Chapitre 13
Le premier bruit que Haru entendit ce matin-là fut celui d’un bol posé un peu trop fort sur une table.
Le deuxième fut la voix de sa mère.
— Haru.
Il ouvrit un œil.
La lumière passait déjà entre les volets.
Il referma l’œil.
— Haru.
Il tira sa couverture jusqu’au-dessus de sa tête.
La porte coulissa.
— Tu comptes dormir jusqu’à quatorze ans ?
Haru écarta légèrement la couverture.
Sa mère se tenait dans l’encadrement, les bras croisés.
— J’ai treize ans.
— Plus pour longtemps.
— Justement. Je profite des derniers jours.
Elle le fixa.
Haru attendit.
— Ça voulait rien dire, admit-il.
— Je sais.
Elle repartit.
— Le petit déjeuner refroidit.
Haru resta allongé quelques secondes supplémentaires.
Puis l’odeur du riz finit par gagner.
Quand il entra dans la pièce principale, son père était déjà assis.
Quelques semaines plus tôt, Haru aurait d’abord regardé sa respiration.
Puis son visage.
Puis la façon dont il tenait son bol.
Il aurait compté sans s’en rendre compte les pauses entre ses mouvements.
Ce matin-là, il ne le fit qu’une fois.
Son père avait encore maigri depuis sa maladie, mais il mangeait normalement. Son teint avait retrouvé ses couleurs. Il allait mieux.
Vraiment mieux.
Haru s’assit.
Sa mère posa un bol devant lui.
— Merci.
Son père leva les yeux.
— Tu vas sortir comme ça ?
Haru passa une main dans ses cheveux.
— Comme quoi ?
— Comme si ton oreiller avait gagné.
— J’ai gagné.
— Ça ne se voit pas.
Haru prit ses baguettes.
Sa mère s’assit en face de lui.
— Tu vas où ?
— Avec Mio et Yui.
— Où ?
— Dehors.
Elle le regarda.
— Merci pour cette précision.
— On sait pas encore.
— Vous pourriez savoir avant de partir.
— Ça enlève l’intérêt.
Son père hocha gravement la tête.
— À son âge, je faisais pareil.
La mère d’Haru tourna lentement la tête vers lui.
— Toi, à son âge, tu es tombé du quai.
— Une fois.
— Trois.
Haru leva aussitôt les yeux.
— Trois fois ?
Son père reprit son bol.
— Ta mère exagère.
— Deux fois et demie.
Haru fronça les sourcils.
— Comment on tombe à moitié d’un quai ?
Sa mère sourit.
— Demande-lui.
Son père se leva.
— Je vais travailler.
— Lâche.
Il attrapa sa veste.
Haru le suivit du regard.
— Tu travailles toute la journée ?
Son père se retourna.
— Normalement.
— T’es sûr ?
Il y eut une courte pause.
Son père comprit.
— Oui.
Il s’approcha et posa une main sur les cheveux d’Haru.
— Et si je suis fatigué, je rentre.
Haru hocha la tête.
— D’accord.
Son père ébouriffa encore davantage ses cheveux.
— Maintenant, coiffe-toi.
— Vous venez de faire l’inverse.
— Je sais.
Il partit.
Haru regarda la porte se refermer.
Sa mère posa un peigne devant lui.
— Il va bien.
— Je sais.
— Je sais que tu sais.
Haru prit le peigne.
— Vous dites tous ça.
— Qui ça ?
Haru pensa un instant à Tatsuo.
— Personne.
Mio l’attendait près du petit pont qui séparait les maisons centrales des chemins descendant vers la côte.
Elle était seule.
Haru regarda autour de lui.
— Yui ?
Mio désigna quelque chose derrière lui.
Il se retourna.
Rien.
Il regarda Mio.
— Où ?
Elle continua de pointer derrière lui.
Haru se retourna une seconde fois.
— HARU !
Il sursauta.
Yui surgit derrière un tonneau en éclatant de rire.
Haru resta immobile.
— Pourquoi ?
— Parce que t’as sursauté !
— Je demande pourquoi tu étais derrière un tonneau.
— Pour te faire sursauter.
