Chapitre 447
Le serpent hurla sous les tourments célestes qui s’abattaient sur sa chair, et j’écrivis par-dessus son cri.
Silence.
Je ne pensais pas que ça marcherait. Je le fis surtout pour la bande de guerre : s’ils avaient survécu à l’impact de notre combat, le cri de douleur du dieu suffirait à leur déchirer l’esprit.
L’Inscription s’imprima dans l’air autour de la tête du serpent, et le bruit cessa net. Les mâchoires du dieu continuaient de s’agiter, mais aucun son n’en sortait.
Un petit rire m’échappa tandis que je regardais un dieu qu’on ne pouvait entendre. C’était sinistre, je le sais, mais ma vie n’était que sang et mort, et je préservais ma santé mentale par des moyens que l’on ne jugeait plus normaux.
Le serpent remarqua qu’il avait perdu la voix. Ses yeux brillèrent d’un rouge vif, puis l’espace autour de sa tête ondula ; un brouillard rouge jaillit de sa gueule et pulvérisa les Scripts dont je m’étais servi pour emprisonner le son.
Le serpent ne se précipita pas sur moi. Je vis son regard passer de mes mains à l’orage qui continuait de se former au-dessus de nous. Ses yeux s’illuminèrent et je faillis sourire. S’il pensait que mon pouvoir venait uniquement des cieux, il n’avait pas encore compris ce que signifiaient les Inscriptions.
Son corps gigantesque s’élança vers les nuages, et je profitai de l’occasion pour attaquer.
Lier. Ses anneaux inférieurs se figèrent contre le socle rocheux. Pour se libérer, il s’arracha ses propres écailles. Chacune était immense ; la force avec laquelle Raktanāgeya s’arracha au sol les projeta hors de sa chair comme des missiles.
Ma vision se brouilla, et je jurai un peu quand la Perception occulte se connecta à l’esprit de Tam.
∞
Tam s’agrippa.
Le Drake-né sous lui fuyait comme si sa queue était en feu. Tam aurait voulu lui prêter ses propres jambes pour qu’il aille plus vite, même si la bête n’avait jamais couru ainsi, pas même lorsqu’ils avaient fui Serrath, poursuivis par une armée.
Ses griffes labouraient le sol, son corps écailleux plaqué au ras de la terre. Tam sentait sa terreur aux muscles qui se contractaient et se relâchaient à chaque bond, et il ne put s’empêcher de crier à la bête d’accélérer.
Il ignorait où ils allaient. Il ne savait pas si Ines était à côté de lui, derrière lui ou si elle avait été perdue dans le chaos. Il savait seulement que le monde touchait à sa fin et qu’il devait continuer de s’accrocher.
« Dieux, je vous en prie… pardonnez mes péchés, car… »
Le sol trembla sous eux, secoué de spasmes profonds et déchirants, comme si le continent tout entier se disloquait. Son Drake-né trébucha, se rattrapa et continua de courir.
Derrière lui, quelque chose rugit, et Tam faillit perdre la raison. Le son atteignit des recoins de son esprit dont il ignorait l’existence et lui donna l’impression que son sang bouillait dans ses veines.
« Putain, mais qu’est-ce que… qu’est-ce que… Il était censé mourir pour empêcher ce dieu de nous atteindre… Putain !!! »
Il jeta un regard en arrière. Il n’avait pas pu s’en empêcher et aurait préféré ne pas le faire.
Le ciel était anormal. Les nuages étaient devenus noirs, bleus et blancs à la fois, et la Foudre en tombait à torrents, frappant une chose immense qui se déplaçait dans l’orage. Des symboles brûlaient dans l’air autour d’elle, des symboles dont la simple vue lui faisait mal à la tête. Il n’en apercevait que des fragments : une main levée, un symbole incandescent, un éclair de lumière bleue qui lui faisait pleurer les yeux, et une forme si gigantesque que son esprit ne parvenait pas à la saisir.
Et là, au milieu de tout ça, il y avait un homme ?
Tam plissa les yeux, cherchant à comprendre ce qu’il voyait. L’homme était immense… aussi grand qu’une montagne. Il se tenait au milieu de la Foudre et des ravages ; la Foudre semblait jaillir de lui. Puis Tam cligna des yeux, et la silhouette disparut.
Elric.
Tam avait voulu croire que cet homme était fou, ou peut-être l’un des derniers demi-dieux de la race humaine, cachés dans l’ombre, trop honteux pour sortir et défendre les mortels qui les appelaient. Mais ça… c’était autre chose. Ce n’était pas le pouvoir d’un demi-dieu. Le chef de leur bande de guerre était un putain de demi-dieu. Non, il était un dieu.
Une onde de choc les frappa. Son Drake-né hurla, et Tam hurla avec lui. Au milieu de tout ça, il crut entendre ce nain fou rire et réclamer les salles de ses ancêtres. Tam chercha Ines et…
∞
Je m’arrachai à l’emprise de ma vision. Elle n’avait duré qu’une seconde à peine, et, dans un combat comme celui-ci, une seconde de distraction, c’était trop.
Une seconde plus tôt, le dieu était au sol. Quand j’ouvris brusquement les yeux, il n’était plus qu’à une trentaine de mètres, la gueule grande ouverte. D’ici un dixième de seconde, le serpent m’engloutirait tout entier.
Dans sa gorge, je distinguais des crochets de la taille de lances. Je compris que si ce dieu m’avalait, il me réduirait en lambeaux bien avant que j’atteigne son estomac.
J’eus de la chance : même si ma perception avait quitté mon corps pour se retrouver dans celui de Tam, mon âme était assez puissante pour que mon corps continue de tracer des Inscriptions. Il ne me restait qu’à apporter la dernière touche du bout de l’annulaire pour achever celle que j’avais commencée.
Lier.
Des chaînes de Foudre jaillirent du sol et s’enroulèrent autour des anneaux du serpent. Ce n’étaient pas des chaînes matérielles, mais des lois que j’avais inscrites dans le monde. Elles retinrent le dieu… un instant.
Raktanāgeya les brisa d’une simple torsion du corps. Comme j’étais tout près, le contrecoup me fit tituber. Je sentis l’Inscription se défaire, l’essence qui l’alimentait se consumer, et compris que j’avais atteint les limites de ce que je pouvais graver avec la seule Foudre.
Il me fallait davantage pour combattre : le dieu semblait s’adapter au déroulement de l’affrontement.
Mes sens plongèrent profondément dans la terre, et un trait de Foudre relia ma lame à moi. Elle me rejoignit en un clin d’œil.
J’avais tracé des Inscriptions avec mes doigts… alors que j’avais une lame, non, une plume, avec moi.
Si je ne pouvais pas manier une lame comme un guerrier, je devais pouvoir le faire comme un mage.
J’avais à peine poussé les limites de cette arme et je savais que je n’en exploitais pas tout le potentiel. Mais il y avait mille façons d’écorcher un chat. Cette lame renfermait la loi du tranchant, et les Inscriptions consistaient à graver des matériaux.
Mes doigts et la Foudre étaient assez puissants pour toucher les matériaux des cieux eux-mêmes, mais est-ce que je les gravais vraiment ?
Dans ma paume, la lame s’allongea jusqu’à mesurer la taille d’un chêne. Je secouai la tête et lui imposai ma volonté… Je veux une plume.