Chapitre 22
« Quand tu iras là-bas, donne mon nom à la tenancière, la demoiselle Feng. Dis-lui que tu pratiques l’[Art du Taureau de fer] et elle te trouvera naturellement quelqu’un pour t’exercer au corps à corps. »
Ces mots stupéfièrent Wang Ping.
Ça veut dire que… je peux en profiter gratuitement ?
Bien que Liu Ye se fût exprimé de façon énigmatique, Wang Ping n’eut aucun mal à comprendre. Cela ne faisait aucun doute : ce Maître Liu devait avoir des parts dans le Bâtiment Danfeng. Sinon, comment aurait-il pu lui faire une telle offre ?
À cette pensée, Wang Ping joignit aussitôt les mains et déclara : « Merci beaucoup, Maître Liu ! »
« Et les cinq cents taels… ? »
« Ce n’était qu’une plaisanterie ! »
Liu Ye hocha enfin la tête, satisfait. Il ne craignait pas que Wang Ping revienne sur sa parole plus tard. Après tout, il ne s’agissait que d’un art martial de bas niveau. Même si Wang Ping échouait, Liu Ye n’y perdrait rien.
Mais s’il réussissait, le bénéfice serait énorme !
Après tout, d’après ce qu’il savait, la technique de cultivation transmise de génération en génération dans la famille de son propre seigneur Chen provenait du quartier général de la Secte des Attrapeurs divins, dans la capitale. Cette technique avait des origines fort prestigieuses !
………
Bien qu’on lui eût offert la possibilité d’en profiter gratuitement, Wang Ping ne partit pas sur-le-champ.
Au fond, il n’y avait toujours qu’une chose à dire : ce n’était pas un homme lubrique. S’il cultivait l’[Art du Taureau de fer] et la [Technique innée du Royaume du désir], c’était uniquement pour s’assurer un avenir meilleur.
L’[Art du Taureau de fer], ce n’est pas grand-chose ; je peux le pratiquer tout seul. Ce serait du gâchis d’utiliser l’« entraînement en situation réelle » pour ça. Et même si je le maîtrise, et alors ? Le plat de résistance vient après !
La [Technique innée du Royaume du désir].
Cette technique secrète de cultivation immortelle exigeait vraiment une énorme expérience pratique. Pour le dire franchement, la maîtriser pourrait bien mettre un bordel entier sur la paille.
Liu Ye a bien enjolivé son offre, mais si je m’en servais vraiment pour cultiver la [Technique innée du Royaume du désir], ça lui coûterait tellement cher qu’il la retirerait aussitôt. Tous mes efforts seraient réduits à néant… Le mieux, c’est donc de pratiquer d’abord discrètement l’[Art du Taureau de fer] jusqu’à atteindre la Grande Perfection.
Quand j’aurai l’atout « Lance d’or toujours dressée » pour me soutenir, alors, j’irai accepter son offre.
Avant qu’il comprenne ce qui se passe, je donnerai tout et je maîtriserai la [Technique innée du Royaume du désir] d’une seule traite. Il n’aura plus qu’à avaler la perte.
Pour y parvenir, il devait prendre son mal en patience.
Bien sûr, s’il avait simplement eu les moyens de payer, tout cela n’aurait posé aucun problème.
À cette pensée, Wang Ping, qui venait de rentrer chez lui, ne put s’empêcher de fouiller dans ses affaires. Il compta soigneusement toutes ses économies, puis secoua résolument la tête.
« Que je paie ou non, ce n’est pas vraiment la question. »
« Au fond, c’est une affaire de principes. Je suis un homme vertueux, pas un lubrique. Comment pourrais-je me rendre sans raison dans un endroit aussi sordide et m’abaisser ainsi ? »
Sur ces mots, Wang Ping ferma portes et fenêtres, puis sortit un paquet de mouchoirs.
La nuit était longue. Il se prépara à prendre les choses en main et à pratiquer l’[Art du Taureau de fer] toute la nuit, jusqu’à ce que le soleil soit haut dans le ciel. Il maîtriserait cette technique de cultivation aussi vite qu’il le pourrait !
……
Une nuit sans lune et venteuse : le moment idéal pour tuer.
Le vent nocturne hurlait. Le soleil avait disparu depuis longtemps et trois lunes brillantes étaient suspendues haut dans le ciel, mais des nuages sombres les masquaient et ne laissaient tomber que des ombres profondes, insondables.
« Qui va là ? »
Un garde en patrouille dans les bureaux du magistrat du comté de Longxing cria, levant sa lanterne pour scruter un recoin obscur. Mais sa lumière ne révéla rien.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda un autre garde.
« Rien. J’ai dû me tromper. »
Le garde à la lanterne eut un sourire crispé. « Vous savez bien comment ça se passe. Ça fait des années que la paix n’est plus de ce monde. Je sursaute au moindre rien et je vois des rebelles dans chaque ombre. »
Les autres ne purent que sourire à leur tour, d’un air gêné.
Et ce n’était pas le cas du seul comté de Longxing. Dans tout le comté de Changle, et même dans la vaste province de Jizhou, des factions rebelles surgissaient comme des champignons après la pluie. Le monde avait sombré dans le chaos depuis longtemps.
« Bon, inutile de vous monter la tête. »
« On ne fait que la ronde pour la forme. Si un véritable expert s’infiltrait, on ne le repérerait de toute façon pas. Ce serait à nos supérieurs de s’occuper de le traquer. »
« C’est vrai… »
Tandis qu’ils parlaient, les gardes s’éloignèrent peu à peu. Aucun ne remarqua qu’une silhouette venait d’apparaître silencieusement derrière eux.
C’était Xie Shi.
