Chapitre 1
Courir, courir, aussi vite que possible, fuir. Elle ne savait pas ce qui se passait, mais ça détruisait tout derrière elle. Elle entendait les arbres tomber dans un grand choc. Elle ne savait pas ce qui pouvait être assez puissant pour arriver à un tel résultat. Elle avait rapidement jeté un œil derrière elle à un moment, mais elle n’avait rien vu. La semi-obscurité ne l’aidait pas à y voir clair, elle avait juste l’impression que cela venait d’en haut. Elle ne savait qu’une chose : il lui fallait courir, courir pour s’en sortir, ne pas être écrasée elle non plus et avoir une chance de s’en sortir. Elle ne savait pas combien de temps elle devrait encore courir ; heureusement qu’elle était en excellente forme physique. Certes elle ne se trouvait pas au cœur de la destruction et plus elle courait dans la forêt plus elle s’en éloignait. Elle avait une chance de s’en sortir à condition de s’éloigner de la ville. Le salut était donc dans la forêt, loin des villes, loin des gens. Courir, encore courir.
Elle sentait tout son corps en mouvement, la transpiration perlait sur sa peau, son cœur battait régulièrement au rythme du métronome de son pas de course. Elle se concentrait sur chacun de ses mouvements, sur ce qu’elle voyait devant elle, pas question de chuter bêtement. Rester calme, garder la tête froide. Ce n’était pas le moment de paniquer, cela ne pourrait que lui faire perdre du temps et de l’énergie. L’angoisse ne la quittait pas. Malgré tout, elle était encore trop près. Elle aurait dû écouter son intuition et partir plus tôt, au lieu d’attendre si longtemps. Maintenant elle devait courir, encore et encore pour mettre le danger à distance. Mais elle y arriverait. Rester concentré, c’était le secret et surtout ne pas regarder autour d’elle. Car si elle regardait, elle risquerait de voir les gens autour d’elle, de vouloir les aider ou d’être tétanisée par ce qu’elle verrait. Si elle voulait survivre, elle devait rester concentrer. Plus tard peut-être, elle pourrait revenir. Plus tard… Mais maintenant, seul comptait sa course éperdue. Courir encore et encore. Elle ne savait pas combien de temps elle pourrait encore courir. Elle avait une bonne endurance, mais elle n’avait jamais couru plus de deux heures et jamais à fond comme elle était en train de le faire. Elle ne tarderait pas à devoir ralentir. Et elle savait que c’était dangereux. Très dangereux….
Allongée dans son lit, le corps en nage, elle ouvrit les yeux, soulagée. Ce n’était qu’un rêve… Encore une fois. Cela faisait des semaines qu’elle faisait le même rêve. Elle ne doutait pas de sa signification. Un danger approchait. Elle ne savait pas encore de quoi il retournait mais le niveau d’alerte de son intuition augmentait de jour en jour. Elle ne doutait pas que la réponse se révèlerait d’ici peu. Elle les entendit alors.
- Silène, Silène.
C’était leur douce petite voix insistante qui l’avait sortie de son rêve. Ses « amies enchantées ». Elle tourna son regard vers elle et vit leur douce lumière bleutée dans la pénombre de sa chambre.
- Silène, regarde à l’extérieur.
Elle se leva de son lit et se dirigea vers la fenêtre de sa chambre. Elle y voyait juste assez à travers les rideaux pour se diriger dans le clair-obscur de la pièce. Elle tira le rideau et regarda dehors à travers la grande fenêtre. Une pluie lumineuse couvrait tout le ciel. Une pluie de météorite, pensa-t-elle émerveillée. Puis son cerveau fit le lien avec l’image et elle commença à s’inquiéter. Le ciel d’aussi loin qu’elle pouvait le voir, était empli de cette multitude lumineuse. Combien de millions de météorites étaient en train de traverser le ciel… Qu’est-ce que cela augurait ?
- Nous devons partir, les choses ont commencé et nous sommes tous rappelés à travers la porte pour nous mettre à l’abri.
- Vous partez, mais. (Que vais-je faire ? pensa-t-elle).
Ses amies entendirent sa plainte.
- Nous ne pouvons pas rester avec toi, tu sais bien que la menace approche.
- Oui je le sais, mes rêves me le rappellent chaque nuit.
- C’est pour très bientôt. Nous devons partir maintenant car sinon toutes les portes de notre monde seront fermées et nous seront toutes bloqués ici.
- Je...comprends. Dit-elle.
Mais elle, comme une enfant perdue, comprenait seulement qu’elle allait se retrouver seule face à ce danger terrifiant qui la menaçait chaque nuit.
- Ecoute Silène, un passage va s’ouvrir pour les gens comme toi, dans quelques temps.
- Comment cela ?
Son attention soudainement alertée, l’espoir la gagnant… Une solution au danger ?
- Nous ne savons pas dans combien de temps, dans quelques jours…. Un passage va s’ouvrir pour les êtres comme toi. Un passage vers un refuge où tu pourras te mettre à l’abri du danger.
- Et comment trouverai-je ce … passage ?
- Dès que tu le pourras, rejoins la forêt. Le passage est toujours dans la nature. Tu seras attirée vers lui, ne t’inquiète pas. Si tu vas dans la forêt tu le trouveras. Et tu sauras vite quand tu auras changé de monde.
- Je vous rejoindrai ?
- Non, Silène, ce n’est pas un passage pour notre monde.
- Pour où alors ?
- Pour un autre endroit.
- Mais j’y serai en sécurité, c’est le plus important.
Elle vit ses amies se regarder entre elle, comme si elles se posaient la question, comme si elles se consultaient avant de lui répondre.
- Oui… tu seras relativement en sécurité, si tu es prudente.
- Si je suis prudente ?
