Chapitre 81
VROUM !
Dans la cour, Wang Ping se tenait debout, les mains jointes derrière le dos et les yeux mi-clos. La majeure partie de son Sens spirituel s’était détachée de son corps et se concentrait entièrement sur le Démon céleste des six désirs, derrière lui.
À cet instant, tout son champ de vision changea.
Jusque-là, le monde qu’il voyait de ses yeux ne différait en rien de celui que percevait son Sens spirituel. Les montagnes étaient toujours des montagnes, l’eau restait de l’eau ; tout était ordonné et distinct.
Mais à présent, tout était différent.
À travers les yeux du Démon céleste des six désirs, le monde perçu par son Sens spirituel avait soudain pris un nouvel aspect. Ou plutôt, il s’était paré d’un étrange éclat inédit.
Cet éclat emplissait l’air comme une aurore boréale et imprégnait tout le cosmos. Au premier regard, on aurait dit que d’innombrables insectes minuscules s’agitaient en son sein ; mais en un clin d’œil, il se transformait en vagues déferlantes. Ces deux aspects se mêlaient, changeant de couleur au gré du lever et du coucher du soleil et de la lune.
Le bleu azur, le jaune, le rouge, le blanc et le noir se succédaient.
Ces cinq couleurs formaient différents motifs qui s’étendaient dans le champ de vision de Wang Ping. Bien qu’ils eussent l’air désordonnés, on distinguait nettement vingt-quatre courants distincts.
« C’est… »
Devant ce spectacle merveilleux, Wang Ping se rappela aussitôt un passage de la « Technique de la maîtrise de soi céleste des six désirs » : « Le Ciel et la Terre possèdent vingt-quatre qi, qui régissent les transformations de toute la création. »
D’où leur nom : les vingt-quatre périodes solaires.
Selon la légende, la pratique du « Raffinement du qi » était liée à ces vingt-quatre périodes solaires, mais la technique de cultivation restait vague sur le sujet ; impossible, donc, d’en connaître la vérité.
Bientôt, toutefois, tandis que la « Technique de la maîtrise de soi céleste des six désirs » se mettait en marche, Wang Ping remarqua que l’un des vingt-quatre courants auroraux qui emplissaient le monde réagissait. Une cascade de couleurs sans fin, attirée par la respiration du Démon céleste des six désirs, l’enveloppa comme une chute d’eau, avant qu’il ne l’aspire lentement.
CRAC !
Presque au même instant, Wang Ping eut l’impression que son corps avait été plongé dans l’eau bouillante. Une chaleur brûlante s’engouffra par sa bouche et ses narines, déferla dans ses membres et envahit chaque recoin de son être.
C’était comme si on le faisait fondre avant de le reforger.
Ses tendons, ses os, sa chair et même ses méridiens semblaient dissous par cette chaleur, puis polis et forgés à nouveau.
Putain, qu’est-ce que… ?!
Wang Ping lâcha ces mots par réflexe, mais faillit se mordre la langue. Une douleur atroce assaillait son esprit sans relâche.
S’il avait dû décrire la sensation, c’était comme être enterré dans le sable, la tête seule dépassant du sol — la tête d’un mort —, puis sentir quelqu’un vous ouvrir le cuir chevelu et y verser du mercure… Les démangeaisons insupportables et la douleur excruciante vous donnaient envie de ramper hors de ce trou dans votre crâne.
Wang Ping… ne put se retenir.
PSSCHT !
Il projeta brusquement la tête en l’air, jaillissant par la déchirure de son cuir chevelu — la source même de cette chaleur qui semblait avoir fait fondre son corps. Puis sa vision s’obscurcit aussitôt.
CRAC, CRAC, CRAC, CRAC !
Les craquements stridents se succédaient sans interruption.
Sa peau pourrie se détacha, tandis qu’un liquide sanglant suintait de ses pores. Ses veines saillaient, ses os et ses tendons s’épaississaient. Wang Ping se redressa lentement.
