Chapitre 210
Ce jour-là, dans une forêt de la Chaîne de montagnes de l’Oiseau Vermillon, une scène étrange se produisit.
Les voix d’un homme et d’une femme s’élevaient et retombaient sans cesse. Tantôt aiguës, tantôt graves. Parfois, on aurait dit le cri de cent oiseaux à l’unisson ; parfois, le rugissement d’un tigre féroce lancé vers le ciel.
Le vacarme dura bien une demi-journée. Heureusement, personne ne passa par là ; autrement, de terreur, les âmes se seraient dispersées et les malheureux auraient perdu la raison, finissant paralysés et incapables de prendre soin d’eux-mêmes.
Dans la forêt, les corps de Shangguan Yue, Shangguan Tian et Shangguan Ya avaient disparu. Chu Feng s’en était naturellement débarrassé. Quant à leur énergie de Source, Eggy l’avait absorbée, bien sûr.
Chu Feng, le torse nu, était allongé dans l’herbe. Dans ses bras reposait Su Rou, une beauté envoûtante. À cet instant, elle portait même une robe de mariée rouge sur son corps blanc, doux et lisse.
La brise soulevait parfois sa robe rouge, laissant à peine entrevoir ses longues jambes galbées, blanches comme la neige. Sa poitrine ronde, lisse et ferme était irrésistible.
Mais le plus séduisant chez Su Rou restait son air adorable. Peut-être une femme aussi forte ne pouvait-elle se montrer si douce que dans les bras de celui qu’elle aimait.
À quel point ? Elle ressemblait à une petite fille, blottie docilement contre Chu Feng. Du bout de ses doigts fins et longs, elle traçait même des cercles sur sa poitrine.
« Bon, il est temps de se lever. Si petite Mei se réveille et nous voit comme ça, je ne saurai vraiment pas quoi lui expliquer. » Après un long moment, Su Rou repoussa doucement Chu Feng. Pourtant, un seul mot se lisait sur son charmant visage : réticence.
« Alors, faisons-le ensemble ! » Chu Feng sourit de toutes ses dents.
« Non. Petite Mei est encore jeune, tu ne peux pas la toucher ! » Sur ces mots, Su Rou pinça vivement le bras de Chu Feng.
« Ha ha, je plaisantais. » Chu Feng gloussa, puis se leva pour s’habiller. Tout en enfilant ses vêtements, il ajouta : « Pour l’instant, ne dis à personne que je suis un Spirite du Monde à manteau gris. Pas même à petite Mei. »
« Hum. » Su Rou l’aida à nouer ses vêtements et hocha doucement la tête.
« Et puis, j’épouserai tes deux sœurs, mais pas tout de suite. Vu la façon dont je mène ma vie, moi, Chu Feng, je me ferai forcément beaucoup d’ennemis. Alors, tant que je ne me sentirai pas assez fort… »
« Je comprends. » Su Rou posa d’abord doucement la main sur la bouche de Chu Feng, puis, tel un petit oiseau cherchant refuge, se blottit contre lui. Elle pressa son charmant visage contre sa poitrine et dit : « Peu importe le temps qu’il te faudra, je t’attendrai. J’attendrai que tu nous épouses, ma sœur et moi. »
En entendant ces mots, Chu Feng sourit à son tour, heureux. Il ouvrit les bras, serra la beauté contre lui et savoura ce bref amour clandestin.
Tandis que Chu Feng et Su Rou, les deux amants, restaient inséparables dans la Chaîne de montagnes de l’Oiseau Vermillon, tous les habitants de la Cité de l’Oiseau Vermillon étaient dans l’angoisse.
Les cadavres des membres de la famille Shangguan jonchaient le sol devant la résidence du seigneur de la ville. Le sang avait rougi la terre. Au coucher du soleil, ses rayons le faisaient paraître encore plus écarlate, et le spectacle était terrifiant. Un seul regard suffisait à glacer le sang. Un noble particulièrement lâche passa par là et s’évanouit sur-le-champ.
Mais ce n’était rien comparé à ce qui s’était passé dans la résidence de la famille Shangguan. Le sang y avait véritablement formé des rivières. Ce jour-là, 13 241 membres de la famille Shangguan avaient été tués ; pas un seul être vivant n’avait survécu.
Nul ne savait qui avait commis ce massacre, mais tous savaient qu’il s’agissait d’un Spirite du Monde à manteau gris. Il portait même un nom bien connu : Monsieur Manteau Gris.
