Chapitre 12
Le soleil était déjà levé lorsque Tatsuo quitta le temple.
Il avait dormi plus longtemps que d’habitude.
Pas beaucoup.
Assez pour que la lumière atteigne déjà les premières marches de pierre devant l’entrée.
Il replia son futon, se lava, attacha ses cheveux et vérifia le fil de sa hache avant de la passer dans son dos.
La petite hachette resta accrochée au mur.
Cette fois, personne ne devait venir dans la forêt avec lui.
Haru passait la journée avec ses amis.
Tatsuo descendit seul.
La forêt avait retrouvé son silence.
Pas de questions.
Pas de feuille remplie de vingt-sept interrogations.
Pas de Haru essayant de porter un fagot trop lourd uniquement parce qu’on lui avait demandé de ne pas le faire.
Tatsuo marcha longtemps entre les arbres avant de choisir le premier.
Il posa une main contre le tronc.
Le bois était sain.
La pente, stable.
Aucun nid au-dessus.
Deux jeunes pousses se trouvaient quelques mètres plus loin, suffisamment éloignées.
Il recula.
La hache monta.
CRAC.
Une seconde fois.
CRAC.
Le rythme s’installa.
Le métal entra dans le bois.
Des éclats tombèrent sur la terre.
Le vent passa dans les branches.
Une heure plus tard, le premier arbre céda.
Tatsuo rangea la hache, posa les deux mains sur le tronc et accompagna sa chute dans la direction qu’il avait choisie.
Les branches frappèrent le sol dans un grand froissement.
Quelques oiseaux s’envolèrent plus loin.
Puis la forêt redevint calme.
Tatsuo travailla jusqu’à ce que le soleil approche de son point le plus haut.
Il coupa.
Élagua.
Sépara les parties utilisables.
Laissa les branches les plus petites au sol.
Une partie du bois fut mise de côté pour sécher près du temple.
Le reste fut attaché.
Le chargement du jour était plus important que d’habitude.
La fête avait consommé beaucoup de bois.
Les jours suivants aussi.
Kazenami avait besoin de refaire ses réserves.
Tatsuo passa les cordes sur ses épaules.
Puis descendit.
La maison de Meilin était fermée.
Tatsuo s’en aperçut avant même d’atteindre la porte.
Les volets étaient tirés.
Aucune fumée ne sortait du petit conduit.
Et au milieu de la porte, une feuille avait été fixée avec une épingle.
Tatsuo s’arrêta.
L’écriture de Meilin était grande, nette et légèrement inclinée.
Tatsuo, je ne suis pas chez moi.
Mets le bois dans la réserve.
Ou rentre par le toit.
Tatsuo resta devant la feuille.
Ses yeux descendirent vers la dernière ligne.
Puis remontèrent.
Il leva lentement la tête.
Le toit de Meilin était intact.
Celui qu’il avait réparé.
Celui qu’Haru avait partiellement traversé.
Tatsuo regarda de nouveau la pancarte.
Puis le toit.
Puis la pancarte.
Un léger mouvement passa au coin de ses lèvres.
Il contourna la maison.
La petite réserve était ouverte.
Il déposa la portion de bois habituelle à l’intérieur, empila correctement les bûches et déplaça deux morceaux plus anciens sur le devant pour qu’ils soient utilisés avant les nouveaux.
Avant de repartir, il revint devant la porte.
Il relut la dernière ligne.
Son regard remonta une dernière fois vers le toit.
Puis il secoua la tête.
Le reste du chargement devait descendre jusqu’aux ateliers situés de l’autre côté du port.
Tatsuo y allait rarement.
Kazenami n’était pas assez grand pour qu’un quartier lui soit véritablement étranger, mais certaines rues ne faisaient simplement pas partie de ses habitudes.
Il travaillait surtout près de la montagne.
La forge de Daigo se trouvait sur son trajet habituel.
La papeterie de Sora aussi.
La maison de Meilin n’était qu’à quelques rues.
Cette partie-ci était différente.
Les maisons étaient plus rapprochées.
Les entrepôts prenaient davantage de place.
Des filets séchaient sur de longues structures de bois.
Des coques renversées attendaient d’être réparées.
L’odeur du sel y était plus forte.
Tatsuo passa devant les premiers ateliers.
Un homme qui ponçait une planche leva la tête.
Son geste s’arrêta.
Tatsuo le salua d’un léger mouvement.
L’homme se redressa immédiatement.
Il répondit par une inclinaison beaucoup plus profonde.
