Chapitre 482
Jour cent – Nuit, Auberge du Bizarre Blanc
Maintenant que j’avais un peu récupéré physiquement, je m’étais dit que je pourrais peut-être améliorer ou ajouter quelque chose à mon équipement, mais je me fis gronder ? On aurait dit l’Attaque plaquée de Slime-san, version balle courbe tournoyante. Slime-san avait un potentiel à ne pas sous-estimer, capable de créer des trajectoires aussi difficiles à lire. Je trempais dans le bain tandis que ces projectiles magiques rebondissants et imprévisibles, lancés de toutes parts, changeaient deux ou trois fois de trajectoire en plein vol et m’étaient absolument impossibles à éviter, me « grondant » ainsi. J’y avais juste pensé en retirant mon équipement, mais j’imagine que c’était interdit. Améliorer le « Bracelet du magicien » me paraissait prometteur, et j’avais pas mal d’autres idées, mais il semblait que je devrais remettre ça à plus tard.
« Ouf… On n’a pas assez de temps avant le départ, mais je peux me battre, alors ça devrait aller, non ? Surtout, si je ne me bouge pas bientôt, Sœur et les autres vont craquer. Même si, si on y va, il y aura sûrement tout un tas de pièges qui nous attendront. S’il s’agit d’un piège destiné à nous attirer, le mieux, c’est d’entrer sans le déclencher, puis de repartir discrètement… mais ça ne se passera sûrement pas comme ça, hein ? »
(Ça frétille, ça frétille)
On avait beau s’infiltrer aussi furtivement que possible, si l’ennemi lançait un « On va exécuter les otages », Sœur et les autres se montreraient aussitôt. Alors, échafauder un plan voué à l’échec ne servait à rien.
« Le plus simple serait de tout détruire, pièges compris, mais on m’a interdit les destructions indiscriminées ou massives, donc c’est hors de question. L’escouade des moines risque de poser problème. Ils sont tellement obsédés par les explosifs que je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils prévoient de se faire capturer, puis de tenter un attentat-suicide au quartier général ennemi. Bon, en théorie, ce n’est pas une si mauvaise tactique, mais à moins que l’ennemi soit assez idiot pour tomber dans le panneau, ils finiront juste par se faire sauter pour pas grand-chose. Ça ne vaut même pas la peine d’envisager cette possibilité… Enfin, si l’ennemi est aussi idiot, on peut gagner sans se faire sauter, non ? »
L’escouade des moines semblait obsédée par le sacrifice de soi. On aurait dit qu’ils cherchaient moins à devenir forts qu’à mourir en héros. Ça, ce n’était pas exploitable. Une troupe pareille ne valait rien. Au fond, ils n’arrivaient tout simplement pas à croire en leur propre force. Alors que ce monde regorgeait d’innombrables moyens de devenir plus fort, ils s’accrochaient à la facilité de la mort. Leur bon sens, qui leur répétait que c’était impossible, avait fini par tuer leur potentiel.
« Être intelligent et sérieux peut vraiment être un défaut. S’ils avaient seulement un cent millionième de la stupidité des Idiots, ils frapperaient avant de réfléchir. Même si c’est désespéré, tu continues à frapper, encore et encore, et si tu t’acharnes jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne à cogner, le problème est réglé, non ? Mais on dirait que quand on est intelligent, on finit par ne plus comprendre cette vérité toute simple. On essaie de deviner le résultat avant d’agir. Pourtant, une fois qu’on est lancé, l’élan peut nous porter jusqu’au bout… Au lieu de chercher intelligemment les causes possibles de ta défaite, tu aurais mieux fait de t’en tenir à tout ce qui pourrait faire perdre l’ennemi. »
(Ça frétille, ça frétille)
Pour menacer avec des otages, l’ennemi devrait se montrer. Alors, tuez-le avant qu’il parle. Tuez-le avant qu’il puisse faire son rapport. Tuez-le avant qu’il ait le temps de penser à son prochain coup. Tuez-le avant qu’il se serve des otages comme boucliers. Tuez-le avant qu’il donne le moindre ordre, et le tour est joué. L’élan règle tout. S’ils ne vous barrent pas la route, foncez. S’ils le font, tuez-les.
