Chapitre 1 335
« Toi… » En entendant Chu Feng, l’homme à l’allure négligée entra aussitôt dans une colère noire. Il leva le poing, comme s’il s’apprêtait à attaquer Chu Feng.
Mais il hésita. Finalement, il rabaissa le poing et lança : « Je vais te laisser faire le malin pour l’instant. Mais quand mon grand frère arrivera, tu regretteras tes actes. »
Sur ces mots, il se dirigea vers le gros homme et entreprit de soigner ses blessures.
Tous ceux qui avaient pu venir ici étaient au moins des Esprits du Monde au Manteau doré. Pour eux, des choses comme restaurer le corps d’autrui et soigner ses blessures étaient donc d’une simplicité dérisoire.
Quant à Chu Feng, il ne prêta aucune attention à l’homme à l’allure négligée. Il ferma plutôt les yeux et se reposa, se préparant à l’épreuve du lendemain.
L’incident se termina ainsi. Après Chu Feng, cent cinquante autres personnes arrivèrent sur la place. Elles avaient toutes choisi le moment idéal pour se présenter. Elles comptaient passer la nuit ici, puis tenter la deuxième épreuve le lendemain.
Il faut noter que ces cent cinquante nouveaux venus n’étaient pas des personnages ordinaires non plus. Beaucoup d’entre eux étaient des experts. Neuf étaient même des Demi-empereurs martiaux.
Ces neuf Demi-empereurs martiaux étaient toutefois tous des vieillards âgés de plus de cent ans. Le plus jeune avait au moins cent ans, tandis que le plus âgé en comptait plusieurs centaines, frôlant même le millénaire. Parmi eux, il y avait cinq hommes et quatre femmes.
À leur arrivée, la nuit approchait déjà. Pourtant, ils ne cherchèrent pas à se disputer les maisons et s’assirent plutôt sur le sol terreux. C’était sans doute parce qu’ils avaient une grande noblesse d’âme et que la plupart de ceux qui avaient investi les maisons appartenaient à la jeune génération.
Après la tombée de la nuit, les arrivées ne diminuèrent pas. Au contraire, les nouveaux venus furent de plus en plus nombreux.
Au cœur de la nuit, plus d’un millier de personnes avaient rejoint la place. L’endroit, jusque-là vide et spacieux, s’était transformé en une scène animée et bruyante.
À ce moment-là, les experts du niveau des Demi-empereurs martiaux étaient déjà au nombre de cinquante-six. Comme ceux qui étaient arrivés avant eux, ils appartenaient tous à la vieille génération et vivaient depuis plusieurs centaines d’années.
Chu Feng sentit que la plupart n’étaient que des Demi-empereurs martiaux de rang un. De plus, à en juger par leurs auras, aucun ne possédait un talent exceptionnel ni une puissance de combat défiant les cieux. Tous avaient atteint le niveau de Demi-empereur martial grâce à des années d’efforts assidus et d’accumulation régulière.
Comme le dit le proverbe, plus un endroit est bondé, plus les querelles y sont nombreuses. À mesure que les arrivées se succédaient sur cette place relativement exiguë, le calme des lieux s’évanouit.
Les experts de la vieille génération gardaient généralement leur sang-froid et ne se mêlaient pas des querelles des jeunes. Mais les membres de la jeune génération, fiers et arrogants, refusaient de passer la nuit à même le sol. Ils commencèrent donc à se battre pour obtenir le droit de dormir dans les bâtiments.
Au terme de multiples affrontements, les dix huttes au toit de chaume changèrent toutes de propriétaires. Ceux qui les avaient investies les premiers ne purent résister aux nouveaux venus, qui les en chassèrent tour à tour et les forcèrent à passer la nuit sur le sol terreux.
Quant aux deux maisons en bois occupées par l’homme à l’allure négligée et le gros homme, elles attirèrent elles aussi de nombreux défis. Les deux compères remportèrent quelques victoires, mais leurs adversaires se firent de plus en plus forts. À la fin, la pression devint insoutenable.
Finalement, un couple marié, dont les deux membres étaient des Rois martiaux de rang neuf, les défia. L’homme à l’allure négligée et le gros homme subirent tous deux une cuisante défaite.
Sans autre choix, ils durent se rabattre sur la solution de second ordre. Ils se mirent alors à défier les occupants des huttes au toit de chaume. Ils réussirent à en arracher deux, mais la défaite les avait mis en rage. Ils se tournèrent vers le couple qui leur avait pris leurs maisons en bois et crièrent : « Maudits adultères, vous avez osé nous voler notre territoire ! Quand mon grand frère arrivera, vous allez le regretter… »
Malheureusement pour eux, le couple n’avait pas la bonté de Chu Feng. Après avoir été menacés par l’homme à l’allure négligée et le gros homme, ils répliquèrent et les rouèrent sauvagement de coups.
Après les avoir ainsi battus, les deux époux lancèrent d’une même voix : « Bande de minables. »
Comprenant qu’ils avaient affaire à des adversaires redoutables, l’homme à l’allure négligée et le gros homme cessèrent d’ouvrir leur grande gueule et renoncèrent à les menacer.
Après tout, ils devaient encore affronter les défis des autres. Pour garder leurs huttes au toit de chaume, il leur fallait rester en pleine forme.
À mesure que les arrivées se multipliaient, la place se transforma en champ de bataille.
Le ciel s’était déjà éclairci. Pourtant, les combats pour les maisons ne faiblirent pas : ils s’intensifièrent même. Les affrontements individuels cédèrent la place à des batailles entre groupes.
