Chapitre 475
À mes mots, les Scripta gravés sur les parois intérieures de la pyramide s’illuminèrent si vivement qu’on aurait dit que j’avais découpé un morceau de soleil pour le placer dans chacune des lignes que j’avais tracées. La plume bougea dans ma main comme si elle avait sa propre volonté, et les Scripta en feu des parois s’éteignirent les uns après les autres, des coins jusqu’au sommet de toute la structure.
La lumière se rassembla au sommet de la pyramide. Pendant environ une demi-seconde, le seul éclairage sur près de vingt kilomètres fut un point unique, à six cents mètres de hauteur… puis il s’abattit en une colonne.
Toute cette pression, tout ce poids, rassemblés, amplifiés, puis comprimés en un faisceau blanc bleuté d’une douzaine de mètres de large.
Il avait fallu une demi-seconde pour l’activer, et le faisceau s’était abattu presque instantanément, dans un bruit pareil à celui du ciel qu’on déchirait en deux dans le sens de la longueur.
Tous les corbeaux qui volaient à moins de trois mille mètres de la colonne cessèrent tout simplement d’exister, et l’inconnu n’eut que le temps de se relever avant que le faisceau ne touche le sol et que tout ne devienne blanc.
J’avais dressé une ligne de défense, reliée aux Scripta que j’avais gravés dans le sol, et malgré ça, l’onde de choc me repoussa sur dix-huit mètres. Sans cette ligne, j’aurais été projeté à des kilomètres, et j’aurais eu de la chance s’il était resté quoi que ce soit de moi : j’aurais très probablement fini en tache sanglante dans les airs.
Mes jambes creusèrent deux tranchées dans le sol. La pointe de ma plume rougit en chauffant presque instantanément à mille degrés, et le vent qui me fouettait hurla à une vitesse telle qu’il raclait le sol jusqu’à la roche mère et balayait les derniers corbeaux encore debout.
Je relevai la tête et vis que la colonne continuait de s’abattre. En son sein, au centre d’un cercle blanc de douze mètres, une silhouette se tenait à genoux.
Mes yeux s’écarquillèrent de stupeur. Je m’étais attendu à ce que cet inconnu ne soit plus qu’une vapeur, mais je distinguais encore sa silhouette dans la colonne. En regardant de plus près, je vis qu’il se désagrégeait.
Ses étranges robes blanches avaient disparu, et sa peau se détachait en longs rubans qui remontaient le faisceau au lieu de tomber. Je plissai les yeux en croyant voir ces lambeaux de chair former d’étranges figures, comme des filets, avant de se changer en cendres… Peut-être était-ce ainsi que l’inconnu survivait.
Mais ça ne suffisait pas. Toute sa peau avait été arrachée. Sous la peau, il y avait la chair ; sous la chair, les organes ; et tout cela lui était retiré couche après couche, se déroulant dans la colonne comme un fil qu’on dévide d’une bobine.
Je restai figé, témoin de l’obstination insensée de cette créature, prête à sacrifier chaque parcelle de son corps pour survivre à mon attaque. Je vis un morceau de ce qui avait été sa colonne vertébrale s’élever dans la lumière. Son bras gauche se tordit sur le côté avant d’être arraché à son corps et réduit en poussière.
La colonne s’interrompit, et il ne lui restait presque plus de chair. L’inconnu était à genoux, mais ce salaud était vivant.
∞
Le silence qui suivit semblait avoir une forme. Tous les corbeaux avaient été réduits à du sang et des plumes et, pendant un instant, je crus que la Nécromancienne, ou du moins ses serviteurs, avait disparu. Puis de petites flammes vertes commencèrent à s’élever des restes des morts. D’abord, il n’y en eut qu’une, puis une centaine, et elles continuèrent de se propager.
Devant moi, juste sous le sommet, s’ouvrait un cratère parfaitement circulaire, d’une douzaine de mètres de diamètre et d’environ deux mètres et demi de profondeur. Son rebord était fait de pierre fondue, et les Scripta alentour luisaient d’un rouge terne, ayant maintenu le sol en place. Sans eux, qui avaient isolé la puissance de l’impact, la terre se serait fissurée sur des kilomètres et tout ce que j’avais créé ici aurait été détruit.
J’avais mis en place une opération complexe et délicate, et c’était presque un miracle que tout se déroule comme prévu.
Tout en gardant une partie de ma perception fixée sur les flammes vertes qui s’étendaient, je regardai au milieu du cratère, là où gisait ce qui restait de l’inconnu.
Il n’en restait pas grand-chose, et c’était déjà trop à mon goût. Même sous ma forme de Titan d’adamantium, je doutais qu’il soit resté quoi que ce soit de moi. L’inconnu avait encore un torse, dont la majeure partie du dos avait disparu. Un bras. Une tête, dont le crâne ensanglanté apparaissait presque entièrement là où la chair avait été arrachée.