— D’accord.
Il regarda Mio.
— Et toi, tu l’as laissée faire.
— J’étais curieuse.
Yui sortit complètement de sa cachette.
Haru allait partir lorsqu’elle se plaça devant lui.
Il la contourna.
Elle se remit devant.
Il passa de l’autre côté.
Elle suivit.
— Quoi ?
Yui ne répondit pas.
Elle leva légèrement le menton.
Haru regarda son visage.
Puis ses vêtements.
Puis ses chaussures.
— T’as quelque chose ?
Yui ouvrit grand les yeux.
Mio détourna la tête pour cacher son sourire.
— Quoi ? demanda Haru.
Yui pointa sa tête.
Haru regarda enfin.
Une petite épingle retenait une partie de ses cheveux. Une fleur rouge faite de tissu, avec deux minuscules perles suspendues à un fil sombre.
— Ah.
Yui attendit.
— C’est nouveau ?
Elle posa les mains sur ses hanches.
— ÉVIDEMMENT !
Haru recula légèrement.
— Comment je suis censé savoir ?
— Je l’ai jamais mise avant !
— T’avais peut-être un autre truc rouge.
— Non !
Mio intervint.
— Elle l’a achetée hier.
Yui secoua aussitôt la tête.
— Pas exactement.
Elle toucha délicatement la fleur.
— Ma sœur m’a donné la moitié.
Haru pencha la tête.
— La moitié de la fleur ?
Yui le fixa.
— La moitié de l’argent.
— Ah.
— J’avais économisé le reste.
Mio ajouta :
— Elle en parle depuis deux mois.
Haru regarda Yui.
— Deux mois ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Yui cligna des yeux.
— Parce que je la voulais.
— D’accord.
Mio soupira.
— Une conversation passionnante.
Yui se rapprocha encore d’Haru.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Elle est jolie ?
Haru regarda réellement l’épingle cette fois.
La fleur était petite, mais bien faite. Le tissu rouge avait été plié en plusieurs pétales. Les deux petites perles bougeaient légèrement lorsque Yui tournait la tête.
— Oui.
Son visage s’illumina immédiatement.
— Je savais.
— Tu viens de me demander.
— Je savais quand même.
Mio commença à marcher.
— On va où ?
Haru la rejoignit.
— La crique ?
— Celle derrière les rochers noirs ?
— Oui.
Yui arriva entre eux.
— On peut passer par le vieux chemin parce que l’autre fois j’ai vu des crabes énormes et je crois qu’il y avait aussi un poisson avec une tête vraiment bizarre, enfin peut-être qu’il était mort mais s’il était mort—
Haru regarda Mio.
— On a combien de temps ?
— Toute la journée.
— Elle va parler toute la journée ?
— Probablement.
— Je vous entends, dit Yui.
— On sait.
Le chemin longeait d’abord la côte avant de quitter progressivement les dernières maisons de Kazenami.
Pendant un long moment, le village resta visible derrière eux.
Le port.
Les toits serrés les uns contre les autres.
Quelques barques.
La montagne qui dominait tout.
Puis le bruit des habitants diminua peu à peu jusqu’à être remplacé par celui de la mer.
Yui marchait devant.
Puis derrière.
Puis sur un muret.
Puis à nouveau devant.
Haru finit par la voir grimper sur un gros rocher.
— Tu vas tomber.
— Non.
Mio regarda Haru.
— C’est exactement ce que tu disais l’autre jour.
— Quand ?
— Quand tu courais sur les pierres mouillées.
— J’ai pas chuté.
— Parce que je t’ai attrapé.
— Ça compte pas.
— Pourquoi ?
— Parce que j’aurais retrouvé mon équilibre.
Mio sourit.
— Bien sûr.
Yui sauta du rocher.
Son pied glissa en touchant le sol.
Haru la rattrapa par l’épaule.
Silence.
Yui se redressa.
— J’allais faire ça.
Haru regarda Mio.
Mio regarda Haru.
Yui reprit sa marche.
— Vous êtes pénibles.
Ils atteignirent la crique avant midi.
