Chapitre 219
LÀ OÙ LE RÊVE ET LA RÉALITÉ SE RENCONTRENT (2)
« Que se passe-t-il ? »
Dès qu'Hugo franchit le seuil, il sentit une atmosphère inhabituelle dans la maison. Il trouva sa fille en pleurs, les yeux et le nez rougis. Ses yeux ambrés, semblables à ceux de sa mère, étaient emplis de larmes et, lorsqu'elle croisa son regard, ses épaules se mirent à trembler de plus belle.
C'était à la fois adorable et déchirant. Avec un léger sourire, Hugo se pencha et tendit les bras vers sa fille. Evangeline jeta un coup d'œil à son frère et à sa mère, puis s'avança lentement vers son père. Alors qu'elle essuyait ses larmes du revers de la main, ses pas s'accélérèrent. Evangeline se jeta dans les bras de son père et passa ses bras autour de son cou.
« Waaaaaa !! »
Hugo caressa doucement le dos de sa fille tandis qu'elle sanglotait sur son épaule. Il souleva Evangeline et se tourna vers sa femme. Il lui fit un signe de tête pour lui signifier de lui laisser la main, puis se dirigea vers le salon.
Qui aurait cru qu'un si petit corps puisse contenir autant de larmes ? Le col d'Hugo fut rapidement trempé par le visage de sa fille qui s'y était enfoui. Il s'assit sur le canapé du salon, sa fille toujours dans les bras, et se contenta de lui caresser le dos, sans rien dire, la laissant pleurer autant qu'elle le souhaitait.
Lorsque les sanglots de l'enfant se transformèrent en reniflements, Hugo lui demanda :
« Veux-tu de l'eau ? »
Evangeline hocha la tête. Hugo se leva, toujours en la portant, marcha jusqu'à la table, versa un peu d'eau et l'approcha de ses lèvres. Evangeline but avidement, tout en hoquetant à cause de ses pleurs.
Hugo retourna s'asseoir sur le canapé et s'adressa à sa fille, qui boudait sur ses genoux.
« Eve. »
« ... »
« Tu ne veux pas me dire ce qui se passe ? »
Evangeline secoua la tête.
« ... Grand frère... a empêché Jude de venir. »
« Damian a chassé Jude ? »
« Jude n'est pas venu. Mais j'ai entendu dire que grand frère avait fait en sorte qu'il ne vienne pas. »
Hugo parvint à saisir toute la situation grâce à cette brève explication. Il était devenu de plus en plus habile à cet exercice, lui qui élevait une jeune fille souhaitant exprimer tant de choses avec un vocabulaire limité, bien que suffisant.
Il se souvint avoir dit à sa femme de ne plus laisser les garçons entrer dans la résidence ducale. Et lorsqu'il avait prononcé ces mots, sa femme lui avait répondu :
[Tu ne peux pas simplement empêcher les enfants de jouer ensemble du jour au lendemain. Si tu éloignes de force l'ami d'Eve, elle en souffrira. Laisse-moi essayer de lui faire comprendre, même si cela prend du temps.]
Il avait trouvé que sa femme avait raison et lui avait dit de faire comme bon lui semblait. Il était impossible que sa femme ait unilatéralement interdit à Jude de venir sans en parler à Evangeline. Et même si Jude avait réellement été empêché de venir, cela n'avait aucun lien avec Damian. Hugo pensa qu'Eve avait mal compris quelque chose.
« Eve, as-tu demandé à ta mère pourquoi Jude n'était pas venu te voir ? »
« ... Non. »
« Ton frère n'y est pour rien. »
« Grand frère a dit que c'était lui. »
« Alors Damian se trompe aussi. Damian ne peut pas empêcher Jude de venir. Seules ta mère et moi le pouvons. Je n'ai jamais interdit à Jude de venir ici, et ta mère ne l'a jamais fait non plus. »
« ... »
« As-tu pleuré parce que tu étais contrariée que Jude ne soit pas venu ? »
« ... J'ai... crié sur grand frère... et... maman s'est mise en colère... »
Voyant Evangeline marmonner la fin de sa phrase et hésiter, Hugo sentit qu'il y avait bien plus derrière tout cela que de simples pleurs dus à une réprimande.
« Et ? »
« ... J'ai répondu à maman. »
Oh là là. Hugo gloussa. Il allait peut-être devoir apaiser sa femme après sa fille.
« Eve. Tu dois t'excuser auprès de ta mère pour avoir été impolie, et tu dois aussi dire à ton frère que tu es désolée de l'avoir mal compris. D'accord ? »
« ... D'accord. »
* * *
Lorsque son mari emmena leur fille au salon et que les pleurs s'apaisèrent peu à peu, Lucia poussa un soupir de soulagement. Elle réalisa que sa fille, qu'elle s'efforçait d'élever du mieux possible, avait atteint l'âge de lui tenir tête et d'exprimer ses propres opinions. C'était un sentiment admirable, mais empreint de solitude.
