Chapitre 212
LA VIE QUOTIDIENNE DU COUPLE DUCAL (1)
« Alors, il y a eu un esclandre lors du thé de la Comtesse Dieter, il y a quelques jours. »
Tandis qu'elles discutaient de tout et de rien, Katherine aborda le sujet le plus brûlant du moment.
« Oh non. »
Lucia fit claquer sa langue. Un esclandre n'était pas chose courante. C'était une mesure proche du dernier recours, utilisée lorsque l'instigateur était fermement résolu à devenir l'ennemi de l'hôte de la réception.
Comme ce genre d'incident était rare, il se retrouvait toujours au cœur des commérages de la haute société. L'esprit de Lucia retourna vers l'esclandre qui avait eu lieu lors de son propre thé à Roam. Dix ans s'étaient déjà écoulés depuis cet incident.
« Apparemment, la Comtesse Dieter a été totalement humiliée. » (Katherine)
« Qui était à l'origine de cela ? »
« La Comtesse Ophil. »
Lucia pencha la tête sur le côté. Le nom de la Comtesse Dieter lui était familier, mais elle ne se souvenait pas avoir jamais entendu parler d'une Comtesse Ophil. En d'autres termes, la Comtesse Dieter était une figure assez connue de la haute société, tandis que l'instigatrice de l'esclandre occupait une position relativement inférieure. Les cas de ce genre étaient très rares.
« Il semble que personne n'ait pris le parti de la Comtesse Dieter. Quelle erreur a-t-elle commise ? » (Lucia)
« Une erreur ? »
« Une erreur ? »
Katherine esquissa un sourire glacial.
« La personne avec qui le Comte Ophil entretenait une liaison était la Comtesse Dieter. Qui plus est, le Comte Ophil a eu l'audace d'amener la Comtesse Dieter dans son propre manoir, où ils ont été surpris par la Comtesse Ophil alors qu'ils étaient en plein ébat. Apparemment, la Comtesse Dieter était si pressée de s'enfuir qu'elle en a oublié ses sous-vêtements. La Comtesse Ophil a jeté ces derniers sur la table, le jour même de la garden-party. »
« ... »
Lucia soupira amèrement. Bien qu'elle n'ait pas assisté à l'événement, elle pouvait imaginer le chaos qui s'en était suivi. Comme il ne s'agissait pas de leur propre problème, les nobles dames avaient dû observer le spectacle avec excitation, ravies de ce changement de rythme, avant de s'empresser de répandre les rumeurs aux quatre coins de la ville.
Bien que la Comtesse Dieter ait cherché les ennuis et que la Comtesse Ophil fût, à l'évidence, la victime, la situation restait humiliante. Si tant d'aventures dans la haute société ne faisaient jamais surface, ce n'était pas parce que les époux ignoraient les relations inappropriées de leur conjoint. C'était parce que les gens trouvaient extrêmement embarrassant que l'on sache que leur partenaire les trompait.
Lucia se sentit profondément mal en pensant à quel point la Comtesse Ophil avait dû se sentir misérable, au point de ne pouvoir supporter la situation sans exposer publiquement la Comtesse Dieter, malgré la tendance habituelle à dissimuler les liaisons dans le cercle social.
« C'est tellement terrible. »
Lucia ne voulait même pas imaginer se retrouver à la place de la Comtesse Ophil.
« Pourquoi la Comtesse Dieter a-t-elle invité la Comtesse Ophil à sa garden-party ? Ou bien la Comtesse Ophil s'y est-elle rendue sans y être conviée ? »
« La Comtesse Dieter devait être convaincue que la Comtesse Ophil n'oserait jamais faire une chose pareille. Après tout, le nom de la Comtesse Dieter est bien plus célèbre, et la Comtesse Ophil est généralement le genre de personne effacée qui se fond dans le décor. »
« Quand une personne calme se met en colère, c'est généralement bien plus effrayant. »
« C'est vrai. Comme toi, par exemple. »
Lucia fut surprise lorsque le sujet de la conversation se tourna soudainement vers elle.