À marée basse, la mer avait découvert une longue bande de pierres sombres. De petites flaques restaient prisonnières entre les rochers et reflétaient le ciel.
Des crabes couraient dès qu’une ombre passait au-dessus d’eux.
Yui posa son sac et fonça immédiatement vers l’eau.
— Ton épingle ! lança Mio.
Yui s’arrêta net.
Sa main monta jusqu’à ses cheveux.
— Ah.
Elle revint.
— Je veux pas la perdre.
— C’est bien pour ça que je te le dis.
Yui la retira avec beaucoup plus de précautions que Haru ne lui en aurait cru capable et l’enveloppa dans un petit carré de tissu avant de la ranger au fond de son sac.
Puis elle repartit en courant.
Haru la regarda.
— Elle va tomber.
— Oui.
— On fait quelque chose ?
— Attendons.
Ils attendirent.
Yui posa un pied sur une pierre couverte d’algues.
Glissa.
Agita les bras.
Retrouva miraculeusement son équilibre.
Mio hocha la tête.
— Maintenant.
Ils partirent la rejoindre.
Ils passèrent près d’une heure à ramasser des choses dont aucun d’eux n’avait besoin.
Yui trouva six coquillages.
Puis en abandonna quatre lorsqu’elle en trouva deux qu’elle jugea supérieurs.
Haru trouva une pierre presque parfaitement ronde.
Mio lui demanda ce qu’il comptait en faire.
Il n’avait aucune réponse.
Il la garda quand même.
À un moment, Yui leva quelque chose entre ses doigts.
— Regardez !
Haru s’approcha.
— C’est quoi ?
— Je sais pas.
Mio observa.
— Un morceau de coquillage.
Yui secoua la tête.
— Non.
— Si.
— Il brille.
— Beaucoup de coquillages brillent.
Yui regarda Haru.
— Toi, t’en penses quoi ?
Il examina l’objet.
— Un morceau de coquillage.
Yui les fixa tous les deux.
— Vous manquez d’imagination.
Elle le rangea dans sa poche.
La marée commençait doucement à remonter lorsqu’Haru aperçut l’ouverture.
Une fente sombre dans la falaise.
Elle était presque entièrement cachée derrière un gros rocher.
— Mio.
Elle leva les yeux.
Haru montra l’endroit.
Yui apparut immédiatement à côté de lui.
— On va voir.
Mio regarda l’eau.
Puis la falaise.
— Pas longtemps.
Haru sourit.
— Tu dis oui ?
— Je dis qu’on regarde.
Yui était déjà partie.
— Yui !
— Je regarde !
Ils la suivirent.
Ce n’était pas vraiment une grotte.
Plutôt une cavité creusée profondément dans la roche.
Quelques mètres seulement.
Le plafond était assez haut pour qu’ils puissent rester debout, et la lumière du jour entrait encore suffisamment pour voir.
Yui s’arrêta à l’intérieur.
— Il y a des trucs partout.
Haru passa derrière elle.
Les parois étaient couvertes d’inscriptions.
Des noms.
Des initiales.
Des dessins.
Des dates.
Des poissons grossièrement gravés.
Des bateaux.
Quelques insultes.
Certaines avaient été rayées.
Haru s’approcha.
— C’est vieux.
Mio passa les yeux sur le mur.
— Certaines, oui.
Yui lisait déjà tout ce qu’elle pouvait.
— « Hiroshi, dix-sept ans. »
Elle se retourna.
— Le Hiroshi du stand ?
Haru haussa les épaules.
— Peut-être.
Un peu plus loin :
— Kenji !
Mio sourit.
— Lui, je veux bien le croire.
Haru continua.
Puis s’arrêta.
— Attendez.
Il montra une autre inscription.
DAIGO
Le nom avait été gravé profondément dans la pierre.
Juste en dessous, d’une autre écriture :
FAIT TROP DE BRUIT
Yui éclata de rire.
— C’était déjà vrai !
Mio observa l’inscription.
— Je me demande qui a ajouté ça.
Haru réfléchit.
— Meilin.
Mio se tourna vers lui.
— Pourquoi Meilin ?
— J’en sais rien.
