Chapitre 68
C’était une sensation sans bruit, comme si la pression atmosphérique dans la pièce était soudainement tombée à zéro. Les couleurs du monde se décalèrent subtilement avant de se figer dans une hyper-précision.
On aurait dit qu’un voile épais venait d’être arraché au tissu de la réalité.
Finn recula instinctivement face à ce changement soudain. Il lâcha Nathaniel, battant en retraite tout en scrutant la pièce à la recherche de l’origine de l’anomalie.
Nathaniel, ensanglanté par la dernière attaque de Finn, se figea.
Son rire maniaque s’éteignit instantanément. Ses yeux, d’ordinaire emplis d’une folie extatique, s’écarquillèrent dans une incrédulité totale.
« Impossible... *Il* a été tué... ? » murmura Nathaniel, avant que la clarté de la réalisation ne brille dans son regard.
« Je vois... *Il* avait raison après tout », sourit-il doucement. Un sourire paisible d’acceptation qui fit froncer les sourcils à Finn immédiatement. C’était le regard de quelqu’un prêt à mourir.
*Tu veux te suicider ?! Après ce que tu as fait ?!* ***Toi*** ***Pécheur !*** *Je ne te laisserai pas faire, bordel !!* Finn s’élança pour porter le coup de grâce.
Mais, dans un retournement qui lui glaça le sang, la créature d’ombre massive se tourna vers Nathaniel, levant son long bras au-dessus de sa tête avec un air froid de jugement.
« *Et le rideau se lève...* » murmura Nathaniel avec un sourire paisible et résigné. Il plongea son regard dans celui de Finn avec une expression finale et tendre, comme s’il admirait le travail bien fait.
*CRAC.*
La grande créature d’ombre asséna un coup unique et écœurant sur le sommet du crâne de Nathaniel.
Cette fois, il n’y eut aucune résistance. Aucun Réassemblage Chaotique pour sauver Nathaniel. Sa tête fut enfoncée dans le plancher, pulvérisée en une bouillie méconnaissable d’os et de matière cérébrale.
La pièce sombra dans le silence.
Finn resta là, haletant, fixant la scène sous le choc. Il n’en croyait pas ses yeux. Nathaniel était... mort ? Était-il vraiment mort ? Juste comme ça ?
*Non. Tu ne peux pas mourir encore... C’était à moi de te tuer...*
« Tu ne peux pas mourir encore !! » Une rage blanche et brûlante remplit son esprit comme un bourdonnement incessant. « C’ÉTAIT À MOI DE TE TUER !! »
La Nature Vengeresse de l’Aigle Ferropteryx qu’il incarnait rugit d’indignation. Sa proie avait été volée sous ses yeux ! Quelle insulte à son existence ! Quelle audace de la part de cette créature d’ombre ! Elle avait osé voler *sa* proie ?!
Dans un cri de fureur, Finn se jeta sur la grande créature d’ombre juste au moment où elle retirait son poing des restes informes de Nathaniel.
Il pivota avec rage, abattant ses ailes tranchantes comme des rasoirs sur la créature. Mais elles traversèrent le vide.
Dans un *pouff*, la masse d’ombre disparut. Il ne restait plus que des éclats noirs qui se dissolvaient dans l’air comme un murmure.
Finn devint fou. On allait aussi lui refuser sa rétribution ?! Il avait échoué à tuer son ennemi, le *pécheur* Nathaniel qui lui avait fait du tort, et il ne pouvait même pas se venger de celui qui lui avait volé son trophée ?!
« GRAAAHHH ! »
Un cri de douleur, venu du plus profond de l’âme de Finn, lui déchira la gorge. Il hurla vers les cieux avec un cri qui fit trembler l’âme de quiconque l’entendait. C’était le cri d’une bête blessée.
Mais les cieux se moquaient bien de son cri. Ils furent brusquement interrompus lorsqu’une présence terrifiante et familière descendit soudainement avec fureur.
*Précepteur Elias !* Finn se raidit instinctivement face à l’oppression terrible que le Précepteur apportait avec lui.
Il pouvait sentir le vieil homme flotter dans le ciel au-dessus de la Tour de l’Aiguille.
*Non. Pas seulement lui. Il y a quelqu’un d’autre aussi.*
Une autre présence, qui pâlissait en comparaison du Précepteur Elias mais qui restait absolument terrifiante, arriva peu après lui.
