Chapitre 128
< — Je t'aime — > (1)
Ayant gagné la confiance du Duc, un noble de haut rang, Fabian était un modèle pour ses subordonnés et un sujet de respect.
Hugo trouvait fastidieux de devoir donner des instructions sur tout, il avait donc tendance à déléguer les choses à un petit nombre de personnes. Par conséquent, Fabian gérait bien plus de dossiers importants que ce que son poste exigeait normalement.
Bien que le Duc de Taran donnât beaucoup de travail, il n'était pas du genre à tourmenter ses subordonnés. C'était un maître très convenable. S'il confiait une tâche à quelqu'un, il n'interférait pas en cours de route, et si l'on commettait une erreur tolérable, que l'on reconnaissait ses torts et demandait pardon, il laissait passer. Mais en échange, il n'y avait pas de seconde chance si les résultats n'étaient pas à la hauteur de ses critères. On était simplement relevé de ses fonctions, proprement. C'était peut-être cela qui était le plus effrayant.
En ce sens, Fabian était talentueux pour avoir conservé son poste si longtemps. Et il était un patron assez tristement célèbre. On disait que si vous surviviez trois ans sous les ordres de Fabian, vous récoltiez des cheveux gris et des rides proportionnels à l'augmentation de votre efficacité au travail.
Les jambes sur le bureau et à moitié affalé sur sa chaise dans une posture arrogante, Fabian recevait les rapports de ses subordonnés. Le subordonné 1 présenta son rapport.
« Il n'y a aucun problème avec la cible. » (S-1)
La cible du subordonné 1 était Anna, l'ancienne médecin de la maison ducale. Anna était sous surveillance pour vérifier si elle respectait bien le contrat de confidentialité. Récemment, Anna avait amassé beaucoup d'argent grâce à la production d'un médicament contre les maux de tête.
Fabian hocha la tête en parcourant le bref rapport sur le quotidien d'Anna : « Vous pouvez y aller. » Le subordonné 1 sortit et la personne suivante entra.
La cible du subordonné 2 était la Comtesse de Falcon. La femme que Fabian détestait tout simplement, sans condition. Le jour où il avait rendu visite à la Comtesse de Falcon pour lui adresser un avertissement de la part de son seigneur avait été tout bonnement rafraîchissant.
« Il n'y a aucun mouvement particulier de la part de la cible. De nos jours, il est rare qu'elle se déplace pour des affaires. Elle se consacre à la gestion des quelques bars qu'elle possède. » (S-2)
Fabian parcourut le rapport. Il n'y avait rien de remarquable, si ce n'est que la Comtesse de Falcon vivait pratiquement dans son bar du matin au soir. En attirant les clients par sa présence active en tant qu'hôtesse, le bar fonctionnait mieux qu'auparavant.
« Vous pouvez y aller. » (Fabian)
La personne suivante à entrer fut le subordonné 3, dont la cible était David.
« La cible se prépare à quitter la Capitale sous peu. Dernièrement, il n'y a pas d'activité remarquable, à part le fait qu'il s'arrête dans un bar chaque soir. » (S-3)
« Un bar, hein... y a-t-il quelqu'un qu'il voit dans ce bar ? » (Fabian)
« Il y va seul. Personne ne l'accompagne. »
Fabian examina le rapport.
« Est-il déprimé au point de se noyer dans l'alcool ? »
Après avoir lu le passage sur les visites quotidiennes de David au bar, Fabian fronça les sourcils. Le nom de l'établissement lui semblait familier. Il ouvrit le rapport concernant la Comtesse de Falcon et vérifia les bars qu'elle possédait. C'était le même.
« Est-ce une coïncidence ? »
La Comtesse de Falcon avait un talent pour le commerce des spiritueux. Elle possédait plusieurs bars qui accueillaient des clients selon des niveaux déterminés par leur statut et leur richesse, et ils étaient tous florissants. Les bars appartenaient entièrement à la Comtesse, donc même lorsqu'elle avait perdu l'investissement, cela n'avait causé aucun dommage à ces établissements. Le bar que David fréquentait était un établissement de haut standing, prisé par les nobles. Cependant, quelque chose était suspect.
« Découvrez avec qui la cible est en contact au bar. Rapportez également ce dont il discute avec le personnel. » (Fabian)
« Oui, monsieur. » (Subordonné 3)
Après cela, Fabian écouta les rapports de ses subordonnés les uns après les autres. C'était le moment où il se sentait le plus récompensé pour son travail.
* * *
Fabian passa à la résidence ducale pour donner un rapport intermédiaire sur les personnes auxquelles Hugo lui avait demandé de prêter une attention particulière.