— Excellente enquête.
Ils continuèrent.
Yui passa devant plusieurs noms qu’elle ne connaissait pas.
Haru reconnaissait parfois ceux de pêcheurs ou d’artisans qu’il voyait tous les jours sans avoir jamais imaginé qu’ils avaient eux aussi eu treize ou quinze ans.
Puis Mio s’arrêta.
— Haru.
Il la rejoignit.
Trois marques se trouvaient assez proches les unes des autres.
AKANE
À côté :
SORA
Et légèrement plus bas, beaucoup plus petit :
+ T
Haru fixa la dernière lettre.
Yui se pencha.
— T ?
Mio sourit.
— Tatsuo.
Haru regarda encore.
— Pourquoi juste un T ?
— Peut-être qu’il voulait pas écrire son nom.
Yui hocha immédiatement la tête.
— Ça lui ressemble.
Haru imagina Tatsuo adolescent dans cette cavité.
À côté d’Akane.
De Sora.
C’était toujours étrange.
Il savait que Tatsuo était arrivé à Kazenami à seize ans.
Il savait qu’Akane et Sora avaient été ses premiers vrais amis ici.
Mais imaginer les trois dans cet endroit, au même âge que Mio ou presque, donnait soudain à cette histoire quelque chose de réel.
— Ils venaient ici, murmura Haru.
— Apparemment, dit Mio.
Yui regarda les inscriptions.
Puis les deux autres.
— On fait pareil.
Mio tourna la tête.
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on va pas abîmer la roche.
Yui ouvrit les bras et montra les centaines de noms autour d’elle.
— Mio.
Haru éclata de rire.
— Elle marque un point.
— Non.
— Un petit.
Yui ramassa déjà une pierre pointue.
— Moi, j’écris mon nom.
— Yui.
— Trop tard.
Mio soupira.
Haru trouva lui aussi une pierre.
— Autant faire ça proprement.
Mio les regarda.
Puis les murs.
Puis eux.
— Vous êtes idiots.
Elle ramassa une pierre.
Quelques minutes plus tard, trois nouveaux noms apparurent côte à côte.
HARU
MIO
YUI
Yui recula pour admirer le résultat.
— Parfait.
Haru regarda.
— Pourquoi ton nom est plus grand ?
— Parce que j’ai écrit le mien moi-même.
— T’as pris toute la place.
— Fallait être plus rapide.
Mio posa sa pierre.
— Dans vingt ans, quelqu’un va sûrement écrire une insulte sous nos noms.
Haru regarda celui de Daigo.
— On reviendra vérifier.
Mio leva les yeux vers lui.
— Dans vingt ans ?
— Oui.
Yui acquiesça immédiatement.
— D’accord.
Mio les observa tous les deux.
Puis sourit.
— D’accord.
Ils quittèrent la cavité lorsque l’eau commença à atteindre son entrée.
Plus haut sur les rochers, ils sortirent leur repas.
Yui remit immédiatement son épingle.
Cette fois, elle vérifia plusieurs fois qu’elle était correctement attachée.
Haru mangeait en regardant la mer lorsque Mio demanda :
— Tu veux faire quoi plus tard ?
Il tourna la tête.
— Quoi ?
— Plus tard.
— Quand ?
— Quand tu seras adulte.
— J’sais pas.
— Rien ?
— J’ai pas dit rien. J’ai dit que je sais pas.
Mio continua.
— Pêcheur ?
— Non.
— Forgeron ?
Haru pensa à Daigo.
— Non.
— Marchand ?
— Non.
— Bûcheron ?
Il hésita.
Un tout petit peu trop longtemps.
Mio le remarqua.
— À cause de Tatsuo ?
— Non.
Elle le fixa.
— Pas seulement.
— Donc oui.
— J’ai dit pas seulement.
Yui leva la main.
— Moi, je sais.
Mio l’ignora.
— Tu pourrais travailler avec lui.
— Je sais.
— Il pourrait t’apprendre.
Haru regarda l’eau.
— Peut-être.
Yui leva sa main encore plus haut.
— Moi, je sais toujours.
Mio soupira.
— Vas-y.