Tatsuo ralentit.
Il le regarda.
L’homme se remit au travail avec une concentration soudaine.
Tatsuo continua.
Quelques mètres plus loin, deux femmes étaient occupées à accrocher du linge.
L’une le vit.
Son coude toucha celui de l’autre.
Elle se retourna.
Les deux s’écartèrent.
Beaucoup.
La rue mesurait presque quatre mètres de large.
Tatsuo regarda l’espace qu’elles venaient de lui laisser.
Puis son chargement.
Puis les deux femmes.
Il passa au milieu.
Les deux le suivirent des yeux jusqu’au prochain croisement.
Tatsuo ne se retourna pas.
Une petite boutique se trouvait au bout de la rue.
Il devait y récupérer une nouvelle longueur de corde.
Il posa son bois contre le mur extérieur et entra.
Le commerçant le reconnut immédiatement.
Tatsuo, lui, connaissait son visage.
Pas son nom.
L’homme resta une seconde immobile derrière son comptoir.
Tatsuo désigna les rouleaux de corde suspendus derrière lui.
Le commerçant se tourna.
Tatsuo montra l’épaisseur qu’il cherchait entre deux doigts.
L’homme prit un rouleau.
Tatsuo secoua légèrement la tête.
Trop fin.
Deuxième.
Tatsuo hocha la tête.
Le commerçant mesura la longueur.
La coupa.
Tatsuo posa les pièces sur le comptoir.
L’homme les regarda.
Puis Tatsuo.
Il repoussa deux pièces.
Tatsuo fronça légèrement les sourcils.
Il les repoussa vers lui.
Le commerçant secoua la tête.
Il repoussa les pièces une seconde fois.
Tatsuo les remit devant lui.
Le commerçant ajouta alors un petit paquet de ficelle neuve à côté de la corde.
Tatsuo regarda le paquet.
Puis l’homme.
L’homme fit glisser l’ensemble vers lui.
Tatsuo repoussa uniquement la ficelle.
Elle revint.
Il la repoussa.
Elle revint encore.
Tatsuo observa le commerçant.
Celui-ci soutint son regard avec une détermination remarquable pour quelqu’un qui semblait pourtant avoir oublié comment respirer.
Tatsuo finit par prendre la ficelle.
L’homme sourit immédiatement.
Tatsuo récupéra également les deux pièces refusées.
Il les posa discrètement sous le rouleau de corde lorsque le commerçant détourna les yeux.
Puis sortit.
Trois enfants jouaient dans la rue.
Tatsuo ne les connaissait pas.
Le plus grand devait avoir une dizaine d’années.
Le deuxième était légèrement plus jeune.
La dernière était une toute petite fille qui tenait une branche comme une épée.
Les deux garçons étaient au milieu d’une scène particulièrement étrange.
L’un leva le poing.
L’autre inclina la tête de quelques centimètres.
Le premier passa à côté.
Le deuxième posa ses deux mains sur son torse et le poussa.
Le garçon recula volontairement sur cinq mètres avant de tomber avec un enthousiasme impressionnant.
Tatsuo s’arrêta.
Les enfants aussi.
Le garçon au sol tourna la tête.
Il vit Tatsuo.
Son visage changea.
Le deuxième se retourna à son tour.
Tous les trois se figèrent.
Tatsuo les regarda.
Puis regarda le bras du premier.
Puis le mouvement qu’ils venaient de reproduire.
La petite fille abaissa lentement sa branche.
Tatsuo passa.
Il fit trois pas.
Derrière lui, les trois enfants recommencèrent à bouger.
Le garçon au sol se releva.
Cette fois, il plaça une caisse retournée devant lui.
Tatsuo s’arrêta de nouveau.
Le garçon posa un pied dessus.
Puis tenta de sauter vers son ami.
Tatsuo se retourna entièrement.
Les trois se figèrent encore.
Il fixa le garçon sur la caisse.
Puis leva lentement un index.
Un seul mouvement de droite à gauche.
Non.
Le garçon descendit immédiatement.
Tatsuo attendit.
La caisse fut remise contre le mur.
Il reprit sa route.
À l’atelier suivant, quatre hommes déchargeaient des planches.
L’un d’eux vit Tatsuo approcher.
Il tapa discrètement l’épaule de son voisin.
Puis celui d’un troisième.
En quelques secondes, les quatre le regardaient.
Tatsuo continua.
L’un d’eux était particulièrement grand.
Presque autant qu’Osamu.
