Chapitre 10
Le métier de professeur était l'un des plus exigeants. Assis avec mes collègues dans la salle des professeurs, je m'occupais en corrigeant différentes copies d'étudiants de deuxième année, une tâche chronophage que j'aurais préféré éviter. J'étais, il fallait le reconnaître, l'un des plus puissants enseignants de cette académie : avec ma collègue Sarah, nous formions le duo des professeurs de neuvième rang. Autrement dit, en l'absence du directeur, nous étions les êtres les plus puissants d'Alexandris.
Dans cet établissement, la force était proportionnelle au prestige. Plus vous étiez puissant, plus vous occupiez un poste à haute responsabilité. Il en allait de même pour nous : nous étions les représentants du corps enseignant, un rôle essentiel lors des grandes rencontres, puisque nous parlions au nom de tous les professeurs d'Alexandris. Si nous venions à faiblir, c'était l'école entière qui en subissait les conséquences.
Alors que je soupirais une énième fois devant certaines copies, une énorme explosion retentit du côté du campus est. Je me précipitai à la fenêtre avec ma collègue et, depuis le campus nord, nous contemplâmes ce déluge de flammes à distance. J'étais profondément choqué ; une légère pâleur gagnait mon teint, ainsi que celui de Sarah. Nous percevions en effet, au même instant, l'aura de sept mages de neuvième rang. Cela signifiait donc que sept individus menaient l'attaque en cours contre l'académie.
Je ne comprenais pas comment c'était possible… L'accès au campus était extrêmement restreint ; il paraissait totalement invraisemblable qu'une attaque puisse avoir lieu en plein jour dans l'un des endroits les mieux gardés du continent. Face à cet événement cauchemardesque, nous nous préparâmes à rejoindre immédiatement le campus est pour affronter ces sept mages. Le combat était théoriquement perdu d'avance, mais nous nous devions de protéger cette académie, quand bien même nos vies en dépendraient ! Si nous parvenions à retenir l'ennemi jusqu'au retour du directeur… nous aurions gagné. Dans le cas contraire… Alexandris serait détruite.
Soudainement, les sept auras disparurent en un instant, ne laissant qu'un vide immense à l'épicentre du conflit. C'était profondément déstabilisant. Je ne pouvais que me demander ce qui s'était passé pour que sept mages de neuvième rang s'évanouissent ainsi, tous au même moment et sans le moindre avertissement. Mais nous n'avions pas le temps de nous interroger : il fallait nous rendre sur place le plus vite possible.
— Sarah ! Allons-y, nous devons absolument y aller ! criai-je à ma collègue, elle-même sur le point de partir.
— Oui, Liam ! me répondit-elle en criant, la panique dans la voix.
Tandis que l'inconnu observait d'un œil indifférent la scène qui se déroulait devant lui, Luc le toisa avec mépris, un immense sourire aux lèvres.
— Depuis quand un gosse s'imagine pouvoir affronter sept mages de rang neuf ? Tu tiens tant que ça à rejoindre tes camarades ? T'inquiète pas, je vais t'y aider ! lança-t-il avec un sadisme pur, cherchant le désespoir dans les yeux du jeune homme.
Un soupir. Le garçon qui se tenait face à nous venait de soupirer d'exaspération. Et ce fut cela, le pire. Il ne semblait ni en colère, ni menaçant, ni même satisfait. Cela ressemblait plutôt à l'agacement d'un parent devant la bêtise de son enfant. Or, devant ce simple soupir, le sort encore actif se dissipa sans le moindre effort. Et avant que l'un de nous n'ait pu seulement songer à s'enfuir, le monde autour de nous disparut.
Il ne resta qu'un vide immense. Le sol, qui ondulait sous chacun de nos pas, était fait d'une matière que je n'avais jamais vue. Elle semblait presque… vivante. Et devant nous se dressait un trône immense, taillé dans cette même substance. Le sourire de Luc s'était éteint lui aussi, laissant place à une expression horrifiée.