« C'est de ma faute, mère. Il semble qu'elle soit en colère parce qu'elle ne peut pas jouer avec Jude. »
« Jude ? Qu'en est-il de Jude ? »
« N'avez-vous pas pris des mesures pour empêcher Jude de venir ici ? »
« Non. Si l'on sépare soudainement deux enfants qui ont toujours joué ensemble, cela les blessera tous les deux. J'avais l'intention de laisser passer un peu de temps pour qu'ils comprennent. Aujourd'hui, Jude n'est pas venu, mais je n'en ai pas été informée, ce qui n'était jamais arrivé auparavant. J'allais envoyer quelqu'un à la résidence du Marquis pour voir s'il était arrivé quelque chose. Je suppose qu'Eve a entendu des bêtises quelque part. »
Un éclair de mécontentement traversa le regard de Lucia. Pour qu'une enfant en bas âge entende de telles nouvelles, la source était évidente. Il s'agissait des domestiques proches qui s'occupaient d'elle. Lucia leur avait toujours ordonné de faire attention à ce qu'ils disaient en présence de l'enfant. Il semblait qu'elle ne pouvait pas laisser passer cet incident. Elle devait de nouveau inculper la prudence aux serviteurs et réprimander sévèrement le responsable de la propagation de cette rumeur.
« Même si tu es innocent, tu es devenu la cible de la colère d'Eve. » (Lucia)
« Non. Eve a raison. Je n'ai pas le droit d'empêcher l'ami d'Eve de venir chez nous. » (Damian)
« Si tu n'en as pas le droit, alors qui l'a ? Tu l'as fait parce que tu t'inquiètes pour Eve. Va te reposer. J'enverrai Eve s'excuser auprès de toi plus tard. »
« Je ne pense pas que ce soit nécessaire... »
« Une erreur est une erreur, Damian. Tu ne peux pas tout accepter de la part d'Eve. Ton père et toi, vous ne savez que dire qu'elle est mignonne. J'ai peur qu'elle ne devienne capricieuse à ce rythme. »
Damian n'était pas d'accord avec les inquiétudes de sa mère. Il croyait qu'Eve deviendrait une jeune fille plus réfléchie, aimable et belle que n'importe qui d'autre.
« Après tout, c'est la fille de mère. »
* * *
Damian leva la tête au son d'un coup frappé à sa porte. Il était évident de qui il s'agissait, alors Damian les invita à entrer avec un sourire aux lèvres.
La porte s'ouvrit et Evangeline passa la tête par l'entrebâillement. Elle semblait vouloir inspecter la pièce avec précaution, mais se retrouva à fixer directement Damian, qui regardait vers la porte ouverte.
Evangeline sursauta de surprise, puis entra timidement dans la pièce avec un sourire confus. Ses yeux étaient encore rougis par ses pleurs. Le cœur de Damian se serra de douleur en se remémorant la vision de sa sœur en larmes un peu plus tôt.
« Je suis désolé. »
Evangeline fut surprise d'entendre les excuses de Damian, puisqu'elle était venue pour s'excuser auprès de lui. Elle le fixa, ses yeux demandant pourquoi il s'excusait.
« Je suis désolé d'avoir dit à nos parents que Jude ne devrait plus venir, Eve. »
« ... Mais ce n'est pas de ta faute si Jude n'est pas venu aujourd'hui. »
« Je sais. Mais j'ai quand même insisté sur ce que je pensais sans même t'en parler. La prochaine fois, je t'en parlerai d'abord, c'est promis. »
« ... Nn. Je suis désolée aussi, de t'avoir crié dessus. J'avais tort. »
Ils se réconcilièrent assez rapidement.
Evangeline dévala les escaliers d'humeur joyeuse. Sa mère était parfois sévère, mais Evangeline l'aimait énormément. Elle tenait un livre dans sa main, espérant que sa mère le lui lirait.
Elle s'apprêtait à bondir dans le salon, mais s'arrêta brusquement en regardant à l'intérieur par la porte ouverte. Ses parents étaient assis côte à côte sur le canapé. Elle ne pouvait pas entendre ce qu'ils se disaient. Le visage de sa mère était rayonnant de bonheur, et son père regardait sa mère avec des yeux très affectueux.
Sa mère dit quelque chose, et son père sourit avant de déposer un baiser sur ses lèvres. C'était une scène qu'Evangeline avait déjà vue plusieurs fois, alors, après avoir contemplé ce spectacle familier et tendre, elle fit demi-tour.