- Aucun monde n’est sans danger Silène. Si tu es prudente tu ne risqueras rien… reste prudente quand tu rencontreras d’autres …. Gens et évite tout ceux de ton monde, autant que tu le peux.
Elle avait hésité avant de dire « gens ». Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? Les gens du petit peuple n’étaient pas toujours très clairs dans leurs paroles. Ils étaient souvent sibyllins, énigmatiques.
Elle ne comprenait pas toujours ce que ses amies voulaient dire, ou alors, bien plus tard, une fois que les évènements avaient eu lieu. Silène ne savait pas pourquoi ils n’étaient pas plus explicites.
Elle s’était souvent posé la question. Pour l’amener à réfléchir ? Pour rester mystérieux ? Ou explication qui lui semblait plus plausible : elle pensait qu’ils n’avaient pas forcément le droit de tout lui révéler et qu’ils ne lui donnaient donc que des informations évasives. Comme pour lui donner des pistes sans lui révéler réellement les choses.
Sans doute devaient-ils respecter des règles particulières quand ils parlaient de l’avenir. Mais du coup, il n’était pas toujours simple d’y voir clair avant que les évènements ne se réalisent, malheureusement. Elle l’avait observé 3 ans auparavant, pour son malheur. Elle s’en était voulu de n’avoir pas été plus vigilante à leurs alertes de l’époque. Ses amies avaient pourtant bien essayé de la prévenir, mais elle n’avait compris que bien trop tard. Oui bien trop tard… et cela avait irrémédiablement changé sa vie.
Désormais elle était plus attentive à leurs paroles. Elles étaient si bienveillantes à son égard, et elles avaient été des amies fidèles, toujours présentes pour elle. Elle ne prenait donc pas à la légère ce qu’elles lui disaient et ne sous estimait nullement le danger qui s’annonçait.
- Pourquoi dois-je éviter ceux de mon monde ?
- Ils vont changer… ce qui va arriver va les transformer et….
Nouvel échange de regards. Que lui cachaient les petites fées ?
- Tu ne pourras pas savoir lesquels sont dangereux… pas dans un premier temps.
- Que voulez-vous dire ?
- Evite tout le monde, c’est le mieux, c’est plus sûr et ne t’arrête sous aucun prétexte, aussi difficile que cela te paraisse. Tu te mettrais en grand danger.
- En très grand danger, Silène. Dit sa deuxième amie.
- Mais des gens auront peut-être besoin d’aide.
- Tu ne t’arrête pour personne, sous aucun prétexte… pas avant d’avoir rejoint le refuge… plus tard tu pourras les aider, plus tard. Mais pas avant d’avoir rejoint le refuge.
- Non pas avant Silène. Surtout pas avant. Ce sera difficile pour toi nous le savons, mais ne le fais pas et surtout. Ne touche pas les pierres qui tombent du ciel.
- Les météorites ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce qu’elles amènent le changement, il vaut mieux les éviter par sécurité.
- Elles sont dangereuses ?
- C’est possible. Maintenant nous devons partir.
- Vous reverrais-je ?
- Nous ne savons pas, Silène.
- Je comprends… dit-elle attristée.
Leurs chemins se séparaient donc là. Silène vivait depuis si longtemps en leur compagnie. D’aussi loin que remontaient ses souvenirs, l’une d’entre elles avait toujours été près d’elle. Silène n’imaginait pas qu’elles ne soient plus avec elle. Et là, soudain, elle risquait de ne plus jamais les revoir.
La coupure était brutale, elle ne s’y était pas attendue. Non elle n’y avait pas songé, une seconde. Elles avaient toujours été là, quels que furent les évènements et les drames de sa vie. Elles avaient toujours été là.
Silène qui se pensait indépendante et forte, réalisa soudain qu’elle n’était qu’une enfant perdue. Comment allait-elle faire sans elles ? Sans leur soutien, leurs conseils, leurs encouragements.
C’étaient-elles qui la rendaient fortes, elles qui lui donnaient foi en l’avenir. Egoïstement, Silène se demandait comment ses amies pouvaient l’abandonner. Comment pouvaient-elles la laisser seule face au danger ? Elle n’y arriverait jamais.
Non, Silène ne croyait pas en être capable. Et en même temps, Silène ne souhaitait pas qu’elles se mettent en danger par sa faute. Elle s’en voudrait tellement s’il leur arrivait malheur. Mais si ses amies restaient c’est ce qui risquerait de leur arriver. Silène ne pouvait pas leur demander de rester même si elle en mourait d’envie. Ce ne serait pas juste de sa part.
Elles avaient été des compagnes fidèles, surtout durant ces trois dernières années. Les plus difficiles de sa vie. Silène s’était habitué à ce qu’elles soient toujours là. Ce serait dur de vivre sans leur présence à ses côtés.
- Vous allez me manquer.
- Toi aussi Silène.
- Au revoir mes amies.
- Au revoir.
Elles disparurent soudain, leurs jolies lumières subitement éteintes, comme si elles n’avaient jamais été là. C’était le plus difficile. Ne plus avoir ses fidèles amies pour lui répondre et la soutenir dans les épreuves.
Et l’avenir s’annonçait difficile, très difficile si elle se fiait à ses rêves angoissants. Elle alla s’assurer que son kit de camping était toujours dans le placard de son entrée. Juste pour se rassurer.
Comme si en refaire l’inventaire allait éloigner le danger. Tente, lampe électrique, sac de couchage, vêtements de rechange, chaussures de marche, running, barres de céréales, eau…. Tout le kit pour quelques jours de camping en autonomie. Elle devrait juste s’assurer de trouver de l’eau. Difficile d’être mobile en se trimballant des packs d’eau. Elle espérait n’avoir rien oublié, rien d’important. Elle l’espérait…