Il transportait seul une caisse qui aurait normalement nécessité deux personnes.
En voyant Tatsuo passer, il redressa le dos.
Tatsuo jeta un coup d’œil à la caisse.
L’homme resserra sa prise.
Une des poignées craqua.
La caisse pencha.
Il essaya de la reprendre.
Trop tard.
Tatsuo posa son chargement.
Un pas.
Sa main passa sous le coin avant que celui-ci frappe le sol.
Le poids s’arrêta.
L’homme resta penché de l’autre côté.
Tatsuo releva.
Les deux remirent la caisse droite.
L’homme regarda le bois.
Puis Tatsuo.
Il inclina la tête.
Tatsuo fit pareil.
L’homme reprit la caisse.
Cette fois, deux de ses collègues vinrent immédiatement l’aider.
Tatsuo récupéra son chargement.
En repartant, il sentit quatre regards suivre son dos.
Plus il avançait, plus cela devenait évident.
Une jeune femme sortit d’un atelier.
Elle le vit.
S’arrêta.
Un vieux réparateur de filets leva les yeux de ses mains.
Ne les baissa pas avant que Tatsuo ait passé la maison.
Deux adolescents assis sur un muret cessèrent de manger.
L’un donna discrètement un coup de coude à l’autre.
Tatsuo passa devant eux.
Ils tournèrent la tête exactement au même rythme.
Il continua dix mètres.
S’arrêta.
Se retourna.
Les deux regardaient soudain la mer.
Tatsuo les observa quelques secondes.
Puis repartit.
Derrière lui, leurs têtes se retournèrent de nouveau.
Il atteignit enfin l’entrepôt auquel le bois était destiné.
Une marque peinte sur le mur lui indiqua la réserve extérieure.
Tatsuo posa le chargement.
Il défit les cordes.
Empila les bûches.
Une par une.
Lorsqu’il termina, trois hommes travaillaient à quelques mètres.
Aucun d’eux n’avait cessé de le regarder assez longtemps pour que cela puisse encore passer pour un hasard.
Tatsuo baissa les yeux vers ses vêtements.
Une trace de sciure.
Un peu de terre.
Rien d’inhabituel.
Il passa une main sur son visage.
Rien.
Il vérifia ses cheveux.
Attachés.
Il regarda sa hache.
Toujours là.
Tatsuo leva de nouveau les yeux.
Les trois hommes recommencèrent soudainement leur travail.
Il fronça les sourcils.
La faim finit par l’amener vers un petit stand installé près des ateliers navals.
Il n’y était jamais venu.
Quelques bancs étaient disposés devant.
Le propriétaire servait du poisson grillé et du riz.
Tatsuo s’arrêta devant les plats.
Il en désigna un.
Le propriétaire hocha vivement la tête.
Tatsuo posa quelques pièces.
L’homme prépara une assiette.
La posa devant lui.
Puis ajouta un morceau de poisson.
Puis un deuxième.
Tatsuo regarda l’assiette.
Le propriétaire lui fit signe de prendre.
Tatsuo désigna les pièces.
Puis le poisson supplémentaire.
L’homme secoua la tête.
Tatsuo ajouta une pièce.
L’homme la repoussa.
Tatsuo insista.
Le propriétaire insista davantage.
Derrière lui, sa femme observait la scène.
Elle fit un petit geste à son mari.
Il acquiesça.
Puis ajouta encore une boule de riz.
Tatsuo les fixa tous les deux.
Ils sourirent.
Il prit l’assiette.
Et alla s’asseoir.
Quelques personnes mangeaient déjà.
Un homme qui occupait le banc voisin se leva discrètement.
Il prit son assiette.
Alla s’asseoir plus loin.
Tatsuo le suivit des yeux.
Il regarda ensuite la place devenue libre.
Puis l’homme.
L’homme évita soigneusement son regard.
Tatsuo baissa les yeux vers son repas.
Au bout de quelques minutes, une ombre passa devant lui.
Un garçon d’environ seize ans.
Tatsuo leva les yeux.
L’adolescent resta debout.
Il avait une carrure solide et portait des vêtements de travail tachés de goudron.
Il regarda Tatsuo.
Puis son propre bras.
Il plia légèrement le coude.
Mima un coup de poing.
Puis plaça sa main au-dessus comme s’il prenait appui dessus.
Tatsuo arrêta de mâcher.
L’adolescent leva les sourcils.
Une question sans mots.
Tatsuo posa son bol.
Il secoua la tête.