Dans la grande salle de la résidence du seigneur de la ville, Su Hen siégeait à la place d’honneur. Su Long et les autres anciens de la résidence s’étaient tous rassemblés là.
Leurs visages étaient empreints d’inquiétude, mais ils ne savaient que faire. Ils s’inquiétaient pour Su Rou et Su Mei, bien sûr, mais plus encore pour Monsieur Manteau Gris.
Après tout, Monsieur Manteau Gris avait déclaré devant tout le monde qu’il avait des comptes à régler avec Su Hen. Celui-ci était donc très inquiet. Et depuis que la famille Shangguan avait été massacrée, il craignait plus que tout ce que Monsieur Manteau Gris ferait subir à la famille Su.
« Seigneur ! Seigneur ! » Soudain, un garde entra, terrifié et paniqué.
« Que se passe-t-il ? » À cette vue, tous ceux qui se trouvaient dans la salle se levèrent, graves, comme s’ils faisaient face à un ennemi redoutable. Des gouttes de sueur grosses comme des haricots leur coulaient du front.
« I-ils… ils sont revenus ! » Après ces mots, le garde désigna l’extérieur de la grande salle.
En regardant dans cette direction, tous ne purent retenir leur joie. Ils virent Su Rou, vêtue de sa robe de mariée, s’avancer lentement vers la grande salle en portant Su Mei, inconsciente.
« Grande sœur, vous allez bien toutes les deux ? Quel soulagement ! » Fou de joie, Su Long s’approcha rapidement et prit Su Mei des bras de Su Rou. Il l’examina avec affection, de peur qu’elle ne soit blessée.
« Rou’er, et… et Monsieur Manteau Gris ? Et Shangguan Yue, qu’est-il devenu ? » Su Hen s’approcha lui aussi, mais il ne semblait pas vraiment se soucier de ses filles. Son regard prudent ne cessait de balayer les alentours.
« Monsieur Manteau Gris vous a laissé ceci. » Su Rou ne répondit pas. Elle tendit simplement un billet plié à son père.
« Je suis fatiguée. Je vais me reposer. » Après avoir remis le billet à Su Hen, Su Rou lui lança un regard plein de ressentiment, puis se dirigea vers sa chambre.
Su Hen ne dit pas grand-chose devant cette scène. Après tout, aujourd’hui, il avait eu tort. Pour protéger les fondations de la famille Su, il avait failli sacrifier le bonheur de ses deux filles.
Même si le massacre de la famille Shangguan par Monsieur Manteau Gris avait ensanglanté la Cité de l’Oiseau Vermillon et présagé le malheur, il ne pensait pas que ce fût une mauvaise chose. Au moins, Monsieur Manteau Gris l’avait débarrassé d’un puissant ennemi.
Quand ils apprirent que Su Rou et Su Mei étaient saines et sauves, les membres de la résidence du seigneur de la ville se mirent à discuter avec animation. Certes, la Cité de l’Oiseau Vermillon avait subi un terrible bain de sang, mais la résidence du seigneur était restée parfaitement intacte. À leurs yeux, c’était vraiment une raison de se réjouir.
Même si la Résidence princière du Qilin enquêtait sur l’affaire, puisque la famille Shangguan entretenait des liens avec elle, la famille Su ne serait pas impliquée. Après tout, la Résidence princière du Qilin n’irait pas jusqu’à s’attirer l’hostilité d’un Spirite du Monde à manteau gris pour une famille Shangguan insignifiante.
Quand Su Hen regagna son palais, au cœur de la nuit, alors que tout le monde dormait, il se tint près de la fenêtre et contempla la lune brillante. Son cœur était en proie à une profonde inquiétude. Jusqu’alors, il n’avait pas trouvé le courage d’ouvrir le billet qu’il tenait à la main. Il n’osait pas découvrir ce qui y était écrit.
Pourtant, fuir n’était jamais une solution, et Su Hen le savait bien. Il ferma donc lentement les yeux, prit le temps de respirer profondément, puis les rouvrit et déplia le billet.
En découvrant son contenu, son visage changea à plusieurs reprises. Tantôt verdâtre, tantôt violacé ; tour à tour heureux et anxieux. Au bout d’un long moment, il inspira profondément, le visage partagé entre la joie et le chagrin.
Le billet ne contenait que quelques mots simples, mais ils avaient une tout autre portée.
« Si tu oses marier Su Rou ou Su Mei à quelqu’un d’autre, ta famille Su sera la prochaine à être exterminée ! »