Contrairement à un homme ordinaire, le grand frère martial de la Secte du Lotus Blanc avait appris à rendre presque inaudibles sa respiration, les battements de son cœur et jusqu’à ses pas.
Il s’agissait manifestement d’un art martial spécialisé. Il suivit la patrouille sans faire le moindre bruit, sa silhouette dissimulée dans l’obscurité. Il passa de l’extérieur à l’intérieur des murs des bureaux du magistrat, croisant plusieurs autres patrouilles sans qu’une seule personne ne remarque sa présence. À leurs yeux, il était comme invisible.
Ce ne fut qu’en approchant du yamen intérieur qu’il se mit à l’abri.
La légère rafale provoquée par son mouvement se fondit parfaitement dans la brise nocturne et n’éveilla aucun soupçon. Ainsi, il pénétra dans le yamen intérieur.
Devant lui se dressait un bâtiment principal.
À l’intérieur, des dizaines d’armes de toutes tailles étaient exposées : sabres, lances, bâtons et gourdins. Chacune avait jadis été une arme célèbre à part entière.
Le regard de Xie Shi se fixa aussitôt sur le centre de la grande salle.
Là, sur la plus grande table d’exposition, reposait une dague raffinée qui scintillait d’un éclat argenté. Une lueur glissait sur son tranchant comme un rayon de lune, tandis qu’elle dégageait un froid à vous glacer les os.
Le [Sabre du Lotus] !
Je l’ai trouvé…
Xie Shi serra les dents. Même si sa mission était presque accomplie, il n’osait pas avancer. Il n’osait même pas pénétrer dans la salle.
À ses yeux, la salle plongée dans le noir, avec ses portes grandes ouvertes, s’était changée en une bête monstrueuse à la gueule béante et sanglante, qui attendait qu’il tombe dans son piège.
Ce vieux salaud se sert de moi pour tâter le terrain.
Lui et Chen, le chef des gardes des bureaux du magistrat, se sont entendus sans même avoir besoin de se parler. Ce sont tous les deux des artistes martiaux de Force intérieure, sur le point d’obtenir un titre. Je n’ai aucune chance de m’impliquer dans leur Combat magique…
À cette pensée, Xie Shi fut aussitôt pris d’une envie irrésistible de battre en retraite.
Il suffit de signaler à Shouchong où se trouve le [Sabre du Lotus]. Je ne suis pas assez payé pour risquer ma vie.
Mais alors que Xie Shi reculait pas à pas hors du yamen intérieur…
« Déjà sur le départ ? »
Une voix calme se glissa dans le vent du soir. Un homme au visage froid sortit lentement de l’ombre de la salle remplie d’armes.
« Chen Haoyan… Ça sent mauvais ! »
En un instant, le visage de Xie Shi se transforma. Il n’osa pas répondre à Chen Haoyan. À la place, il frappa violemment le sol du pied et le fit éclater.
Une terrible secousse se propagea dans toutes les directions, comme si un tremblement de terre déchirait les bureaux du magistrat. Grâce au formidable rebond de son coup de pied, Xie Shi s’évanouit dans un éclair, devenu une ombre noire qui fila vers les murs extérieurs.
La puissance de sa fuite était stupéfiante.
Mais, la seconde suivante, un rire sonore et chaleureux couvrit tous les autres bruits. Tel un pilier apaisant une mer déchaînée, il calma aussitôt le chaos.
« Les arts externes à la Perfection ? Ce vieux salaud sait vraiment comment former ses disciples. »
« Mais s’il veut récupérer le [Sabre du Lotus], qu’il vienne le chercher lui-même. »
Dans la salle, Chen Haoyan tenait un grand arc dans la main droite et une longue flèche dans la gauche. Un flot infini de lumière jaillissait de sa paume et se rassemblait à la pointe de la flèche.
Xie Shi sentit quelque chose et jeta un regard en arrière. À cette vue, son sang se glaça.
Mon Maître m’a dit que ce démon venait de la Secte des Attrapeurs divins, dans la capitale. Non seulement il a bâti ses fondations sur l’Héritage véritable de la secte, mais la Force intérieure qu’il a cultivée dépasse de loin celle du commun des mortels…
Je suis fichu !
BOUM !
La seconde suivante, dans un grondement assourdissant, Chen Haoyan banda son arc jusqu’à sa limite. La flèche partit en déchirant l’air, tandis qu’une onde de choc visible jaillissait des profondeurs des bureaux du magistrat.
Presque aussitôt, un trait de lumière blanche fendit le ciel nocturne.
Comme un éclair déchirant les ténèbres : le tonnerre gronda d’abord, puis une lueur jaillit. En un instant, la flèche frappa Xie Shi en pleine fuite et le projeta hors du ciel.
« Aaaah ! »
Un cri perçant retentit et une gerbe de sang écarlate éclaboussa les alentours. Le corps de Xie Shi plongea droit vers la ville du comté et disparut dans les ombres épaisses de la nuit.
CLING !
Après avoir abattu Xie Shi d’une seule flèche, Chen Haoyan se redressa, l’arc à la main. Il tira ensuite son sabre à queue de bœuf et le pointa vers le ciel. Sa voix puissante résonna dans la nuit :
« Des voleurs du Lotus Blanc ont attaqué les bureaux du magistrat en pleine nuit ! Pour cet acte de rébellion, ils doivent être tués à vue !
« Faites passer mes ordres ! Verrouillez toute la ville et fouillez-la ! Quiconque fournira un indice sur l’endroit où se cache ce voleur recevra dix taels d’argent ! Quiconque le tuera recevra cent taels ! Et quiconque osera lui donner refuge verra tout son clan exterminé ! »