Chapitre 1
Ce jour-là se trouvait être celui de l'examen d'entrée de l'académie Alexandris. Vous pourriez trouver ce nom assez étrange, mais tout le monde chez nous savait ce qu'il représentait. Jadis, le monde ne reposait sur aucune hiérarchie claire ; c'était ce qu'on pourrait nommer l'anarchie. Mais un grand mage du nom d'Alexandre réussit à lui seul à mettre fin à ce qu'on appelait encore l'ère du Chaos. C'était en hommage à cet homme que l'académie portait ce nom. Le but principal de l'établissement était de former la nouvelle génération de mages à travers le monde, et il possédait notamment une particularité : tout le monde y était égal en tout point. Dès que l'on y mettait un pied, son statut de noble ne servait plus à rien ; on se retrouvait sur un pied d'égalité avec les gens du bas-peuple qui parvenaient à la rejoindre.
Bien que le principe soit honorable, je trouvais qu'il reposait sur une fausse supposition : que les nobles et les roturiers seraient égaux. Ceci était totalement faux. Après tout, nous, nobles, étions en tout point supérieurs au bas-peuple, puisque nous descendions tous directement de grands mages ayant atteint le neuvième rang. Seule la famille royale descendait de personnes ayant réussi à atteindre le rang de divinité de troisième rang — un exploit, il fallait le dire ! Pour l’expliquer simplement, nous étions supérieurs dès la naissance, tant sur le plan généalogique que sur celui des prouesses magiques. Même s'il se disait qu'Alexandre, que nous nommions « le Néant », avait été à l'origine un roturier, il demeurait une exception dans le monde de la magie. Mon but était de devenir son égal et de pouvoir un jour le rencontrer… même s'il fallait avouer que c'était quasiment peine perdue. Cela faisait des éons qu'il n'était plus apparu sur la scène publique. Certains disaient qu'il avait disparu, que, lassé de sa longue vie, il aurait mis au point un sortilège lui permettant enfin de mourir ; d'autres affirmaient qu'il s'était simplement lassé du monde et qu'il vivait désormais reclus dans son palais.
Quoi qu'il en soit, alors que je me dirigeais vers la longue file d'attente, j'observai ce qui se trouvait devant moi. Il y avait plus d'une centaine de personnes qui attendaient de passer l'épreuve. Enfin, je parlais d'épreuve, mais c'était quelque chose d'assez simple pour la majorité des nobles qui s'y présentaient. Après tout, il ne s'agissait que d'évaluer l'intensité du mana que notre corps dégageait naturellement : plus la pierre brillait intensément, mieux nous étions notés. Quant à la seconde, elle consistait à exécuter n'importe quel sort ; tant que celui-ci était bien réalisé, cela nous valait une place de choix au sein de l'académie. Étant moi-même l'un des plus grands prodiges du royaume, je ne doutais pas de me classer parmi les premiers.
Le temps passa, puis une voix lointaine s'éleva, avec une pointe de fatigue.
— Suivant. Numéro 1320, veuillez vous avancer et toucher la pierre d'évaluation. Nathan, c'est bien cela ? demanda la femme chargée de faire passer les épreuves de cette année.
Bien qu'elle serve d'examinatrice, la plupart prenaient ce travail très peu au sérieux, étant donné que les chances qu'un individu se fasse refuser étaient très faibles. Il aurait vraiment fallu être incapable de lancer le moindre sort pour ne pas être accepté. Je trouvais simplement dommage que les attentes soient si peu élevées : après tout, il s'agissait de l'académie de magie d'Alexandris ! Cela aurait été un déshonneur total pour le Néant d'être lié à une académie qui acceptait n'importe quel roturier. Je trouvais personnellement que cela ruinait le nom même du grand mage, que des jeunes sans éducation — des sauvages, j'avais bien envie de dire — puissent la rejoindre.
— Oui, c'est bien moi. Que dois-je faire exactement ? Je vous avoue que c'est la première fois que je viens m'inscrire dans une académie, je ne sais pas comment vous évaluez vos potentiels élèves.
Le jeune homme qui se trouvait devant moi avait répondu lentement. Il avait l'air plutôt fragile et portait de longs cheveux noirs de jais, attachés à l'arrière en chignon.
Je n'arrivais pas à le croire… En face de moi se tenait un roturier qui ne connaissait même pas le contenu des épreuves de la grande académie d'Alexandris ?! D'où venait-il pour manquer à ce point de bon sens ? Même les plus petits campagnards entendaient parler de cette académie, et lorsque l'on cherchait à y entrer, la première chose à faire était de se renseigner sur les épreuves que l'on allait devoir passer. Soit il avait une confiance absolue en ses chances, ce qui aurait été culotté de la part d'un roturier, soit il était tout simplement inconscient. Je penchais plutôt pour la seconde proposition.
Comme pour confirmer mon exaspération, la voix de l'examinatrice se fit nettement plus lasse ; mais elle se devait de répondre, aussi dit-elle simplement :
— Roooh… Bon, tout ce que vous avez à faire, c'est de toucher la pierre se trouvant juste devant vous. Cette pierre brillera plus ou moins fort en fonction de votre quantité de mana. Puis, une fois cela fait, vous n'aurez qu'à lancer un sort. Je vous conseille grandement de ne pas chercher à impressionner la galerie avec un sort grandiose : contentez-vous d'un simple sort de premier rang.
— Hm, je comprends. Je vais donc commencer de ce pas. Merci pour ces explications détaillées, je prends en compte vos conseils, mademoiselle, répondit machinalement le roturier juste devant moi.