— Cartographe.
Haru la regarda.
— Depuis quand ?
— Maintenant.
— Hier tu voulais fabriquer des vêtements.
— C’était hier.
Mio acquiesça.
— Imparable.
Yui regarda l’horizon.
— Comme ça, je pourrais partir partout.
Haru se tourna vers elle.
— Tu veux partir de Kazenami ?
— Oui.
La réponse avait été immédiate.
— Vraiment ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Yui fronça les sourcils, comme si la question était étrange.
— Parce qu’il y a plein de choses dehors.
— Il y a plein de choses ici.
— Je sais.
Elle haussa les épaules.
— Je veux voir les deux.
Haru resta silencieux.
Puis regarda Mio.
— Et toi ?
— J’sais pas.
Il cligna des yeux.
— Attends.
— Quoi ?
— Tu viens de passer cinq minutes à m’embêter parce que je sais pas.
— Oui.
— Et toi non plus ?
— Non.
— T’es sérieuse ?
— Très.
— T’es insupportable.
— Merci.
Haru lui lança un petit morceau de pain.
Elle l’évita.
Yui le récupéra avant qu’il tombe.
— Merci.
Mio regarda Kazenami au loin.
— J’ai jamais vécu ailleurs.
— Moi non plus, dit Haru.
— Justement.
Elle resta quelques secondes silencieuse.
— J’aimerais peut-être voir autre chose. Mais je sais pas si j’aimerais y rester.
Yui répondit :
— On peut revenir.
Mio sourit.
— Oui.
Haru contempla le village.
Il pensa aux lanternes du festival.
À ce que Meilin leur avait raconté.
Des lumières allumées près du rivage pour montrer aux pêcheurs où était leur maison.
— Et toi ? demanda Mio.
— Moi quoi ?
— Tu voudrais partir ?
Haru regarda l’horizon.
Il imagina Akatsu.
Les villes dont Sora parlait parfois.
Les pays des livres de Tatsuo.
Tout ce qu’il y avait derrière la mer.
Puis il pensa à sa mère.
À son père.
À Mio.
À Yui.
Au petit pont.
Aux rues.
À Kazenami.
— J’sais pas.
Mio hocha la tête.
— Bonne réponse.
Ils revinrent dans l’après-midi.
À peine avaient-ils atteint les premières maisons qu’un garçon passa devant eux en courant.
— Kenta ! cria Haru.
Kenta tourna à peine la tête.
— Pas maintenant !
Derrière lui arriva Jun.
— Arrête de tricher !
— Je triche pas !
— T’es parti avant !
Puis Renji surgit à son tour.
Haru regarda Mio.
— C’est quoi ?
— Une course, j’imagine.
Kenta cria au loin :
— HARU !
Haru sourit.
Mio soupira.
— Vas-y.
— Pourquoi ?
— Je vois ta tête.
— Quelle tête ?
— Celle où tu vas courir dans trois secondes.
Haru attendit.
Une seconde.
Deux.
Puis partit.
— À TOUT À L’HEURE !
Yui regarda Mio.
— Deux secondes.
— Oui.
Elles suivirent plus tranquillement.
Haru perdit la course.
Il affirma qu’elle n’avait jamais commencé officiellement.
Personne ne le crut.
Une dizaine de jeunes finirent réunis près du port.
Certains avaient assisté au combat entre Tatsuo et Genzo.
D’autres n’avaient entendu que les histoires.
Curieusement, ces derniers semblaient toujours connaître des détails que personne n’avait vus.
Renji leva les bras.
— Il a vraiment sauté au-dessus du stand ?
— Non, répondit Haru.
— On m’a dit qu’il avait sauté par-dessus.
— Il est passé entre les morceaux.
— Donc au-dessus.
— Non.
Kenta intervint :
— Après, il a sauté depuis le stand.
— Oui.
Renji ouvrit grand les yeux.
— Donc il a sauté sur Genzo.
— Pas sur Genzo.
— Sur son bras.
— Oui.
— Donc sur Genzo.
Haru inspira lentement.
— Non.
Riku, un garçon un peu plus âgé, tendit son bras.