Si la situation est si mauvaise qu’on ne peut même pas élaborer de stratégie, alors inutile de perdre du temps à en inventer une qui ne fera qu’empirer les choses. Noie le stratège dans sa propre stratégie, maintiens-lui la tête sous l’eau pour qu’il ne puisse pas respirer, ou mieux encore, attache-lui une pierre au cou et jette-le au fond. Le crime parfait.
La fameuse stratégie sans stratégie, qui consiste à improviser sur le moment, est étonnamment difficile à contrer. Sun Tzu disait : « On a beau avoir entendu parler de précipitation insensée, jamais l’intelligence ne s’est accompagnée de longs retards. » Autrement dit, au lieu de perdre son temps à planifier, il suffit de frapper vite et fort. Même un plan bancal fonctionnera si l’on agit assez rapidement.
« Ah, avant ça, il faut vraiment que je refasse les stocks. On n’a presque plus de viande vaguement bovine ni de cette sauce qui ressemble vaguement à de la Worcestershire. Si je prends l’argent du budget nourriture et que je leur annonce qu’il n’y aura pas de dîner, ils ne vont pas seulement se fâcher : ils risquent de me mordre ! Faut que j’aille refaire les stocks… »
Les filles, intarissables sur les mariages, et les gars normaux, éperdus d’amour et noyés dans leur mélancolie de futurs mariés, faisaient tous un boucan monstre. Alors, je préparai des bols de steak avec les derniers morceaux de viande vaguement bovine et les déposai devant eux. Tous se turent aussitôt et se mirent à engloutir le repas, se disputant les portions supplémentaires comme si leur vie en dépendait. Même s’ils étaient des Idiots, ils avaient apparemment pensé à emporter leurs seaux à manger.
Bon, le fait que la nourriture leur fasse oublier complètement les histoires de mariage était sans doute mauvais signe. J’avais beau faire travailler mon imagination, impossible de les voir perdre l’appétit par amour. Ce serait plutôt le signe d’un mal incurable… au niveau de leur féminité.
Ensuite, après le bain, vint le moment de m’occuper de l’armure des Idiots. Apparemment, ils venaient de nettoyer quelques Donjons à l’extérieur de la Frontière, alors leur équipement ne présentait même pas de traces d’usure. Autant l’améliorer un peu. Mais les combinaisons intégrales, ce n’était pas une bonne idée. Comme ils tenaient à sortir par groupes de cinq, ils ne pouvaient pas toujours trouver un endroit sûr où se reposer, contrairement aux filles. Leur armure ne devait pas seulement résister à un port prolongé : elle devait leur permettre de vivre dedans. Il leur fallait donc éviter les dégâts, esquiver les sales attaques à effet de statut et, si ça tournait vraiment mal, prendre la fuite. C’était un concept de conception complètement différent.
Tout en paressant dans le bain, je jetai un œil aux Terrains d’entraînement et vis Sœur et les autres recevoir un entraînement pratique. Les filles étaient étalées par terre, l’air de faire (X_X). Aujourd’hui, Sœur et ses sœurs avaient réussi à traverser seules un Donjon de trente étages. Si l’escouade des moines avait été là pour encaisser les coups, le combat aurait été une formalité. Pourtant, malgré tous les efforts des sœurs, ces minables hommes d’âge mûr s’étaient accrochés à leur idée de la mort avant de prendre la fuite. Les femmes étaient peut-être vraiment plus coriaces, même dans un autre monde.
« Beuh, tu m’appelles ? Je viens juste de sortir du bain, j’ai pas envie de finir encore tout en sueur ou de me faire rouer de coups, d’accord ? Vous serez gentilles ? »
(Hochement de tête, hochement de tête, hochements de tête)
Ouais. Ces sourires étaient des mensonges.
Je sombrai au plus profond, comme si je m’enfonçais dans les fissures entre les instants. Le temps se désassemblait, se déployait, s’étirait et se diluait en s’écoulant sans relâche. Je progressais le long des coutures visqueuses et lentes du tissu de l’espace-temps. Devant moi m’attendaient deux ombres splendides de « tabassage ».
Des mouvements compacts associés à un contrôle précis, des frappes amples et gracieuses. Affiner les gestes jusqu’à leur limite, bouger plus vite, trancher plus rapidement, dépasser la vitesse de ce monde où le mouvement était accéléré. Les astuces ne fonctionnaient pas. Les demi-mesures, si. Juste un tout petit peu au-delà de ce que je pouvais faire de mieux, un pas de plus, comme si l’on dépassait trois pâtés de maisons avant de tourner au coin de la rue. Tendre vers ce point et le dépasser, juste un peu plus fort, un peu plus vite et, si possible, avec élégance, ne serait-ce qu’en esprit. Tendre la main vers l’intouchable, même si seul le tabassage m’attendait. Ouais. Aujourd’hui, c’était Danseuse-san qui allait me tabasser.
