire pareil.
Notre relation ne pouvait pas suivre la même voie.
Si j’affrontais Libra exactement comme autrefois, je ne ferais que connaître la même fin.
Comme toi, qui n’avais pas réussi à faire tomber Libra et qui avais été vaincue.
« Tu ne seras pas là non plus, à l’avenir. »
Je fermai doucement les yeux.
« Je suis prêt. »
J’étais tout à fait prêt.
Dans ce lac paisible… non, dans ce monde.
J’étais seul.
* * *
Le lendemain, mardi matin.
Ce jour-là, j’avais un cours optionnel de lettres libérales. C’était un cours de lettres, donc plutôt tranquille, mais il ne fallait pas se reposer sur ses lauriers. Il me fallait au moins un A pour rivaliser lors des admissions à l’université.
« … Ah, je suis crevé. »
Mais c’était peut-être parce que j’avais terminé la « chimie physique » la veille. J’avais tellement sommeil.
Je levai les yeux vers la plaque de la salle de classe, l’esprit ailleurs.
[Cours optionnel de lettres libérales : Latinel I]
Latinel.
Avant ma régression, c’était un cours de lettres libérales de luxe que j’aurais préféré mourir plutôt que de suivre. J’avais envie de tuer les nobles qui l’apprenaient, s’en délectaient et s’en vantaient.
« Hein ? Quoi ! »
Une voix forte retentit alors.
Je me retournai : c’était Layla. Les yeux écarquillés, la jeune fille aux cheveux teints en bleu me désignait du doigt.
« Pourquoi tu es là, Shion… Hein ? »
J’entrai dans la salle sans un mot.
« Hé, tu m’ignores ! »
Trente-sept élèves avaient choisi le Latinel. Il n’y en avait que trente-sept sur les cent vingt élèves de dernière année.
Voilà pourquoi la salle était remplie de jeunes nobles fortunés et bien mis.
« Elly ! Shion est là… lui aussi ! »
Elise était parmi eux.
Un livre de vocabulaire à la main, elle me jeta un coup d’œil. Son expression se crispa légèrement, puis elle détourna la tête d’un air méprisant, sans autre réaction. Elle ne voulait probablement pas avoir affaire à moi.
Je m’assis à une place au hasard.
Il était exactement dix heures lorsque l’enseignante entra.
« Enchantée, les élèves~ Bienvenue au cours de Latinel. »
Latinel I. L’enseignante de cette matière noble était une femme d’âge mûr débordante de culture, du nom de « Beatrice ».
Sa voix elle-même avait quelque chose de désuet ; si quelqu’un lui demandait son chemin dans la langue commune, elle aurait eu l’air de pouvoir répondre dans dix langues différentes.
« Comme vous le savez tous, le Latinel est l’ancienne langue de notre continent. »
Le Latinel était une langue morte depuis des milliers d’années, mais de nombreux nobles restaient fascinés par sa difficulté et son mystère.
Ce qu’ils appelaient les « lettres de haut rang ».
Un art exclusif et luxueux, si difficile que les gens ordinaires n’obtenaient même pas l’autorisation de l’étudier.
« Bien sûr, ce n’est pas une langue couramment parlée de nos jours. Mais c’est justement une raison supplémentaire d’être fier de l’apprendre. Le Latinel est à l’origine de toutes les langues du continent. »
Si j’avais choisi ce cours de vanité aristocratique, c’était bien sûr parce que les aristocrates l’adoraient.
Autrement dit, cette langue n’était pas simplement une langue morte.
C’était la lingua franca de « tous les aristocrates du continent ».
« Je suis convaincue que vous avez tous choisi ce cours en le sachant. »
Mais un problème se posa dès le premier jour.
« Alors… tout le monde a son manuel de Latinel~ ? »
Le manuel.
« Madame, on dirait qu’il y a quelqu’un qui ne l’a pas~ »
Quelqu’un me désigna. Je reconnus le rire dans sa voix.
C’était Layla Hilton. Elise se tenait à côté d’elle.
« Eh bien, ça arrive. Apportez-le pour le prochain cours~ »
La dame sourit en le disant.
Malheureusement, je ne pourrais jamais apporter ce manuel.
Le manuel de Latinel qu’elle nous avait indiqué coûtait mille Ren l’exemplaire.
Il était plaqué or, ou quoi ?
« À quoi pensez-vous quand vous entendez “Latinel” ? À l’Empire antique ? À la langue de la nation la plus puissante ? À une époque romantique où fées, esprits et humains folâtraient ensemble ? Ou… simplement à une langue difficile ? »
Je hochai la tête.
Juste une langue difficile.
« Le Latinel est difficile. Je ne le nierai pas. Il est extrêmement difficile. Cela tient surtout aux transformations des mots, qui sont très nombreuses et très subtiles. »
Elle enjolivait à merveille le fait qu’il n’existait ni racine ni règle.
« À partir d’aujourd’hui, nous partirons chaque dimanche à l’aventure pour apprendre le Latinel. Les examens de mi-semestre et de fin de semestre compteront chacun pour 30 % de la note. Les devoirs donnés à chaque cours et la participation compteront chacun pour 20 %. »
Tout le monde se prépara alors à prendre des notes. Clic, clic, clic… Comme s’ils chargeaient des balles, ils sortirent cahiers et crayons.
J’ouvris moi aussi le « Bloc-notes » dans ma tête.
« Et si, à mon avis, un élève se distingue par son talent et son mérite… »
Beatrice prit soudain un air grave.
« Je lui remettrai une invitation pour les “Sermones Aeterni”. »
À cet instant, l’atmosphère se figea.
Clac ! Elise, sous le choc, brisa son crayon.
Sermones Aeterni ?
Qu’est-ce que c’était ?
« Bon, ouvrons la première page. »
Beatrice, un sourire radieux aux lèvres, commença le cours pour de bon.
« Le titre du premier chapitre est Kaedeius Radeoman. Cela signifie “l’homme de l’empereur”… »
Le grattement des crayons — frot, frot — résonnait à mes oreilles comme un bruit blanc.
J’allais prendre mes propres notes dans le « Bloc-notes » qui flottait dans les airs, mais…
« ……C’est ici que le Latinel révèle toute sa subtilité. »
Mes yeux n’arrêtaient pas de se fermer.
« Kedsa signifie aimer, et edaos signifie s’aimer l’un l’autre… »
Oh, je suis mal.
Je n’aurais pas dû choisir cette matière en option.
« Anobal est un suffixe qui désigne une personne née de… »
J’avais trop sommeil.