— Montre.
Haru fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Le mouvement.
— Je sais pas le faire.
Kenta ricana.
— Tu l’as vu.
— Voir, c’est pas savoir faire.
— Essaie.
Haru regarda le bras de Riku.
Il repensa au combat.
Au stand brisé.
Tatsuo avait sauté.
Genzo avait frappé.
Tatsuo avait posé sa main sur son bras et semblait avoir glissé au-dessus de lui.
Simplement.
Haru posa sa paume sur l’avant-bras de Riku.
— Comme ça ?
Riku haussa les épaules.
— C’est toi qui l’as vu.
Haru recula d’un pas.
Il prit un peu d’élan.
Sauta.
Sa main glissa immédiatement.
Son épaule heurta celle de Riku.
Il retomba de travers.
Puis finit assis au sol.
Il y eut un silence.
Kenta éclata de rire.
Haru resta assis.
— Très drôle.
Renji avait déjà du mal à respirer.
— Tatsuo avait l’air mieux.
— Merci.
Haru se releva.
— Encore.
Une voix arriva derrière lui.
— Non.
Mio.
Haru se retourna.
— Quoi ?
— Tu vas te faire mal.
— Je sais ce que je fais.
Elle regarda le sol.
Puis Haru.
— Ça s’est vu.
Yui arriva juste derrière.
— Il est tombé ?
Kenta répondit :
— Magnifiquement.
Haru reprit sa position.
— Cette fois ça marche.
Mio croisa les bras.
— Qu’est-ce qui a changé ?
— J’ai compris.
— Quoi ?
Haru ne répondit pas.
Il sauta de nouveau.
Cette fois, sa main se posa correctement.
Une demi-seconde.
Puis tout son poids passa dans son bras.
Riku plia instinctivement le coude.
Haru bascula.
Mio l’attrapa par l’arrière de son vêtement avant que son visage touche le sol.
Il resta penché en avant.
Mio le tenait toujours.
— Lâche-moi.
— Tu dis merci.
— Mio.
— Merci.
— Merci.
Elle le lâcha.
Yui sourit.
— T’as bien sauté.
Haru retrouva un peu de dignité.
— Merci.
— Tout le reste était mauvais.
Il la regarda.
— Toi aussi ?
Yui hocha la tête.
— Moi aussi.
Haru observa son propre bras.
Puis celui de Riku.
Quelque chose l’agaçait.
Tatsuo n’avait pas semblé forcer.
Il n’avait pas hésité.
Il n’avait même pas paru particulièrement rapide avant le mouvement.
Son corps avait simplement fait ce qu’il fallait.
Comme lorsqu’il coupait du bois.
Comme lorsqu’il attachait une corde.
Comme lorsqu’il avait stoppé les morceaux du stand.
Haru comprit soudain quelque chose.
Il avait vu Tatsuo se battre.
Plusieurs fois maintenant.
Il savait que Tatsuo était fort.
Mais il ne savait absolument pas pourquoi.
Le soleil descendait déjà lorsqu’ils se séparèrent.
Haru raccompagna Mio et Yui sur une partie du chemin.
Yui s’arrêta devant sa maison.
— Demain ?
— Demain, répondit Haru.
Mio regarda ses cheveux.
— Tu l’as encore ?
Yui porta immédiatement une main à son épingle rouge.
— Oui.
— Bien.
— Je vais pas la perdre.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu demandes ?
Mio sourit.
— Comme ça.
Yui entra chez elle.
Haru et Mio reprirent leur marche.
Quelques rues plus loin, Mio s’arrêta.
— Tu vas où ?
Haru continua.
— Au temple.
— Pourquoi ?
— Comme ça.
Mio ne bougea pas.
Haru fit trois pas avant de se retourner.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu fais une tête.
— Toi aussi.
— Quelle tête ?
— Celle où tu fais semblant de pas avoir une idée.
Haru soupira.
Mio regarda le chemin qui montait vers la montagne.
— Tu vas lui demander comment il a fait ?
Haru resta silencieux.
— Peut-être.
— Le saut ?
— Pas seulement.
Mio hocha lentement la tête.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit.