L’adolescent insista avec le geste.
Tatsuo leva une main.
Puis montra le sol.
Ensuite le bras du garçon.
Puis il fit de nouveau non de l’index.
L’adolescent comprit.
Il acquiesça.
Faisait déjà demi-tour.
Puis regarda encore Tatsuo.
Il leva le pouce.
Tatsuo resta immobile.
Le garçon partit.
Tatsuo reprit son bol.
Deux personnes assises plus loin le regardaient maintenant avec une admiration difficile à cacher.
Il mangea plus vite.
Lorsqu’il quitta le stand, il décida de rentrer par un chemin différent.
Mauvaise décision.
Cette partie de Kazenami montait légèrement vers les premières pentes de la montagne.
Les maisons y étaient moins nombreuses.
Mais les ateliers stockaient davantage de matériel dans les rues.
Une charrette chargée de caisses était arrêtée au sommet d’une petite pente.
Un homme attachait quelque chose près de la roue.
Tatsuo passa.
Un bruit sec retentit.
Il tourna la tête.
La cale de bois venait de glisser.
La roue bougea.
L’homme posa immédiatement ses deux mains contre la charrette.
Le poids l’emporta.
Les roues commencèrent à tourner.
Lentement.
Puis plus vite.
L’homme lâcha.
La charrette descendit.
Plus bas, une femme tirait un petit panier.
Deux ouvriers transportaient une longue poutre.
Personne n’eut immédiatement le temps de comprendre.
Tatsuo posa sa hache.
Il courut.
La charrette accélérait.
Il attrapa au passage une corde enroulée autour d’un poteau.
La déroula d’un mouvement.
Une extrémité autour du bois.
L’autre passa entre ses mains.
Tatsuo planta son pied contre la base du poteau.
La corde se tendit.
Brutalement.
Ses bras reculèrent.
Le poteau grinça.
La charrette continua encore.
Tatsuo laissa filer un peu de corde.
Puis resserra.
Pas d’un coup.
Progressivement.
Les roues ralentirent.
La charrette dévia légèrement.
Tatsuo changea l’angle.
Un des ouvriers comprit.
Il abandonna la poutre.
Courut jusqu’à une grosse cale tombée près du mur.
Il la lança devant la roue.
La charrette passa dessus.
La cale sauta.
Tatsuo relâcha encore quelques centimètres.
Puis tira.
La roue heurta une deuxième cale.
Cette fois, elle resta.
La charrette s’arrêta.
Silence.
Le propriétaire courut jusqu’à elle.
Il posa les mains dessus.
Vérifia les caisses.
Puis regarda Tatsuo.
Tatsuo détacha lentement la corde du poteau.
Une vingtaine de personnes l’observaient maintenant.
Il remit la corde en place.
Récupéra sa hache.
Le propriétaire s’approcha.
Il inclina profondément la tête.
Tatsuo lui répondit d’un mouvement plus court.
L’homme désigna la roue.
Puis les anciennes cales.
Tatsuo s’accroupit.
La corde qui retenait l’une d’elles avait été mal fixée.
Il regarda l’homme.
Puis le nœud.
L’homme suivit son regard.
Son visage se décomposa légèrement.
Tatsuo défit la corde.
La refit.
Tira dessus.
Puis se releva.
L’homme acquiesça plusieurs fois.
Tatsuo repartit.
Les vingt regards le suivirent.
Il commençait à être agacé.
Au début, il avait pensé à une coïncidence.
Puis à ses vêtements.
Puis à son visage.
Puis à sa hache.
Maintenant, il savait que quelque chose d’autre se passait.
Il passa près d’un bassin utilisé pour nettoyer les outils.
L’eau était suffisamment calme pour refléter son visage.
Tatsuo s’arrêta.
Il se pencha.
Ses cheveux étaient toujours attachés.
Pas de sang.
Pas de boue particulière.
Pas de morceau de nourriture.
Il toucha sa joue.
Rien.
Il se redressa.
Une vieille femme le regardait depuis sa fenêtre.
Tatsuo tourna la tête vers elle.
Elle disparut immédiatement derrière le rideau.
Il resta face à la fenêtre.
Quelques secondes.
Le rideau bougea.
Un œil réapparut.
Tatsuo reprit sa route.
Un peu plus loin, il comprit enfin.
Trois adolescents se trouvaient derrière un atelier fermé.
Deux d’entre eux se faisaient face.
Le troisième observait.
Le premier lança un coup de poing lent.
Le second inclina la tête.