Celui-ci se mit alors à toucher la pierre et, alors que je m'attendais à un léger éblouissement révélant une réserve de mana potable, ce que je vis me fit frissonner… La pierre se fissura, tout simplement, sans émettre la moindre couleur ni la moindre luminosité.
Ce phénomène n'était absolument pas normal ! Cette pierre était censée être incassable. Et même en imaginant qu'un être dépourvu de la moindre once de mana — ce qui n'existait tout simplement pas — vienne à la toucher, elle se serait contentée de ne pas briller. Aucun phénomène n’aurait eu lieu. Or, non seulement la pierre venait de se briser d'elle-même, mais en plus aucune lumière n'était apparue. Comme pour faire écho à ma stupeur, le visage de la jeune examinatrice se figea de choc. Elle ne savait absolument pas comment réagir à ce qui venait de se passer.
Cela faisait trois ans que je faisais passer les épreuves de l'académie de magie d'Alexandris. Il fallait dire que c'était un honneur pour moi, simple roturière, de pouvoir travailler pour une institution d'un tel renom. J'étais franchement fière d'être liée à un établissement qui portait le nom même du Néant. Mais je peux vous assurer que ce travail était éreintant… La plupart des personnes qui venaient passer ces épreuves étaient des nobles qui se croyaient intouchables simplement parce qu'ils partageaient le sang d'un ancêtre ayant atteint des sommets que la plupart n'atteignent jamais. Ils ne faisaient que sous-estimer les roturiers alors que, bon sang, Alexandre, le grand mage lui-même, en avait été un à la base ! Je n'espérais qu'une seule chose : qu'un roturier sans grandes origines vienne enfin clouer le bec à ces nobliaux arrogants.
Alors que la journée suivait son cours, celui que j'avais en face de moi était tout simplement inimaginable… Il ne connaissait même pas le contenu de l'épreuve de la plus grande académie du continent. Même en ayant vécu dans une grotte toute sa vie, on aurait dû se renseigner un minimum sur l'académie que l'on souhaitait rejoindre !
Cela mis à part, l'homme qui se tenait devant moi était tout à fait charmant. Même s'il ne semblait pas très élancé, les traits de son visage étaient tout simplement parfaits. Et en plus, il était adorable ! Poli, il m'avait même appelée « mademoiselle » ! Moi qui avais l'habitude qu'on m'ignore comme si je n'étais qu'un simple panneau de passage, être considérée ainsi était rafraîchissant.
Une chose, cependant, était étrange chez lui. Malgré son visage d'ange et ses manières de gentleman, un détail provoquait un malaise chez moi : ses yeux. Ses pupilles étaient d'un noir si profond qu'elles évoquaient l'abîme. Plus on les regardait, plus on se perdait dans son regard. Je n'avais jamais entendu parler d'un individu aux pupilles noires ; peut-être une mutation génétique, ou un phénomène dont je n’avais pas connaissance.
Quoi qu'il en soit, dès qu'il toucha la pierre d'évaluation, ce que je vis me laissa complètement hébétée. Cette pierre censée être incassable venait de se briser comme du verre au simple contact de sa main… et pourtant, avant de se briser, elle n'avait pas brillé le moins du monde. Le résultat était difficile à interpréter : je ne pouvais pas non plus affirmer qu'il avait échoué, car pour parvenir à briser cette pierre, il fallait bien être capable d'utiliser du mana. Reprenant rapidement mon calme pour adopter une attitude plus professionnelle, je m'exprimai enfin.
— Euh… je ne saurais interpréter ce résultat, j'en parlerai à mes supérieurs. Néanmoins, vous pouvez tout de même passer à la seconde épreuve.
— Très bien, je m'exécute de ce pas, répondit-il platement, sans même prendre la peine d'afficher la moindre expression.
Je trouvais simplement dommage qu'un si beau visage soit à ce point inexpressif.
Il leva alors la main dans le vide et, tout à coup, une boule de feu apparut juste devant sa paume. Il n'y avait rien à redire : le sort était stable, bien construit, et s'était manifesté instantanément. Tous ces points étaient normaux, sauf le dernier… Il n'y avait eu aucune incantation, aucun temps de préparation, rien. Il venait de créer de sa main gauche une boule de feu aussi facilement qu'il respirait. Je m'étais peut-être trompée sur son compte en me disant qu'il serait à la ramasse ; ses compétences n'étaient en aucun cas à sous-estimer. Et le plus étrange de tout, c'était qu'il ne montrait aucun signe de fatigue. Il ne semblait pas posséder de mana, puisque la pierre ne s'était même pas allumée, et il venait pourtant de lancer un sort. Je devrais probablement en parler également à mes supérieurs…
Théoriquement, il venait de passer l'examen avec brio ; il était donc de mon devoir de lui annoncer son succès et de lui indiquer la suite.
— Eh bien, je peux donc officiellement vous souhaiter la bienvenue au sein de l'académie Alexandris. Je vous assure que vous avez réussi l'examen. Vous pouvez vous diriger vers la file de droite ; un collègue à moi s'occupera de vous rediriger vers votre dortoir provisoire. Je vous souhaite bonne chance dans vos études, dis-je en pointant du doigt la file la plus à droite, qui contenait déjà plus d'une dizaine de personnes.
— Je vous remercie pour ces explications. Je vous souhaite également une bonne journée, mademoiselle, me répondit-il simplement avant de se diriger vers la file que je lui avais indiquée.
Bon sang… si seulement il avait pu esquisser ne serait-ce qu'un sourire, j'étais sûre qu'il aurait fait tomber bien des cœurs.
Je décidai donc de me remettre à faire passer le reste des candidats et, bon sang, en face de moi se trouvait encore un de ces nobliaux imbus d'eux-mêmes — cela se voyait à sa tête et à ses habits.