David s'était officiellement retiré de son groupe et le vice-président, le Baron Harry, avait pris la présidence et conservé l'association de jeunesse. Il avait renommé le groupe « Association de la Jeunesse Future » et, à part quelques départs, il restait presque identique au groupe établi.
Après avoir examiné le rapport documentant les informations personnelles de tous les membres de l'association, Hugo déclara :
« Ce bâtard soutient toujours le groupe. »
David s'était retiré, mais finançait toujours l'association de manière informelle.
« Oui. Son aide a rencontré la cible et lui a remis les fonds. »
Hugo pensa : « On dirait qu'un chien est né d'un tigre. » Il ne comprenait pas comment un tel fils avait pu sortir du Duc de Ramis.
« Il est descendu sur le domaine de Ramis, je crois ? » (Hugo)<sup>1</sup>
« Oui. Il est parti il y a quelques jours. » (Fabian)
David reviendrait un jour dans la Capitale, mais pour le moment, il avait disparu, alors Hugo ne comptait plus lui accorder d'attention. Ce serait une perte de temps. Pour l'instant, il allait surveiller attentivement les activités de plusieurs membres du groupe, y compris Harry qui le dirigeait. Si une opportunité se présentait, il comptait bien l'utiliser pour s'en débarrasser complètement.
« Continuez à surveiller les activités du groupe et gardez une trace des figures clés. » (Hugo)
« Oui, Votre Grâce. Je n'ai pas inclus ceci dans le rapport, mais j'ai quelque chose à vous signaler. Avant que la cible ne descende sur le domaine, il visitait un bar presque tous les jours. Ce bar appartient à la Comtesse de Falcon. » (Fabian)
Hugo parcourut à nouveau le rapport et leva les yeux. Une personne inattendue était apparue.
La Comtesse de Falcon ? Hugo l'avait oubliée depuis longtemps. Il n'avait plus pensé à elle depuis qu'il avait ordonné le retrait de ses investissements dans ses affaires.
Parmi toutes les femmes que Hugo avait rencontrées, la Comtesse de Falcon était celle qui était la plus fidèle à ses désirs. Elle reconnaissait que leur relation était purement basée sur le plaisir. C'était une femme qui savait garder ses distances et qui ne devenait jamais collante. Hugo ne pouvait absolument pas deviner l'obscurité qui habitait actuellement le cœur d'Anita à cause de son ressentiment envers la Duchesse.
« Se sont-ils rencontrés ? » (Hugo)
« Plutôt qu'une rencontre privée, c'était une relation entre un client et la propriétaire d'un bar. Une particularité de ce bar est de fournir une salle privée pour chaque client. Lorsque le Comte de Ramis arrive, la Comtesse Falcon entre dans la salle pendant une heure ou deux avant de repartir. Je n'ai pas pu découvrir ce qui se disait dans la pièce. » (Fabian)
« Ont-ils passé la nuit ensemble ? » (Hugo)
« Il n'y a eu aucun cas de ce genre. La Comtesse rendait visite à toutes les salles où un client VIP ou un habitué la réclamait. Il y avait pas mal de gens qui venaient au bar pour discuter avec elle. Apparemment, elle a le don de la conversation. » (Fabian)
« Donc, dire que ce n'est pas dans le rapport signifie qu'il n'y a rien à signaler. »
« ...Oui. »
En se basant simplement sur les preuves circonstancielles, David et Anita n'étaient que client et propriétaire de bar. Une sorcière douée pour ensorceler les gens comme Anita pourrait facilement réconforter David, contrarié d'avoir été chassé sur son domaine, et en faire un client régulier.
Ils ne s'étaient jamais rencontrés ailleurs qu'au bar. Selon l'homme aux yeux perçants qui y était posté, bien qu'Anita entrât toujours dans la salle de David après son arrivée, il n'y avait aucune preuve de contact sexuel entre eux dans la pièce privée. Ils ne faisaient vraiment que discuter.
Avant que Fabian ne puisse tenter de découvrir le sujet de leurs conversations, David était parti pour le domaine. Il n'y aurait plus de visites au bar. De plus, Fabian ne voyait aucun complot que les deux pourraient tramer.
Si Fabian avait été au courant du béguin de David pour la Duchesse, ou de l'hideuse jalousie dans le cœur d'Anita, il aurait peut-être pu élargir le champ des problèmes potentiels. Mais Fabian ne savait rien de tout cela. Comme Lucia avait rejeté la lettre d'amour de David dans un couloir sans témoin, l'incident ne s'était pas ébruité et n'était pas devenu une rumeur.