Repoussa son camarade.
Puis recula jusqu’à une vieille table.
Il monta dessus.
Tatsuo s’arrêta.
Le garçon sauta.
Il posa une main sur le bras tendu de son ami.
Essaya de passer derrière.
Son pied se prit dans l’épaule.
Les deux tombèrent dans un tas de paille.
Le troisième éclata de rire sans qu’aucun son ne parvienne jusqu’à Tatsuo.
Les deux se relevèrent.
Puis le garçon qui avait sauté aperçut Tatsuo.
Son visage se vida.
Il donna un coup sur l’épaule du troisième.
Celui-ci regarda.
Puis le dernier.
Les trois se figèrent.
Tatsuo les observa.
La table.
Le bras tendu.
Le tas de paille.
Puis eux.
Le garçon qui avait sauté baissa lentement la tête.
Tatsuo leva la main.
Paume vers le bas.
Il la descendit.
Doucement.
Les trois comprirent.
Ils se calmèrent.
Puis Tatsuo montra la table.
Il désigna le mur.
Les adolescents la déplacèrent immédiatement contre celui-ci.
Tatsuo reprit sa route.
Derrière lui, aucun d’eux ne tenta de recommencer.
Il avait désormais une assez bonne idée de ce qui se passait.
La rumeur avait traversé Kazenami.
Probablement plusieurs fois.
Et probablement en devenant plus stupide à chaque passage.
Il ralentit près d’un petit groupe de travailleurs.
L’un d’eux racontait manifestement quelque chose aux autres uniquement avec ses gestes.
Il leva les bras au-dessus de sa tête.
Mima un objet gigantesque.
Puis montra une distance qui aurait nécessité un stand de la taille d’une maison.
Il désigna ensuite le sol.
Fit un mouvement de projection.
Son bras décrivit une trajectoire absurde au-dessus de son épaule.
Ses amis ouvrirent les yeux.
Tatsuo s’arrêta derrière lui.
Les autres le virent.
Le narrateur improvisé continua encore une seconde.
Puis comprit que plus personne ne regardait ses gestes.
Il se retourna.
Tatsuo était là.
Son bras resta suspendu.
Tatsuo regarda la distance immense qu’il venait de montrer.
Puis le vrai stand, dont un morceau attendait encore d’être récupéré près d’un mur.
Puis l’homme.
Il secoua lentement la tête.
L’homme abaissa ses bras.
Ses amis baissèrent les yeux pour cacher leurs sourires.
Tatsuo continua.
Le soleil commençait à descendre.
Il avait fini ce qu’il devait faire.
Il aurait pu remonter directement au temple.
À la place, il prit une dernière rue pour récupérer la corde qu’il avait laissée devant l’entrepôt.
Une erreur.
Il tourna au coin.
Six personnes le virent en même temps.
Une femme avec un panier.
Deux ouvriers.
Un vieux marin.
Deux adolescents.
Tous s’arrêtèrent.
Tatsuo ralentit.
Il continua.
Un enfant sortit d’une maison.
Le vit.
Ses yeux s’agrandirent.
Il tira immédiatement la manche de sa mère.
Elle regarda Tatsuo.
Puis l’enfant.
Puis Tatsuo encore.
Tatsuo passa.
Au bout de la rue, trois autres habitants se retournèrent.
Un homme qui réparait une fenêtre s’arrêta avec son marteau en l’air.
Une jeune femme retira même ses mains d’un panier pour lui faire un petit signe respectueux.
Tatsuo répondit.
Il avança encore.
Les regards continuaient.
Il s’arrêta.
Personne ne bougea.
Tatsuo regarda à gauche.
Une femme trouva soudain son panier passionnant.
À droite.
Les deux ouvriers se mirent à examiner un mur.
Derrière.
Le vieux marin contempla le ciel.
Tatsuo attendit.
Peu à peu, les yeux revinrent.
Un.
Puis deux.
Puis presque tous.
Tatsuo resta au milieu de la rue.
Sa hache sur l’épaule.
La corde dans une main.
Ses vêtements couverts de sciure.
Une journée entière de regards accumulés sur lui.
Il regarda les habitants.
Puis la rue.
Puis les adolescents qui, cinquante mètres plus loin, essayaient très discrètement de reproduire avec leurs mains le mouvement qu’il avait utilisé sur Genzo.
Ils cessèrent dès qu’il tourna les yeux vers eux.
Tatsuo ferma les paupières.
Et posa lentement une main sur son visage.