Chapitre 64
Je suis revenu, mais quelque chose cloche.
C’est la première chose que j’ai su, avant même d’ouvrir les yeux.
Je suis revenu avec un poids sur la poitrine qui n’était là lors d’aucun réveil précédent, et avec un point froid en moi que je ne parvenais pas à situer.
C’était comme si mon état de Touché par la Mort signalait une menace, mais cette menace ne venait pas de l’extérieur. Elle était déjà en moi.
« Debout, debout, sale paresseux. Elric, je te dis, réveille-toi ! »
La voix de Mel... Mon insupportable petite chipie, il n’y a que toi pour me donner envie de sortir de la mort.
J’ai laissé l’orbe finir sa phrase, et elle a sonné une deuxième fois, puis une troisième.
Ma main n’a pas bougé vers elle, mes yeux ne se sont pas ouverts, et le son de la voix de ma sœur répétant la phrase de réveil trois fois m’a envahi sans produire l’élan habituel.
C’était le premier signe que quelque chose n’allait pas en moi.
La voix de Mel dans mon alarme était la même, mais quelque part dans la chaîne qui reliait mon oreille à la partie de moi qui lui répondait, quelque part le long de cette chaîne, il manquait un maillon. Et ce manque signifiait que la voix arrivait comme un simple son, plutôt que comme elle.
J’avais ramené ce qui avait été réinitialisé et perdu ce qui ne l’avait pas été.
J’ai ouvert les yeux, et les notifications m’attendaient déjà, car je les avais inconsciemment écartées lors de la dernière boucle.
Elles sont arrivées sous forme de liste, et j’ai jeté un coup d’œil lent à la première.
[État de l'âme : Sous tension]
L'Enveloppe Mortelle n’avait pas suffi. Pas pour ce que je lui avais demandé. La compétence avait absorbé ce qu’elle pouvait, et ce qu’elle n’avait pas pu absorber faisait désormais partie intégrante de mon âme. Le Système me disait, en deux mots secs, que je le traînais avec moi.
Mon âme était sous tension. Un terme qu’aucun mage ne veut voir, mais je le voyais trop souvent en si peu de temps.
Le mot semblait plus mince que ce à quoi je m’attendais.
La dernière fois que mon âme avait été sous tension, je m’étais échappé dans un souvenir, une vision ou un rêve... Je ne saurais dire lequel, et je n’avais pas pleinement ressenti ce que cet état signifiait.
J’avais imaginé « Sous tension », de la même manière vague dont j’imaginais tout coût futur, comme quelque chose qui s’annoncerait par un poids.
La réalité était une absence, un calme que je ne pouvais pas définir correctement. Un petit vide là où de petites choses avaient l’habitude d’être, avec la certitude que ces petites choses ne reviendraient pas.
Je suis resté assis avec ça un moment, mais je n’ai pas paniqué, car je savais que je récupérerais ; après tout, je suis bien revenu la dernière fois, non ?
Comme si mes pensées étaient le déclencheur nécessaire, j’ai entendu un petit clic dans mon esprit, et le monde a retrouvé ses couleurs.
J’ai hoqueté un peu en me sentant entier à nouveau. Devrais-je être capable de récupérer aussi facilement d’un tel dommage à l’âme ?
La dernière fois que c’est arrivé, quelque chose a dû déclencher cette capacité de récupération.
Mes yeux ont parcouru mon écran de statut, et j’ai vu le suspect le plus probable.
[Enveloppe Mortelle 17 → 30 (Acolyte) — Céleste-brisé]
J’ai arrêté de respirer un instant avant de relâcher l’air avec un léger sifflement.
Treize rangs en une seule boucle pour une compétence aussi puissante, c’était insensé.
La compétence avait franchi le seuil d’Initié et se situait maintenant au bas du palier Acolyte.
En repensant aux souvenirs de ce combat, je n’étais plus trop choqué par le résultat, compte tenu de ce que je lui avais demandé.
L’absorption que j’avais exigée avait poussé chaque fibre de la liaison là où elle n’était pas conçue pour aller, et la compétence avait grandi en survivant à cette exigence.
Je le sentais dans ma poitrine, comme je l’avais ressenti lors des boucles précédentes. Le tissage qui n’était qu’un fil, puis une étoffe, était devenu quelque chose de plus dense. Quelque chose tissé, retissé et pressé pour former une plaque.
L'Enveloppe Mortelle au niveau trente n’était plus une simple compétence. C’était une couche de défense, et je suis certain que cette compétence Céleste-brisé était la raison pour laquelle j’avais pu récupérer après avoir vu mon âme frôler la destruction.
Je suis resté assis avec cette connaissance un moment, songeant à ce que cela pouvait signifier pour mon chemin à venir.
Mes yeux sont descendus sur la ligne suivante, et j’ai marqué une pause, incrédule.
[Résonance de la Foudre 0 → 1 (Initié) — Rare]
Les compétences d’Attunement étaient le pain quotidien du stade Adepte, et l’une des conditions nécessaires pour atteindre le soixante dans sa discipline principale.
La Résonance avec son bâton était une compétence d’Attunement relativement facile à obtenir, car dès que nous devenions Acolytes, l’un des premiers objets qui nous était remis était un bâton.
Nous n’allions nulle part sans notre bâton, et il était normal que, vers la quatrième ou cinquième année, les plus talentueux d’entre nous commencent à gagner la Résonance avec son bâton. Je connais plusieurs Acolytes qui, même après dix ans, n’avaient pas obtenu la moindre compétence d’Attunement.
Comme ma première compétence d’Attunement, la Résonance de la Foudre m’avait été accordée grâce à un travail accumulé, et non par une progression standard.
J’avais lancé la foudre sans bâton à la fin de la boucle précédente. J’avais canalisé la foudre par mon âme à travers ma main droite nue, sans rien pour la focaliser si ce n’est le lien entre Elric Voss et sa discipline.
Ce lien était désormais une compétence.
J’aurais dû être heureux de ce progrès, mais le poids de mes souvenirs a terni toute lueur dans mes yeux... J’avais progressé, et je tiendrais toujours debout, mais ce n’était pas assez.
Repoussant ces pensées, je me suis concentré sur ce que je pouvais contrôler. La Résonance de la Foudre n’était pas accompagnée d’une description, contrairement à l'Enveloppe Mortelle.
Heureusement, les compétences d’Attunement faisaient partie de ce que j’avais étudié à l’Académie ; j’avais donc une assez bonne idée de ce qu’elle pouvait faire. Et plus important encore, je pouvais la sentir en moi.
Je me suis redressé, j’ai éteint l’alarme et j’ai regardé mes mains ; elles avaient retrouvé un état impeccable, mais je savais qu’elles étaient différentes.