« Quelque chose à ce sujet doit vous tracasser. » (Hugo)
« Il n'y a aucune base rationnelle, mais oui. » (Fabian)
Hugo faisait confiance aux capacités de Fabian. Même si Fabian n'en connaissait pas la raison, il sentait inconsciemment que quelque chose se tramait.
Hugo se souvint soudain que la Comtesse de Falcon avait fait faire une enquête sur sa femme il y a longtemps. À l'époque, il avait seulement trouvé cela répréhensible, mais ce n'était pas le genre de comportement de la femme qu'il connaissait, celle qui savait quand se retirer proprement. Il n'y avait aucun mal à être prudent.
« Mettez-les sous surveillance. » (Hugo)
« Oui. Je m'en occupe. » (Fabian)
Fabian pouvait sentir la confiance que son seigneur lui accordait et il en fut empli de fierté.
« Qu'en est-il de l'objet que je cherchais ? Le pendentif. » (Hugo)
Le coin des lèvres de Fabian, qui se relevait de joie, retomba.
« Je suis en train de le chercher. » (Fabian)
« Encore ? Pourquoi est-ce si long de trouver un seul objet ? » (Hugo)
« Je vous présente mes excuses. Je vais y consacrer encore plus de main-d'œuvre. »
Son seigneur le pressait rarement après lui avoir confié une tâche. Fabian décida que ce serait sa priorité absolue, dès demain.
Note du traducteur :
1. Le texte original ne précise pas « domaine de Ramis ». J'ai ajouté Ramis pour que vous sachiez de quel domaine il s'agit.
< — Je t'aime — > (1)
Après le bal du couronnement, Lucia s'était limitée à des activités sociales lors de petits thés. Puis, après un long intervalle, une grande réception fut organisée au Palais royal. C'était un dîner de charité réservé aux femmes.
Le Roi avait décidé d'extorquer de l'argent aux nobles afin de lever des fonds pour s'occuper des orphelins mendiants de la Capitale. C'était le premier dîner de charité organisé par le nouveau Roi depuis son accession. De nombreux nobles allaient y assister, il n'y avait donc pas d'autre choix que d'ouvrir le coffre.
Le Roi laissa l'organisation de la réception à Katherine. Cet arrangement pouvait aider le budget national et également soutenir sa sœur dans ses activités sociales. C'était faire d'une pierre deux coups.
Katherine s'attela avec enthousiasme à la tâche confiée par son frère aîné. Aspirant à organiser une réception de la plus haute envergure, elle envoya des invitations à tous les aristocrates convenables de la Capitale. Inutile de dire que Lucia reçut une invitation. Une invitation ne suffisait pas ; Katherine envoya quelqu'un pour obtenir une confirmation définitive de la présence de Lucia.
Antoine se rendit à la résidence ducale le matin pour aider aux préparatifs de la réception qui commencerait à midi. Cette fois, Antoine avait confectionné la robe avec tout son cœur. C'était son plus grand défi que de créer une robe avec pour critère la « vertu ».
La robe rouge clair était très modeste selon les standards d'Antoine. L'encolure était assez haute pour couvrir les clavicules, et tout était couvert jusqu'aux poignets. C'était juste que le tissu pour les épaules et les bras était fait de dentelle semi-transparente, donnant à la robe une touche quelque peu sensuelle. Antoine pensa que c'était un très grand compromis pour ses standards.
Lucia enfila la robe et fit une dernière vérification devant le miroir. Une femme de chambre entra et se précipita à ses côtés avant de parler.
« Monsieur est sur le point de partir. »
Peu de temps après, Hugo entra dans le salon.
Lorsqu'elle détourna le regard du miroir pour lui sourire, Hugo marqua une pause. Aujourd'hui, elle semblait pure et en même temps, séduisante. Quel dommage qu'il doive aller travailler. Il s'approcha d'elle, lui enlaça légèrement la taille et l'embrassa sur la joue.
« Je dois partir en premier. Quand pars-tu ? » (Hugo)
« Dans une heure environ. » (Lucia)
Hugo baissa les yeux sur sa robe.
« C'est une nouvelle robe du créateur. » (Lucia)
« Hm. » (Hugo)
Hugo émit un son bref et se tourna vers Antoine. Il gardait une certaine amertume envers la créatrice à la langue bien pendue.<sup>1</sup> Il n'aimait pas non plus la robe que portait sa femme. Elle ne dévoilait pas grand-chose, mais étrangement, elle évoquait une sensation sensuelle. Cependant, comme la réception à laquelle sa femme assistait était réservée aux femmes, il décida de laisser couler.
Tandis qu'Antoine inclinait la tête en signe de salutation, elle explosait intérieurement d'insatisfaction.
