Chapitre 46
- « Personne ne connaît mieux que moi Garen Antor », dit Andreï du ton réservé d'un enfant en faute. Tout comme pour le mien, son nom n'est pas celui de ses parents. Il est issu d'une famille inimaginablement riche, dynastique, qu'il a reniée et qui l'a renié, mais qui avant les événements ayant provoqué cette rupture l'a poussé à faire partie de l'élite d'une société qui se voulait pourtant viscéralement égalitaire.
- Ici commence la Terre Mythique, ici s'arrêtent les valeurs des hommes, dit Ravzan en citant un célèbre pamphlet sur les inégalités.
- Pour comprendre Antor il n'y a qu'une clef : c'est un homme dominé par des émotions d'une intensité violente et d'un caractère irrépressible. Il se rêve libéré de ce poids, psychopathe en somme, mais n'a jamais pu changer son état ni par la médecine ni par la thérapie psy, d'autant plus que c'est pour lui un sujet de honte. Garen intègre un célèbre lycée public de Londres dans sa jeunesse. Ces écoles élitistes reçoivent les progénitures des puissants afin de sanctuariser leur réseau. Dans ces écoles prospèrent des groupes de pensées comme la franc maçonnerie ou diverses amicales philosophiques qui n'ont pour but que de donner un vernis idéologique à la protection d'un système hiératique tenace.
- J'ai toujours hai ces politiciens de merde, fit Tohil en serrant les poings, étrangement heureux de pouvoir empiler des raisons de combattre l'Aleph.
- Depuis quelques siècles, un de ces groupes philosophiques est le culte d'origine Xeno dit de l'Emprise. Dans le fond, l'Emprise n'est pas un mal. C'est un culte qui dit « Accaparez-vous sans partage ce que vous désirez ». C'est une stratégie culturelle intéressante chez les Xenos, qui pour la plupart n'ont pas comme nous le gène de la guerre et de la possession des territoires. Mais l'Emprise a surtout été l'occasion pour les humains de décomplexer leur moralité. Je dirais qu'il y a trois types d'adeptes humains de l'Emprise : les idiots qui veulent se donner un peu de frisson ou d'importance, les carriéristes qui veulent créer un réseau, et les véritables sectateurs convaincus. Cette dernière catégorie reflète la position de Garen Antor. Avec l'Emprise il s'est soigné, il a pu recâbler ses émotions. La compassion ou la peur étaient des faiblesses dignes seulement des basses castes, et il en éprouvait une honte paralysante qui s'ajoutait aux autres émotions. L'Emprise lui enseignait qu'il pouvait les dissimuler sous d'autres émotions plus utiles socialement comme l'ambition, l'orgueil, l'impatience, la rage, la témérité, l'envie...je ne dis pas la haine. Je pense qu'à aucun moment Garen n'a été haineux.
- Vous l'admirez, Andreï ? » demanda Ravzan.
Le capitaine ne répondit qu'avec un silence poli, comme si une explication aurait évoqué la bêtise de celui qui avait posé la question.
- « L'Emprise l'a changé. Et avec cette nouvelle disposition d'esprit, l'enfant qui pleurait tous les jours est devenu un requin du cursus scolaire puis administratif, pour enfin accéder aux plus hautes fonctions de la Flotte Stellaire. Flotte, qui, depuis quelques années, avait une épine dans le pied. En effet l'humanité a connu des passages rugueux avec certains Xenos, comme les Escalusiens, mais n'est jamais entré en guerre ouverte avec une autre espèce. Toutes ses guerres, à l'image du conflit avec la Ligue, étaient civiles. Or, la démonstration de force des Waus lors de la crise de Lennox a donné froid dans le dos de la Flotte Stellaire : des humains, de toute évidence, dotés d'un arsenal plus puissant que l'armée de la SH. Un simple humain, plus puissant qu'un Endymion.
- Ouais, mais on a quand même tiré cette fichue bombe de terraformation, déclara Tohil.
- Avec le brillant résultat que l'on connaît, énonça le Wau.
- Ce que je veux dire c'est que vous n'êtes pas des super héros de fiction. Vous êtes peut-être rentrés dans le lard d'un Endymion, mais notre objectif a été atteint. Pensez-y le jour où nous n'aurons que lui comme rempart contre l'Aleph.
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- Je n'ai jamais entendu parler de lui, fit Tohil. Et vous, Rav ?
- Je vois qui c'est. J'étais jeune et il me faisait peur. Mais il travaillait et obtenait des résultats, et c'est quelque chose que j'ai toujours respecté.