Car sur ce trône reposait nonchalamment celui-là même qui nous faisait face quelques secondes plus tôt. Celui qui venait d'éteindre d'un seul soupir des flammes que seule une divinité aurait pu repousser. S'il me fallait un mot pour définir ce que je voyais, ce serait l'abîme. Ses yeux, d'un noir si profond qu'ils semblaient appartenir à la même substance que le sol sous nos pieds, se posèrent simplement sur nous. Puis il s'exprima, d'une voix grave, empreinte d'une autorité qu'aucun de nous n'aurait pu défier.
— Je vous souhaite la bienvenue dans mon espace personnel, humains. Je suis profondément désolé pour vous… Votre plan aurait été un succès, sans mon caprice. Vous ne pouvez vous en prendre qu'au hasard qui m'a placé sur votre route.
Je n'arrivais pas à y croire. Une frustration immense m'envahissait devant cet être… Toutes nos souffrances, tous nos plans… tout cela ne pesait donc rien face à lui. Je ne pouvais tout simplement pas l'accepter. Jamais je n'avais ressenti pareille injustice.
Puis, à ces mots, nos corps se prosternèrent sous le poids qui venait de s'abattre sur nos épaules. Son seul regard, sa seule voix dégageaient une telle puissance que nous ployions sans pouvoir résister. Alors que je cherchais encore un moyen de fuir, un moyen de survivre, je vis mon propre corps… à l'envers… et là où ma tête aurait dû se trouver, il n'y avait plus rien. Autour de moi, il en allait de même pour mes coéquipiers. Nous avions été décapités.
Une seule pensée me vint avant que je ne rende mon dernier souffle : voilà donc à quoi ressemblait le Néant.
Lorsque nous arrivâmes au campus est… il n'y avait plus que les corps démembrés et brûlés de centaines d'élèves, et une odeur atroce où se mêlaient la fumée et ce relent distinctif de métal rouillé : celui du sang. Ce qui s'étalait là était l'un des plus horribles massacres qu'il nous ait été donné de voir. Même en temps de guerre, un tel degré de cruauté était rarement atteint.
Alors que nous nous apprêtions à affronter les sept individus que j'avais repérés… nous ne trouvâmes que sept cadavres d'hommes âgés, la tête entièrement détachée du corps, le visage figé dans une expression de terreur glaçante. J'en étais certain : il s'agissait bien des assaillants. Je n'arrivais pas à croire qu'en l'espace de trois minutes, sept des plus puissants mages du plan terrestre aient pu disparaître soudainement, puis mourir sans le moindre signe de résistance.
Je percevais encore le mana ambiant : un sort de grande envergure avait été utilisé. En cherchant à l'identifier, je constatai avec stupeur qu'il s'agissait d'une magie de neuvième rang, le Brasier infernal. L'un des sorts les plus puissants qui soient, provoquant une immense explosion et déchaînant des flammes qui ne s'éteignent jamais. Même nous, mages de neuvième rang, ne pouvions rien contre elles.
Pourtant, quelqu'un d'apparemment aussi puissant que le directeur les avait éteintes, avait tué sept individus, et s'était volatilisé. Il nous faudrait enquêter sur ce qui s'était produit ; mais la priorité, pour l'heure, était de nous remettre de ce que nous venions de vivre. Je levai les yeux vers un ciel qui me parut bien terne, gagné par la mélancolie, et je ne pus que me demander ce qui se tramait dans ce monde.
— Sarah… On dirait que la menace est éliminée. Nous devons nous occuper des élèves. Tu pourrais aller les rassembler ? Je me charge de mettre en place la cellule de soutien psychologique. Ils en auront besoin… Le monde saura bientôt qu'Alexandris n'est pas aussi intouchable qu'on le croit, dis-je d'un ton las.
Sarah, tout aussi déconcertée que moi, ne répondit pas un mot et finit par se diriger vers les autres campus, dans l'intention de rassurer les étudiants et de ramener le calme et l'ordre au sein d'Alexandris.