Ensemble, ils libérèrent leurs auras sans retenue, clouant sur place tout ce qui vivait à des kilomètres à la ronde.
La fierté de Ferropteryx de Finn s’enflamma immédiatement. Il grogna, se redressant et déployant lentement ses ailes, bien décidé à montrer son défi face à leur oppression.
Mais alors qu’il faisait le premier pas vers la vitre brisée, il entendit des pas dans l’encadrement de la porte.
Quelqu’un montait les escaliers. D’un pas régulier, en plus. Comme si l’oppression des deux figures terrifiantes dans le ciel ne les affectait pas le moins du monde.
Finn tourna la tête, fixant intensément la porte avec un regard vicieux. Il était assoiffé de vengeance, et quiconque, ou quoi que ce soit, capable de lui offrir un exutoire serait le *bienvenu*. Il voulait se battre. Il voulait *tuer*.
La silhouette franchit les débris du cadre de porte.
C’était Althea.
Mais ce n’était pas l’Althea qu’il connaissait.
Sa vigilance grimpa en flèche en la voyant.
Elle était débraillée. Son gilet feraxien violet était déchiré et taché d’un sang qui n’était pas le sien. Dans sa main, elle serrait une épée formée d’une ombre pure et solidifiée — une arme qui semblait boire la lumière alentour.
Mais c’étaient ses yeux qui firent se tendre Finn, comme si ce qui se tenait devant lui n’était pas humain, mais le fléau même de son existence.
La fille calme et curieuse qu’il connaissait avait disparu. L’Initié Ossuariste dévouée, Althea, n’était plus.
Le regard de cette Althea était plat, lourd et terrifiant de calme. Elle observa le carnage dans la pièce — le sang, les restes écrasés du corps décapité de Nathaniel, et la créature monstrueuse aux ailes de métal que Finn était devenu — sans qu’une once de surprise ou de peur ne traverse ses yeux. Sans rien du tout en eux.
Elle observa la pièce entière et posa son regard sur Finn, le considérant avec un détachement tel qu’il semblait presque las et ancien.
C’était le regard d’un dieu observant un insecte. Un regard qui disait que tout ce qu’elle voyait était indigne de son attention.
Finn était furieux. Le Ferropteryx en lui voulait défier ce regard, l’effacer du visage d’Althea et le lui faire ravaler.
Mais cette pensée resta une pensée... rien de plus.
Dans un flou silencieux, le Précepteur Elias flotta à travers les panneaux de verre brisés sur son épée et atterrit au centre de la pièce, ses robes flottant dans le vent violent.
Son visage luttait pour masquer la fureur tonitruante qui l’habitait, son regard balayant Nathaniel mort, Finn transformé, et Althea debout dans l’encadrement avec l’épée abyssale à la main.
L’expression de fureur sur son visage se dissipa immédiatement pour laisser place à une surprise agréable. Il concentra toute son attention sur elle, reléguant Finn au second plan, comme si son corps transformé n’était qu’une chose qu’il voyait un mardi sur deux.
« Il s’avère que j’avais raison à ton sujet », dit-il à Althea. « Tu possèdes un fragment de... **un Transcendant**... C’est toi qui as brisé le voile de dissimulation, n’est-ce pas ? »
Althea resta silencieuse. Au lieu de cela, elle tourna lentement son regard vers Finn, qui s’agitait — tiraillé entre sa nature qui voulait attaquer et la pression irradiant du Précepteur qui le maintenait immobile.
D’un pas régulier, elle s’avança vers lui, dépassant le Précepteur qui la suivait des yeux pour voir ce qu’elle allait faire.
Finn se tendit immédiatement. Il la regarda s’approcher avec un regard inflexible, le remplissant — ou plus particulièrement, la masse d’âme de Ferropteryx qu’il incarnait — d’un sentiment d’effroi.
Il laissa échapper un grognement sourd et guttural, à la fois avertissement et tentative désespérée de garder son calme face à la détresse qu’il ressentait.
Althea s’arrêta à seulement soixante centimètres de lui, assez près pour que le vent turbulent de ses ailes massives fouette ses cheveux ébouriffés et son gilet en lambeaux alors qu’il essayait de paraître plus imposant, exactement comme un oiseau.
Il rugit contre elle, outré qu’elle puisse lui faire ressentir cela, et leva ses ailes pour les abattre dans un coup tranchant. Mais au lieu d’essayer de parer, Althea leva simplement sa main gauche.