- Tohil, c'était il y a une centaine d'années et vous deviez être encore Capitaine de l'Alecto. Il proposa très rapidement - car il était impatient - un projet ambitieux nommé les A-Wau, autrement dit, les Anti-Wau. La SH finança à fonds perdus, d'une part parce qu'il y avait un enjeu, et d'autre part parce que Garen l'avait demandé et qu'il avait l'oreille des plus puissants. Maintenant que je vous raconte cette histoire de vive voix, je me demande s'il n'avait pas le projet de se constituer une armée personnelle et de mener à bien quelque projet qui le mettrait dans la situation où il est aujourd'hui. Le camp de formation des Anti-Wau fut placé sur Lodovico : une planète lugubre, aux coordonnées protégées par le secret militaire. Pas d'atmosphère, un ciel plein d'étoiles, une surface lunaire, mais une forte activité tectonique qui fournissait l'énergie nécessaire pour alimenter une grande base logée dans un Endymion désaffecté. On sélectionna parmi les enfants de 6 à 12 ans l'élite intellectuelle de la SH.
- Bordel, Lodovico...c'était lui ? souffla Tohil. Et vous...
- Il y avait 500 places, et j'étais 501eme. Mais un de mes cousins, brillantissime, n'était pas tenté par l'expérience, alors il a refusé sa convocation et j'ai pu intégrer le programme. Dernier venu. Le moins bon des éléments. »
Andreï fit une pause, le temps d'une respiration.
- « Mon cousin s'est suicidé sans After cinq jours avant le procès de Garen. À notre arrivée, on nous a injecté un modificateur génétique pour améliorer notre métabolisme. Cela m'a rendu un peu moins frêle que je n'étais, mais la technologie n'était pas encore au point et je crois que j'ai moins de muscles que la moitié de mes matelots. Également, nous avons été injectés avec du composé A-Wau, un extrait de liquide rachidien d'un Xeno de Booz, qui a considérablement modifié mes capacités intellectuelles. Il ne nous rendait pas plus intelligents en soi mais...disons que si une question est un départ et qu'une réponse est une arrivée, alors le chemin entre le départ et l'arrivée devient plus ou moins lumineux.
- Cet extrait, s'il faut en croire mes sources, dit le Wau, permet à celui qui le reçoit de voir l'avenir. Est-ce exact ?
- Aussi étrange que la formulation puisse sembler, j'ai des « pulsions » de mon avenir. Je suis poussé à faire certaines choses.
- Si vous voyez l'avenir, notre contre-attaque va-t-elle aboutir ? » demande à tout hasard Tohil.
Andreï regarda à nouveau dans le vide, visage détourné. Sans émotion. Puis il reprit :
- « Je me vois mourir.
- Nous mourrons tous un jour, dit Ravzan.
- A Lodovico, Garen Antor s'est assuré de notre loyauté par des compliments et des mises en situations individuelles. Il nous a coupé de notre famille et s'est présenté comme notre père de substitution. Il est difficile d'expliquer comment on brise et on vide la volonté d'un enfant en trois ans, mais il a usé de tous les moyens, positifs comme négatifs. C'est plutôt difficile d'en parler. Je pense qu'il avait des psis qui renforçaient un sentiment latent de solitude, pour qu'on ne le voie qu'en seule issue, qu'en seul référent, nous forçant à obéir à ses ordres. On recevait de fausses lettres de nos parents conçues pour nous faire croire qu'ils se désintéressaient de nous. Les éléments les plus faibles étaient éliminés, je parle de meurtres ou de mutilations commandées, par les plus méritants. Le lavage de cerveau passait aussi par de longues séquences où on subissait des discours, parfois absurdes ou bêtes. Pour nous briser, en plus des sévices psychiques et physiques, il y avait des sévices d'un autre ordre. L'idée était de conserver l'ensemble de nos capacités intellectuelles tout en anéantissant plus ou moins notre conscience afin de pouvoir supporter les interfaces neuronales des IA qui seraient dans l'armure des A-Wau. Et d'assurer notre obéissance de bout en bout. Après la première sanction-meurtre, l'obéissance aveugle était la clef de la survie du projet. Personnellement, j'ai été brisé quand j'ai dû éliminer un des membres d'un groupe de cinq amis que nous avions créé en secret pour tenir face aux sévices. Je vois votre mine déconfite, amiral Tohil, mais je suis conscient que ce n'est pas de votre faute : Garen Antor avait le contrôle total du projet et le sens du secret. Les Dieux Aveugles en soient remerciés, Lodovico a fait l'objet d'une inspection surprise des Yeux Vides, qui a donné lieu à son arrêt, au classement confidentiel des informations, et à un procès. Sur les 500 admis, une petite trentaine d'enfants étaient encore en vie au moment de l'arrêt. Une dizaine, fanatiquement fidèles à Antor, se sont mutinés contre l'arrêt, et il a fallu huit cent soldats d'élite pour les contenir et les tuer car ils avaient un modèle d'armure expérimentale A-Wau.