La douleur s’évanouit comme des chaînes qu’on déverrouillait. Une couche de peau humaine en lambeaux tomba avec elle, et un immense soulagement fit trembler tout le corps de Wang Ping.
Une renaissance complète !
À cet instant, Wang Ping ressemblait à un dragon-serpent qui venait de renaître après avoir mué. Sa chair à vif brillait désormais d’un éclat doré sous le soleil.
Connexion du Sens spirituel, corps véritable sans fuite, respiration circulaire et manifestation des techniques par le qi.
Telles étaient les quatre caractéristiques de cultivation du Premier stade de la traversée des tribulations. Wang Ping avait déjà acquis la première, la « Connexion du Sens spirituel », et cultivait à présent la deuxième : le « corps véritable sans fuite ».
Bien sûr, ce n’était que le début. L’éclat de sa peau témoignait clairement de son état surnaturel, mais il restait superficiel et n’avait pas encore pénétré ses méridiens internes. Une fois qu’il maîtriserait véritablement le « corps véritable sans fuite », cette étrange lueur s’effacerait et, vu de l’extérieur, il n’aurait plus rien de différent d’un homme ordinaire.
BAM !
La seconde suivante, Wang Ping leva le pied et le reposa. Il n’avait déployé aucune force et comptait simplement faire quelques pas, pourtant la brique verte sous son pied vola en éclats !
Incroyable…
Wang Ping chancela sur place, puis fit deux pas de plus, brisant une brique à chaque fois. Ce ne fut qu’au cinquième pas qu’il parvint à retenir sa force et à se contenter de fissurer les briques.
Quelle puissance !
Et il n’avait pas utilisé la moindre parcelle de force intérieure. La puissance de son seul corps physique n’avait rien à envier à celle qu’il avait déployée en chargeant seul la formation ennemie !
Et à l’époque, il avait même utilisé la Technique de dissolution du démon céleste !
Comparés à lui, les arts externes prétendument « parfaits », comme le Tendon du vrai dragon ou l’Os du Seigneur de la Montagne, étaient une plaisanterie. Ils ne jouaient même pas dans la même catégorie !
Est-ce que c’était seulement raisonnable ?
En fait, ça paraît plutôt logique. Après tout, je cultive l’immortalité, maintenant…
Bien campé sur ses jambes, Wang Ping balança les bras et enchaîna plusieurs mouvements de poing. Avec l’aide de son Sens spirituel, il commença peu à peu à maîtriser la force de son corps nouveau-né.
« Suis-je encore humain, au juste ? »
Sous la dynastie de Shun, un artiste martial ordinaire devait s’entraîner dur pendant dix ans pour parfaire ses arts externes. Un artiste martial doté de force intérieure devait en compter dix autres. Mais combien de temps cela venait-il de lui prendre ?
Le temps d’inspirer une seule bouffée de qi spirituel !
En inhalant une seule bouffée de qi spirituel, son physique pouvait déjà rivaliser avec celui d’un artiste martial doté de force intérieure. Entre eux, l’écart tenait moins de la différence entre deux personnes que de celle entre deux espèces !
Non, attends. Et mes arts martiaux… ?
Wang Ping fit circuler son Sens spirituel et examina attentivement les changements qui s’opéraient en lui. À sa grande stupeur, toutes les traces laissées sur son corps par les arts martiaux qu’il avait pratiqués avaient complètement disparu.
Ou plutôt, elles avaient été remplacées.
Le Tendon du vrai dragon, l’Os du Seigneur de la Montagne, la Viande d’éléphant-dragon, la Peau de bœuf Kui, le Sang du Yang suprême, la Moelle trempée dans la neige… Son physique mortel avait été entièrement remplacé par une puissance bien plus profonde.
La transformation ressemblait à celle d’un serpent devenu dragon.
« … Incroyable ! »
Même les fondations de force intérieure qu’il avait forgées grâce au Schéma corporel de soumission du dragon par le roc céleste se désagrégeaient à vue d’œil et étaient réabsorbées par ses méridiens.