« Moi ? Pourquoi ? »
« Tu es exactement comme ça, Vivian. Je ne doute pas que ce soit effrayant quand tu te mets en colère. Je sais que je ne l'ai jamais vu, mais je sais que le Duc de Taran a dû en faire l'expérience, n'est-ce pas ? Sinon, il n'y a aucun moyen qu'il vive en captivité de cette façon. »
« ... Que veux-tu dire par "vivre en captivité" ? Il n'y a rien de tel. »
« Rien ? Oui, bien sûr. Tout le monde sait que les hommes de Taran écoutent tout ce que dit la Dame de la Maison Taran. Sais-tu ce que les gens me disent ? Ils demandent comment, au juste, la Duchesse fait pour tenir son fils et son mari comme ça, ils veulent connaître le secret. Ils me suggèrent même de te le demander. »
« ... Il n'y a aucun secret. »
Lucia ne trouva aucun moyen approprié d'expliquer la situation, alors elle esquissa un léger sourire avec une expression embarrassée.
La captive et le captif. Sa relation avec son mari n'était pas définie par une telle supériorité de position. Si l'on devait comparer, Lucia était celle qui se trouvait dans une position nettement plus faible. Elle était une femme physiquement fragile et tout le pouvoir qu'elle possédait reposait sur son statut de Duchesse, qu'elle avait obtenu grâce à son mari.
Néanmoins, elle respectait et aimait sincèrement son mari, qui restait toujours respectueux envers elle malgré cela. Cependant, les autres les analysaient selon leurs propres critères et interprétaient les choses comme ils le souhaitaient.
« Tu dois te sentir bien, ma chère petite sœur. Ton mari n'a pas changé, même après plus de dix ans de mariage. »
« Oh là là, grande sœur. »
Attends, serait-ce possible que... ?
Lorsque Lucia la regarda avec inquiétude, Katherine sourit et secoua la tête.(1)
« Non. C'est juste que les choses ne sont plus comme avant. Autrefois, le simple fait de voir son visage me faisait vibrer le cœur. Aujourd'hui, cependant, il m'arrive de préférer qu'il rentre tard, je suppose ? Ou alors, il y a des moments où il est plus amusant de jouer avec les enfants. N'est-ce pas la même chose pour toi ? Eve n'est-elle pas bien plus adorable et jolie que ton mari ? »
« ... »
Bien sûr, Evangeline était adorable. Lucia aimait tellement sa fille qu'elle aurait pu donner sa vie pour elle. Mais son amour pour son mari était différent.
L'amour qu'elle éprouvait pour l'une et pour l'autre était de deux natures différentes et ne pouvait être comparé. Son amour pour Eve lui donnait envie de la serrer dans ses bras et de la protéger, tandis que son amour pour lui lui donnait envie de se précipiter dans ses bras et de s'y blottir. Elle se sentait toujours excitée et nerveuse en sa présence, et son cœur battait toujours la chamade lorsqu'elle entendait sa voix. Lorsqu'elle était nichée contre son large torse, elle se sentait heureuse.
« Waouh, ils forment vraiment un couple intime si rare. »
Katherine eut un sourire en coin en voyant Lucia rougir instantanément, probablement en pensant à son mari. Ce n'était pas comme s'il n'y avait pas d'autres tourtereaux célèbres dans le cercle social, mais il n'y en avait jamais eu d'aussi connus que le couple Taran.
Du moins, pour autant que Katherine le sache. Katherine trouvait la pureté de Lucia fascinante à chaque fois qu'elle la voyait. Ce n'était pas de l'immaturité due à une ignorance du monde, mais une forme de limpidité, épargnée par la souillure. Lorsqu'elle rencontrait Lucia après avoir fréquenté des nobles blasées, elle se sentait rafraîchie, comme si elle se tenait au bord d'une eau claire.
Katherine se disait qu'il était difficile pour une femme à la fin de la vingtaine d'être aussi adorable qu'une jeune fille. En même temps, elle s'interrogeait sur la capacité du Duc de Taran à protéger l'innocence de sa femme. Katherine se demandait parfois s'ils avaient même une vie sexuelle normale, mais elle ne pouvait pas poser de questions sur la vie privée du couple.
Coin du traducteur :
1. Si vous n'aviez pas compris, Lucia craint que Katherine ne rencontre des problèmes avec son mari.