- Je vous interromps, dit Ravzan. En dehors de cette mutinerie, le projet, qui devait fournir une armée de super soldats a entraîné la mort de quatre cent et quelques enfants ?
- Garen était persuadé que les Waus existaient en petit nombre, car on ne les voyait presque jamais, et à chaque fois seuls. Il était important pour lui de leur opposer des éléments symétriques : en petit nombre, mais parfaits. Il était probablement également tourmenté pour ses émotions, et que pour justifier rationnellement une mort, il fallait la banaliser et en faire une autre, dix autres. Toujours est-il que Garen fut traîné devant une cour criminelle civile, puisque la plupart des morts étaient civiles, et fut condamné à un an d'exil. Cela ne veut pas dire qu'il a été exilé un an : cela veut dire qu'on l'a mis en sommeil dans une capsule en dérive 6 pendant un an, en espérant qu'il ne revienne jamais.
- Pourquoi ne pas l'avoir pendu ? demanda Tohil avec une évidence qui laissait croire qu'il pendait des gens chaque week-end.
- Nul homme ne mérite d'être mis à mort, amiral.
- Vous voyez où ça nous a mené !
- Je n'ai pas pris part au procès. Cet exil a été imposé par un Transient. Avant de revenir sur Garen, parlons des survivants du projet. Le cordon coupé avec Lodovico, ils ont sombré dans la folie, se sont suicidés, ou ont demandé à des amis, moi par exemple, de les tuer. Moi-même, je suis hanté de pensées morbides. Je n'ai pas pu renouer avec ma famille. Cela dit je suis plutôt sain d'esprit, comme modèle raté. Suite à cette débâcle, le Conseil de la SH m'en devait une, alors ils m'ont confié un vaisseau et une carte blanche sur mes missions, plus ou moins. Et quand un amiral m'a dans le nez, je garde néanmoins mon vaisseau...
- J'ai vu ça, dit Tohil. Mais si vous étiez le dernier des crétins, j'aurais insisté. Vous êtes très capable et vous méritez votre vaisseau. Je voulais vous virer mais aujourd'hui vous avez ma confiance professionnelle. Et demain, je vous donnerai une médaille.
- Une médaille. Extraordinaire, répondit Andreï sans aucun enthousiasme. Revenons sur Garen. Il est envoyé en Dérive 6 pendant un an...c'était il y a des dizaines d'années. Je me souviens d'une chose que l'avocat avait dit au procès...il a dit en gros « Ce type est la lie de l'humanité, et vous voulez l'envoyer au hasard à l'autre bout de l'univers ? Et si il rencontre une civilisation Xeno, ils vont penser quoi de nous ? ». Aujourd'hui il faut se rendre à l'évidence. Il est allé à l'autre bout de l'univers, et a rencontré quelqu'un ou quelque chose, qui lui a confié les pouvoirs qu'il détient actuellement. Il a même rajeuni. Pour ce que j'en sais, il a peut-être bel et bien plaidé sa cause aux Dieux Aveugles. Alors voici mon plan. On va calculer son plan de vol d'un an de dérive 6 avec la position des étoiles au moment de son départ. Et on va refaire son voyage. Je vais partir avec l'Alecto sur place, déterminer ce qu'il s'est passé, comprendre la nature de ses pouvoirs, et revenir avec une solution.
- Un voyage d'un an sans escale, Andreï, dit Ravzan.
- De deux ans. Il faut aussi revenir. Et qui sait le temps que notre enquête sur place nous prendra. Il faudra que vous teniez bon. »
Sa parole était grave et sombre comme les murs d'un labyrinthe.
- « Andreï, dit l'Amiral Tohil. Vous avez des pensées morbides, je vous cite, hein. Qui nous dit que dans six mois vous n'allez pas craquer et vous faire sauter le caisson ? Est-ce qu'on ne devrait pas envoyer un autre capitaine ?
- J'ai des pensées morbides, dit Andreï en baissant lentement le regard. Quand je ferme les yeux, je rêve que Garen Antor me transperce le poumon, juste ici, avec une dague moléculaire. Je le désire. Je veux mourir de ses mains. C'est la seule chose qui peut me soulager d'une peine indicible. »
Le capitaine plongea la tête dans ses mains, désespéré, et ne bougea pas un long moment. Il s'en tira, les yeux rougis.
- « Mais je tiendrai. Je veux le confronter. Et je dois aller sur place. Je connais sa mentalité. Devant ce qui nous attend, de l'autre côté de l'univers, je dois agir comme il a agi pour comprendre ce qui lui a permis de changer.
- Pallas peut-elle prendre le commandement, demanda Tohil, si comme le dit Ravzan, vous vous faites sauter le caisson ?