« Si vous osez dire que ce n'est toujours pas modeste, je ferai courir le bruit que le Duc de Taran souffre d'une jalousie délirante. »
Lorsque le Duc de Taran détourna le regard sans rien dire, Antoine releva légèrement la tête, soulagée. Elle observa le couple ducal se demander mutuellement ce qu'ils feraient de leur journée, échangeant des phrases comme « À quelle heure finira la réception ? » ou « Tu as dit que tu rentrerais tard, n'est-ce pas ? ».
« Ne vont-ils pas se revoir ce soir ? Pourquoi agissent-ils comme s'ils se séparaient pour toujours ? »
Antoine jeta un coup d'œil à la femme de chambre pour ne voir que celle-ci debout, complètement impassible et nonchalante, comme si c'était une chose quotidienne.
Depuis le bal du couronnement, Antoine entendait la même chose à propos du couple ducal de la part des nobles qui visitaient sa boutique. Les nobles raffinées disaient que la relation du couple était intime, les nobles expressives disaient que les yeux du Duc étaient doux comme du miel quand il regardait sa femme, et les nobles friandes de rumeurs disaient que le Duc de Taran était complètement tombé amoureux de sa femme et refusait de se séparer d'elle.
« Les rumeurs doivent être écoutées avec un double filtre, mais la rumeur exagérée selon laquelle le Duc de Taran est complètement tombé amoureux est vraie. »
C'était la pensée d'Antoine après avoir été témoin du couple ducal des rumeurs.
* * *
« Bienvenue. »
Katherine accueillit Lucia de très bonne humeur. Comme leurs domaines d'activité étaient différents, il leur était difficile de se rencontrer facilement et Katherine était continuellement déçue.
Katherine ne lâcha pas Lucia et fit le tour avec elle comme si Lucia était co-organisatrice de la réception. Les nobles qui connaissaient le tempérament piquant de Katherine furent stupéfaites et chuchotèrent entre elles. Cela mena à la spéculation que la Duchesse, qui avait déjà le soutien du Duc de Taran, renforçait maintenant aussi sa relation avec la famille royale. Les personnes approchant Lucia devinrent plus insistantes.
« Duchesse, vous devenez de plus en plus belle chaque jour. La robe que vous portez doit être la dernière œuvre d'Antoine. Elle ne figurait pas dans le livre de modèles. »
La rumeur selon laquelle Antoine était la créatrice exclusive de la Duchesse s'était déjà largement répandue.
« Comtesse, vous rayonnez également aujourd'hui. Les plumes sur votre chapeau sont très charmantes. Ce doit être un objet très précieux. » (Lucia)
Lucia donna une réponse appropriée à la Comtesse voyante qui classait les gens selon leurs vêtements.
« Ho-ho-ho. Comme prévu, la Duchesse a bon œil. En effet. C'est très précieux. J'ai harcelé mon mari pendant trois jours et trois nuits avant de réussir à l'obtenir. Souhaitez-vous que je vous présente le marchand de plumes, Duchesse ? » (Comtesse)
« J'apprécierais. » (Lucia)
Katherine avait une forte personnalité et une manière de parler féroce, mais parce qu'elle était à côté de Lucia, son piquant, semblable à des épines de rose, fut atténué. Les nobles furent quelque peu capables d'approcher Katherine plus confortablement qu'auparavant.
« Comtesse. Je crois que votre fille a fait ses débuts dans la société il n'y a pas si longtemps. Elle a beaucoup à apprendre. » (Katherine)
Le ton de Katherine était rude, comme si elle indiquait que la fille de la Comtesse manquait de beaucoup de choses. L'expression de la Comtesse se raidit légèrement et alors que l'atmosphère commençait à se tendre, Lucia prit la parole.
« Pourquoi n'êtes-vous pas venue avec elle aujourd'hui, Comtesse ? Elle aurait pu beaucoup apprendre. L'expérience est un apprentissage. Même si elle n'avait pas reçu d'invitation, la Princesse aurait volontiers accueilli la jeune demoiselle si elle était accompagnée de la Comtesse. » (Lucia)
Katherine ajouta sagement à ses paroles.
« Bien sûr. Amenez-la la prochaine fois. » (Katherine)
La Comtesse sourit avec ravissement et répondit.
« En fait, ma fille voulait venir avec moi aujourd'hui. Je la présenterai quand il y aura une opportunité. » (Comtesse)
Le regard de Katherine se posa sur Lucia qui discutait avec quelqu'un d'autre et un sourire agréable étira le coin de ses lèvres.
Note du traducteur :
1. Il pense qu'elle a tout raconté sur le contrat à Lucia.