Et ses deux jambes, ce qui était étrange, car elles semblaient intactes.
Il posa à plat sa main restante sur la pierre et se redressa.
J’avais vu quantité de choses se relever alors qu’elles n’auraient pas dû le faire, et j’en avais été la plupart. Mais c’était pire encore, parce qu’il n’y avait rien de spectaculaire là-dedans. Après tout ce que je venais de lui lancer… il se contenta de se relever.
Il leva ce qui restait de sa tête et tourna son visage vide vers moi. Sa mâchoire remua, et je compris qu’il allait dire quelque chose.
Je ne voulais pas l’entendre.
∞
« Écrase. »
∞
Le mot franchit mes lèvres avant que l’inconnu ait pu finir ce qu’il allait dire. Je ne voulais pas lui laisser l’occasion de parler. Je ne connaissais pas toutes les capacités d’un dieu, et lui laisser le temps de se reprendre aurait été stupide.
Les Scripta gravés sur les parois intérieures s’embrasèrent de nouveau, la lumière se rassembla au sommet, et la colonne s’abattit.
J’avais réduit le cercle : douze mètres n’en faisaient plus que six. La pression, qui s’était répartie sur le cratère, se concentrait désormais sur un cercle plus petit, centré directement sur ce qui restait du corps de l’inconnu.
Le faisceau le frappa alors qu’il était debout et acheva ce que la première colonne avait commencé. Son bras restant partit le premier. Sa poitrine s’ouvrit et se vida vers le haut. L’espace d’un instant, je vis toute son architecture se dévoiler dans la lumière blanche, et ce n’était pas celle d’un homme. Pendant un instant, j’eus l’impression de voir une araignée gigantesque prise dans le faisceau, puis la lumière la recouvrit et l’inconnu hurla.
Je n’avais jamais entendu un son pareil. C’était comme si un insecte et un homme avaient fusionné. Le cri fit quatre fois le tour de la pyramide, et je faillis hurler à mon tour lorsque mes tympans éclatèrent, non seulement à cause du volume, mais aussi de sa nature. Ce son était si contre-nature que rien sur Terra n’aurait jamais dû en produire un semblable.
Le faisceau s’interrompit, et trois secondes plus tard, le cri s’éteignit avec lui. Le cratère était plus profond et plus large, avec ses dix-huit mètres de diamètre, un second rebord à l’intérieur du premier et un anneau de pierre vitrifiée. Tout ce qui se trouvait en son centre avait été raclé jusqu’à la roche nue.
La poussière retombait lentement dans l’obscurité, éclairée en vert par un feu qui se transformait tout autour de moi en brasier.
Je crachai du sang et me redressai. J’entendis mes oreilles se déboucher en guérissant, puis j’attendis de voir si l’inconnu allait se relever après ça.
Quelque chose brilla à mes pieds. Je me tournai et vis la tête d’Ines. Sa chair était étonnamment intacte, et la faim dans ma poitrine s’atténua un peu tandis que je plongeais mon regard dans ses yeux. Puis il se produisit quelque chose d’étrange. La tête se mit à luire et se défit lentement ; dans cette lueur, je reconnus quelque chose… la flamme de Dorrik.
Mes yeux s’écarquillèrent quand je compris ce qui se passait. Je regardai autour de moi et vis les autres têtes se désagréger sous cette lumière blanche. Je marmonnai : « Coin… »
Toutes les armes que Dorrik avait créées pour la bande étaient faites pour le combat au corps à corps, à l’exception de celle de Coin. Même si je l’avais interrogée à ce sujet pendant notre voyage, je ne pouvais pas dire que j’avais compris ses explications. Elle traitait ses paroles comme de l’or et avait tendance à tourner autour du pot.
Ce que j’avais compris, c’était que son arme agissait sur la mémoire et lui permettait ainsi de faire quantité de choses. Si ce que je voyais était bien réel, Coin et la bande avaient déjoué la Nécromancienne et l’inconnu.
Un rire m’échappa et je partis en fou rire pendant quelques secondes. Elle avait réussi à me berner, moi aussi. Si la Magie à l’œuvre en elle ne s’était pas dégradée sous l’impact de mon Inscription, je n’aurais peut-être jamais compris que la bande avait survécu. C’était l’une des surprises les plus inattendues de ma vie et, soudain, je n’avais plus envie de mourir. La bande était en vie, et je pourrais…
« NÉCROMANCIENNE !!! »
Un cri jaillit du cratère, et le brasier vert qui m’entourait rugit avant de se déverser dedans.