Il la regarda partir.
Puis reprit sa montée.
Tatsuo était assis sur les marches du temple.
Un livre ouvert dans une main.
Une tasse posée à côté de lui.
Haru arriva presque en courant.
Tatsuo leva les yeux.
Il regarda Haru.
Puis le chemin derrière lui.
Puis Haru de nouveau.
— Tu cours maintenant pour venir ici ?
Haru posa les mains sur ses genoux.
— Non.
Il reprit son souffle.
— Enfin… si.
Tatsuo referma légèrement son livre.
— Pourquoi ?
Haru se redressa.
Il avait imaginé plusieurs façons de commencer pendant la montée.
Aucune ne lui semblait bonne maintenant qu’il était devant lui.
Alors il choisit la plus simple.
— Apprenez-moi à me battre.
Tatsuo ne répondit pas.
Haru attendit.
Le vent souleva une page du livre.
Tatsuo posa un doigt dessus.
Son regard descendit lentement.
Les épaules d’Haru.
Ses bras.
Ses mains.
Ses jambes.
Ses pieds.
Sa posture.
Puis il releva les yeux.
— Pourquoi ?
Haru ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit.
Et pour la première fois depuis qu’il avait eu cette idée, il comprit qu’il n’avait jamais réellement réfléchi à la réponse.
— Apprenez-moi à me battre.
Tatsuo ne répondit pas tout de suite.
Le vent souleva légèrement une page de son livre. Il posa un doigt dessus pour l’empêcher de tourner.
Son regard descendit vers Haru.
Ses épaules.
Ses bras.
Ses mains.
Ses jambes.
Sa façon de se tenir.
Puis il releva les yeux.
— Pourquoi ?
Haru ouvrit la bouche.
Rien ne sortit.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Pour savoir me défendre.
Tatsuo resta silencieux.
Haru attendit.
— C’est tout ?
— C’est déjà pas mal.
— Te défendre contre quoi ?
Haru hésita.
— J’en sais rien.
— Alors pourquoi maintenant ?
Cette fois, Haru comprit immédiatement ce qu’il voulait dire.
Il regarda le livre entre les mains de Tatsuo.
— À cause de Genzo.
— Tu veux apprendre à sauter sur le bras des gens ?
— Non.
Un temps.
— Enfin...
Tatsuo leva les yeux.
— Non.
— J’allais pas dire oui.
— Tu y pensais.
— Un peu.
Tatsuo referma son livre.
— Tu as essayé aujourd’hui.
Haru se figea.
— Comment vous savez ?
— Ton épaule.
Haru regarda son épaule.
Une petite trace de poussière marquait encore son vêtement.
— Ça peut venir de n’importe quoi.
— Et ton coude.
Haru regarda son coude.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— Tu le tiens bizarrement depuis que tu es arrivé.
Haru baissa lentement le bras.
— Je suis tombé.
— Je vois.
— Deux fois.
Tatsuo hocha la tête.
— Ça explique pourquoi tu veux apprendre.
— C’est pas juste pour refaire votre mouvement.
— Tant mieux.
Haru resta quelques secondes silencieux.
Puis il s’assit sur une marche, un peu plus bas que Tatsuo.
— Quand Genzo vous a attaqué...
Tatsuo attendit.
— J’ai rien pu faire.
— Tu n’avais rien à faire.
— Je sais.
— Alors ?
Haru frotta ses mains l’une contre l’autre.
— J’aime pas ça.
Tatsuo le regarda.
Haru continua :
— Quand mon père était malade, j’ai rien pu faire non plus.
Il s’arrêta.
— Enfin... j’ai essayé.
Tatsuo ne répondit pas.
Haru savait très bien à quoi il pensait.
Au médicament.
Au vol.
À Tatsuo qui l’avait rattrapé avant même qu’il comprenne comment.
— C’était pas pareil, reprit Haru.
— Non.
— Mais j’aime pas quand quelque chose arrive et que je peux juste regarder.
Tatsuo posa son livre à côté de lui.
— Apprendre à se battre ne changera pas ça.
Haru leva les yeux.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il y aura toujours des choses contre lesquelles tu ne pourras rien faire.