Dans le flot du temps, lourd comme le fond d’une mer d’un bleu profond, je pris appui au fond et bondis vers la surface, m’élevant dans les airs comme si j’ignorais toute distance. Je fondis sur elle en abattant mon bâton au-dessus de ma tête. Dans cet instant interminable où le temps ralentissait et l’espace s’étirait, elle dévia sans peine le bâton que j’avais lancé dans le sillage spiralé d’une puissance remontée du plus profond de moi-même. Elle l’écarta sans même prendre une garde digne de ce nom.
D’un geste divin qui me laissa bouche bée, elle dévia mon attaque et me fit foncer dans une direction complètement différente, incapable de maîtriser mon élan. C’était presque comme si je luttais contre le courant : mon offensive était doucement détournée par des mouvements si subtils qu’ils en étaient à peine perceptibles. Ce n’était qu’une démonstration. Elles étaient beaucoup plus exigeantes, maintenant, non ? Ou c’était moi qui me faisais des idées ?
Dévier, détourner. Rien que ça suffisait à me déséquilibrer, à rompre mon rythme et à m’exposer. Dans le même instant, un bâton de bois lancé sans la moindre tension, presque nonchalamment, se révélait plus féroce et brutal que n’importe quelle attaque désespérée censée tuer à coup sûr. Même si ma conscience peinait à suivre, j’avançai par instinct et effleurai le côté du bâton qui fonçait sur moi, le déviant légèrement… Attends, j’ai vraiment réussi ?
Ouais, apparemment, parce qu’on venait de passer en mode difficile. Même avec la Pensée Accélérée à fond, cette vitesse était dingue. Bon sang !
La sueur me coula du front, glissa le long de ma joue et goutta de mon menton. J’abattis mon bâton à la verticale pour bloquer une frappe venue du haut à droite. Danseuse-san recula du pied gauche, pivota de côté, plia les genoux et remonta sa lame dans un mouvement ascendant. Je n’eus d’autre choix que de parer. Mais au moment où je dressai mon bâton à la verticale, juste devant mes genoux, pour intercepter le coup, elle prit appui au sol du pied droit, pivota une fois et lança une large frappe horizontale à hauteur de taille. Mon bâton s’éleva tandis qu’elle tendait les genoux ! J’esquivai de justesse, mais me retrouvai accroupi, sans espace pour bouger, et reçus un coup de pied qui m’envoya rouler comme un ballon. Ouais, il allait falloir que je reprenne un bain après ça.
« Ton corps. Ces grands mouvements. À éviter. Petits mouvements. Précis. »
« Une puissance que tu ne peux pas maîtriser… ni la vitesse, tu n’en as pas besoin. Propre. Et nette. »
Donc, il fallait privilégier le contrôle et tout faire avec de la technique ? Ouais, enfin, si j’en étais capable, je n’aurais plus besoin de monter de niveau ! Mais pour les combats en un contre un qui m’attendaient, ça pouvait être une approche efficace, classique et raisonnable… Je crois que la Théocratie avait toujours cette unité d’Inquisition ou je ne sais quoi, spécialisée dans les combats individuels. Et ils avaient des tas de chevaliers, donc leurs forces totales devaient atteindre un nombre complètement délirant. Ouais… Ce ne serait pas plus simple de botter le cul du Pape ? Il avait l’air plutôt faiblard, en plus.
Après avoir repris un bain et être retourné dans ma chambre, je découvris une autre montagne de bons de commande du Magasin général… Elle avait accepté toutes les commandes dès qu’elle avait décidé de s’associer au service de livraison de produits de santé, ou quoi ?! Et malgré ce partenariat, la seule chose livrée, c’était des bons de commande. Qu’étais-je censé faire de ce chagrin écrasant qui déchirait le cœur d’un lycéen ?