- Je lui fais plus confiance qu'à moi-même. C'est une Yeux Vides Alpha, et je la soupçonne de surveiller mes pensées morbides. »
Un silence passa.
- « Si on s'est tout dit, je peux me préparer au départ. Le Wau sera notre agent de liaison. Vous en êtes capable, Wau ?
- Oui.
- Attendez, » dit Tohil.
Il jette un œil à Rav, nerveux.
- « Il faudrait qu'on vous parle d'autre chose...un projet...»
Il trace un H dans l'air. Rav fait non de la tête.
- « Le projet s'appelle Hyperion.
- NON, Tohil !
- Mais enfin, Rav, il est dans les mains de l'ennemi maintenant !
- Nous sommes à votre écoute, invita Andreï.
- Allez-y Rav, vous connaissez le dossier mieux que moi. »
Ravzan semblait tiraillé par un conflit intérieur.
- « Nous sommes dans le plus haut niveau de confidentiel défense. Tybalt, vous connaissez ?
- Je sais que c'est une planète avec des bases enclavées. La population Xeno est plutôt amicale, mais la planète est dangereuse. Je n'ai pas le détail...toxicité de l'atmosphère ?
- Non...on ne sait pas pourquoi, mais la planète est en dimension fractale. Je ne suis pas mathématicien, mais il y a des vallées avec des formations rocheuses en dimension 2 virgule 9999999...et les 9 continuent à l'infini...les roches se plient et se déplient à l'infini, et quand elles sont pointues, elles le sont plus qu'une molécule - donc qu'une dague moléculaire - plus qu'un atome...plus que n'importe quelle particule élémentaire, puisque le « pointu » va dans une autre dimension.
- C'est fascinant, dit Andreï. J'imagine qu'on peut couper de l'hyperchalque avec. Ce serait une première. »
Le Wau bougea imperceptiblement.
- « On peut tout couper. Les Xenos de Tybalt façonnent les anomalies fractales depuis des milliers d'années. Il y a plusieurs propriétés...par exemple avec une anomalie fractale, construire un vaisseau minuscule ou immense, on parle d'un vaisseau plus grand qu'une planète, ça demande le même effort.
- Évidemment, confirma Andreï (mais cela avait l'air évident juste pour lui).
- C'est grâce aux travaux sur Tybalt qu'on a pu lancer le Nouvel Horizon dans l'infiniment petit, commenta Tohil. Même si ça a été un foutu fiasco. Passons. Le projet Hyperion est la nouvelle génération de vaisseaux. Il est basé sur ces travaux.
- Il y a beaucoup d'Hyperion ? demanda le Wau.
- Un seul, le prototype. Il n'est pas terminé. Mais il suffit amplement. C'est un vaisseau immense, guidé à distance. Il a une Dérive fractale aussi...c'est le gros du problème actuel.
- Immense comment ? demanda Andreï.
- Vingt mille kilomètres de long. Il est en gros comme une pyramide.
- Une pyramide plus large que la Terre...commenta le Wau.
- Quel est son mode d'attaque ?
- Le bout de la pyramide est pointu...pointu en dimension fractale, comme tout le reste. Son mode d'attaque est d'avancer vers une planète et de la couper en deux. »
Un silence consterné s'établit dans la salle des communications.
- « Et évidemment, on ne peut pas simplement lui envoyer une bombe, dit Andreï. Parce que si on détruit une partie, le reste dans la dimension fractale est inatteignable.
- Oui.
- Il faudrait des bombes fractales.
- On y avait pas pensé, dit Tohil, mais ouais.
- Gardons ça en tête. Merci de nous avoir dit ça maintenant et pas quelques minutes avant notre attaque finale. Je vous propose de rester serein face au sujet. Garen Antor aura soif de conquête, pas de destruction. Nous deviserons d'un plan en chemin. Après m'être passablement ennuyé sept ans, je vais avoir une nouvelle année de réflexion à mettre à bon usage. »
Il se leva pour couper la communication mais Tohil le stoppa :
- « Andreï...juste un truc...vous dites que vous allez aller au bout de la galaxie rencontrer les Dieux Aveugles...mais...vous y croyez ? Je veux dire, vous croyez aux Dieux Aveugles ? À leur existence ?
- Nous connaissons leur existence par les Transients. Et les Transients ne nous ont jamais menti.
- Les Transients nous mentent, pourtant, affirma le Wau. De l'aveu même de l'un d'eux. »
Andreï afficha un sourire malicieux.
- « Alors nous n'avons aucune preuve. Mais la principale caractéristique des dieux depuis la création du monde est l'incertitude de leur existence, alors ils font de bons dieux. Je crois aux Dieux Aveugles, Tohil, comme tous ceux qui croient en des dieux : parce que je n'ai pas le choix. »