Haru fronça les sourcils.
— C’est censé me convaincre d’abandonner ?
— Non.
— Alors pourquoi vous dites ça ?
— Parce que si tu veux apprendre uniquement pour ne plus jamais te sentir impuissant, tu vas être déçu.
Haru regarda le sol.
Tatsuo continua :
— Tu peux devenir plus fort.
— Beaucoup ?
— C'est peut-être possible.
Haru leva aussitôt les yeux.
— Vous recommencez.
— Quoi ?
— « Peut-être ».
— Je ne sais pas encore si tu es doué.
— Je peux le devenir.
— Oui.
La réponse arriva si facilement qu’Haru resta silencieux.
Tatsuo reprit :
— Mais être fort ne veut pas dire pouvoir tout empêcher.
Haru réfléchit.
— Vous, vous pourriez empêcher beaucoup de choses.
— Beaucoup.
— Donc ça aide.
Tatsuo eut un léger sourire.
— Oui.
Haru se redressa un peu.
— Alors apprenez-moi.
— Tu as toujours pas répondu complètement.
— À quoi ?
— Pourquoi.
Haru soupira.
— Je viens de vous expliquer.
— Tu m’as expliqué ce que tu n’aimes pas.
— C’est pas pareil ?
— Non.
Haru regarda Tatsuo avec une irritation croissante.
— Vous pouvez arrêter de répondre à mes réponses avec des questions ?
— C’est toi qui veux apprendre.
— C’est injuste.
— Probablement.
Haru passa une main dans ses cheveux.
Il regarda la forêt autour du temple.
Puis la route qui descendait vers Kazenami.
Il pensa à son père.
À sa mère.
À Yui.
À Mio.
À Genzo.
À la façon dont Sora s’était placé devant eux pendant le combat.
À Tatsuo qui, lui, avait avancé.
Haru finit par parler.
— Je veux pouvoir aider.
Tatsuo ne bougea pas.
— Si quelque chose arrive.
— À qui ?
— À quelqu’un.
Tatsuo attendit.
Haru soupira.
— À mes amis.
Puis, plus bas :
— À ma famille.
Il regarda Tatsuo.
— À moi aussi, j’imagine.
Cette fois, Tatsuo sourit réellement.
Très légèrement.
— C’est déjà mieux.
Haru fronça les sourcils.
— Vous saviez ce que vous vouliez que je dise depuis le début ?
— Non.
— Menteur.
— Un peu.
— Vous êtes insupportable.
— On me l’a déjà dit.
Haru se leva.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Vous acceptez ?
Tatsuo reprit son livre.
— Demain matin.
Haru resta immobile.
— Vous acceptez ?
— Je vais voir si tu tiens une matinée.
— Je tiendrai.
— Tu ne sais même pas ce qu’on va faire.
— Peu importe.
— Mauvaise réponse.
Haru soupira.
— À quelle heure ?
Tatsuo ouvrit son livre.
— Au lever du soleil.
Haru cligna des yeux.
— Aussi tôt ?
Tatsuo leva les yeux par-dessus la page.
— Tu peux encore changer d’avis.
— Non.
— Bien.
Haru descendit une marche.
Puis s’arrêta.
— Je dois apporter quoi ?
— Rien.
— Pas de bâton ?
— Non.
— Pas de hachette ?
Tatsuo le fixa.
Haru leva les mains.
— Je demandais.
— Rien.
— D’accord.
Il descendit encore.
Puis se retourna.
— Tatsuo.
— Quoi ?
— On va vraiment se battre demain ?
Tatsuo réfléchit une seconde.
— Non.
Le visage d’Haru tomba.
— Alors on va faire quoi ?
Tatsuo tourna une page.
— Tu verras.
— C’est nul comme réponse.
— Bonne nuit, Haru.
— Vous le faites exprès.
Tatsuo ne répondit plus.
Haru commença à descendre le chemin.
Après quelques mètres, il se retourna encore une fois.
Tatsuo lisait déjà.
Haru sourit.
Puis reprit sa route.
Le lendemain, il serait là avant le lever du soleil.