« Les repas aux champignons, par là. Ah, trois cents fauteuils de massage… Je peux toujours fabriquer les pierres de Magie de vibration et les monnayeurs, puis leur donner les plans des pièces du fauteuil pour qu’ils se débrouillent avec le reste ? Maintenant, la question, c’est de savoir s’il y a des alchimistes capables de raccorder les conducteurs. Je devrais peut-être faire un système d’emboîtement… Le rendement baissera un peu, mais ça restera dans la marge d’erreur, non ? Hmm, bon, ça devrait aller. Je laisse la production de masse aux Mains Magiques-san. Ensuite… machines à laver, aspirateurs et réfrigérateurs, même principe : je fabrique les pierres et les mécanismes internes, et ils construisent le reste sur place à partir des plans. De toute façon, c’est trop encombrant à transporter facilement, non ? »
(Ça frétille, ça frétille)
Ils étaient plutôt doués. La plupart des commandes concernaient des objets magitech. Si ces produits circulaient, la magitech de l’Église ne pourrait pas rivaliser. Ils se vendraient comme des petits pains et grignoteraient le pouvoir de l’Église. Autrement dit, pour le moment, je ne pouvais pas refuser. Les produits courants comme le savon pour le corps pouvaient être distribués par les ateliers, et c’était pareil pour les vêtements et les accessoires… Des œuvres d’art ? Ah, ils avaient dû voir les trucs que j’avais laissés au Manoir du Seigneur pour épater la galerie. Attends, quoi, les prix sont délirants ! Bon, même si ce n’étaient que des reproductions, elles s’inspiraient des œuvres des trois grands maîtres de la Haute Renaissance, reconnues comme le sommet de la Renaissance italienne.
« Mais comment comptent-ils transporter tout ça… Ils ont donc aussi commandé des sacs à objets et des coffres à objets. Ils ont même commandé une diligence ? Bon, pour ce genre de choses, je vais devoir imposer des restrictions de vente et réduire les effets. Ce serait un énorme problème si des nations ennemies mettaient la main dessus. »
(Rebond, rebond)
La logistique et la mobilité étaient directement liées à la puissance militaire. Même si l’on engrangeait des bénéfices en vendant sans restriction, si l’ennemi devenait plus fort et qu’on devait équiper nos alliés pour compenser, on y perdait au final. Quiconque vendait la paix de son propre territoire contre de l’argent n’était pas un marchand : il mettait en gage l’avenir pour quelques pièces sonnantes et trébuchantes. Accumuler de l’argent ne servait à rien si cela nous coûtait l’avenir. J’avais déjà limité la vente d’armes et d’armures, mais je devais revoir le reste aussi. Même l’architecture pouvait être détournée à des fins militaires.
« Ouais, les tours à métaux, c’est interdit. Si on en vend sans savoir qui les achète, on perdra notre avance industrielle. Dès qu’ils découvriront les vis, leur industrialisation progressera et ils se rapprocheront des armes modernes. La poudre et les technologies utilisant des carburants, c’est non aussi… Bon sang, tout peut devenir une arme, hein ? Même les vêtements à effet multicolore, il va falloir en réduire les effets. »
La puissance de cette terre aux confins du monde, la Frontière, devait être préservée. C’était une cité de carnage où tout le monde portait des vêtements multicolores et se promenait avec des gourdins. Les habitants ordinaires y étaient de loin plus forts que la plupart des armées classiques de l’extérieur. C’était précisément pour cette raison que personne n’osait s’en prendre à la Frontière et que l’ordre public y était assuré par la défense locale.
Comme cette Frontière était la pire qui soit, les monstres y abondaient et, puisque tout le monde aidait à les exterminer, les niveaux y étaient élevés. Avec de telles statistiques, les vêtements multicolores étaient renforcés par la magie et faisaient office d’armure, tandis que les gourdins devenaient des armes encore plus puissantes. Il fallait s’équiper d’une armure, et manier l’épée ou la lance demandait de l’entraînement. Mais à la Frontière, la vie quotidienne elle-même entretenait les aptitudes au combat. Voilà ce qui faisait sa véritable force.
Tandis que je réfléchissais à tout ça, les Mains Magiques-san terminèrent la production. Ainsi s’acheva le prologue de la première partie de la saga des petits boulots. Nous étions pressés d’arriver jusqu’à la cinquième partie, mais le dernier chapitre était encore loin. Pour l’instant, c’était tout de même une étape importante.
Et puis… je pénétrai dans un domaine d’une laideur si répugnante qu’elle me donnait la chair de poule. À savoir…