Des ondes d’énergie irradiaient dans toutes les directions et les explosions se succédaient sans relâche. Pratiquement personne ne pouvait dormir en paix.
Chu Feng comprit alors que la plupart des jeunes ne se disputaient pas les maisons pour pouvoir se reposer. Ils voulaient plutôt prouver leur force. Et pour l’étaler, ils s’affrontaient et s’arrachaient leurs logements les uns aux autres.
Une chose étonna cependant Chu Feng : aussi violents que fussent les combats pour les autres maisons, personne ne vint défier sa demeure de pierre.
Certains le regardaient même avec déférence. Quelques experts du niveau des Demi-empereurs martiaux lui adressaient aimablement un signe de tête lorsqu’ils le croisaient.
Au début, Chu Feng ne comprit pas du tout la réaction de la foule.
Mais après réflexion, il eut une idée. Ceux qui voyaient sa faible cultivation et le constataient dans la meilleure demeure de pierre devaient penser qu’il avait des origines extraordinaires. Ils n’osaient donc pas le provoquer.
Comme les premiers arrivés n’osaient pas s’en prendre à Chu Feng, les nouveaux venus n’osèrent pas davantage. Finalement, personne n’osa le provoquer.
Ce n’était qu’une supposition de Chu Feng, mais le fait que personne ne vînt le déranger restait une bonne chose.
Hélas, les bonnes choses ne duraient pas éternellement. Quand la nuit céda la place au jour et que le soleil commença à briller à l’horizon oriental, un homme apparut et troubla la tranquillité de Chu Feng.
À en juger par son âge, il devait avoir à peu près celui de Chu Feng : une vingtaine d’années.
Son apparence et ses vêtements étaient pourtant des plus excentriques. Il n’avait pas beaucoup de cheveux, mais chacun de ceux qui lui restaient se dressait tout droit. Sa coiffure ressemblait à celle d’un hérisson.
Ses yeux n’étaient pas très grands, mais ils tournaient sans cesse dans leurs orbites. Il avait un regard fuyant.
Comparé à sa coiffure et à ses yeux, son nez pouvait passer pour normal. Ni long ni pointu, il ressemblait tout bonnement à une gousse d’ail.
Sa bouche, en revanche, laissait franchement à désirer : elle était de travers. Et pas qu’un peu. On aurait dit qu’il affichait en permanence un sourire narquois et moqueur. Rien qu’à le regarder, on avait envie de lui donner une raclée.
Son accoutrement ne faisait qu’accentuer l’envie de le voir se faire rosser.
Il était torse nu. Mais il était maigre comme un clou, comme si son corps n’était qu’une peau tendue sur des os. Pas la moindre trace de muscle. Même un singe rasé aurait paru plus musclé que lui. On se demandait vraiment comment il osait exhiber pareille silhouette.
Pour le bas, il ne portait qu’un large caleçon.
Il était vert. À la rigueur, ça aurait pu passer s’il n’y avait que ça. Mais, à l’exception du bas, entièrement vert, tout le reste était couvert de fleurs.
Oui, son caleçon était entièrement fleuri.
On y voyait des pivoines arborescentes, des roses de Chine, des roses rouges, des pruniers en fleurs, des osmanthes, des pêchers en fleurs et toutes sortes d’autres fleurs.
C’était un véritable festival floral. Plus étonnant encore, toutes ces fleurs étaient brodées sur son caleçon. Le travail d’aiguille était d’une finesse et d’une précision remarquables.
À part ce large caleçon, il ne portait que des chaussures. C’étaient des sandales de paille fabriquées à partir d’une plante particulière. Les sandales ordinaires avaient une apparence simple et discrète, mais pas les siennes.
Elles étaient multicolores, et les couleurs ne s’accordaient pas du tout. L’une était verte, l’autre rouge. Son allure était vraiment saisissante.
À son arrivée, tous les regards s’illuminèrent de stupeur. Certains ne purent se retenir et éclatèrent de rire.
Mais, comme le dit le proverbe, le monde est vaste et plein de choses extraordinaires. Chu Feng avait déjà rencontré toutes sortes de gens. Devant un énergumène pareil, il se contenta de sourire sans y prêter davantage attention.
« Grand frère, tu es enfin arrivé ! »
À la surprise générale, l’homme à l’allure négligée et le gros homme se précipitèrent alors devant l’excentrique et s’agenouillèrent. Ils s’agrippèrent à ses cuisses et se mirent à pleurer.
« Bon sang, ce ne serait pas le fameux grand frère de l’homme à l’allure négligée ? Ce petit tyran que tout le monde connaît dans la Terre sainte du Martialisme ? » se mirent à murmurer les personnes présentes.
Chaque fois que quelqu’un leur disputait leurs logements, l’homme à l’allure négligée et le gros homme évoquaient leur grand frère. Ils le vantaient comme s’il était un dieu. Ainsi, même si tout le monde savait qu’ils ne faisaient que se vanter, leur grand frère avait fini par éveiller la curiosité générale.
« Pu, pu, pu, pu… putain ! »
« Qui, qui, qui est le salaud qui vous a ta, ta, tabassés pour vous me, mettre dans cet état ? » s’emporta l’excentrique.
Bien que ses paroles fussent pleines de colère, la foule n’arriva pas à se retenir et éclata de rire en l’entendant parler.
Il s’avéra que ce type bégayait lui aussi.