Chapitre 51
L'annexe de pierre, bâtie à l'écart du manoir au-dessus des failles géothermiques, est étouffée par une vapeur dense aux effluves d'huile et de minéraux. Immergée jusqu'aux épaules dans le bassin taillé à même la roche, je laisse l'eau brûlante issue des geysers envelopper mon corps. La chaleur s'infiltre sous ma chair, dissolvant brin par brin la rigidité de mes muscles meurtris par les katas et l'effort du lissage. Mes oreilles de louve frémissent au rythme du sifflement continu des évents de vapeur qui grondent aux abords du bâtiment.
Pourtant, malgré l'apaisement physique du bain, mon esprit refuse de trouver le repos. Les dernières paroles de Morvran continuent de tourner en boucle sous mes tempes, martelant ma conscience avec la régularité d'une goutte d'eau sur la pierre.
Sa voix résonne encore, empreinte d'une gravité presque menaçante : « Tu dois avoir la force de tes convictions, Énora, mais ta survie passe avant tout le reste. N'oublie jamais que ta disparition serait bien plus désastreuse que tu ne l'imagines. »
Un frisson paradoxal me traverse l'échine au milieu de l'eau chauffée à blanc. Ces conseils me laissent une impression amère d'incohérence. Comment suis-je censée garder la fermeté des idéaux de la noblesse tout en étant prête à plier, fuir ou me dédire à la moindre menace ? Morvran me demande d'être à la fois le roc inébranlable et la feuille morte portée par le courant. Au fond, toute sa grande tirade sur la profondeur stratégique et la survie ne me dit absolument pas sur quel pied danser. Dois-je m'imposer avec poigne dès mon arrivée, ou ramper dans l'ombre en attendant mon heure ?
Je glisse un peu plus bas dans l'eau, calant ma nuque contre le rebord de pierre polie. La vapeur moite me pique les yeux.
Je pousse un long soupir qui forme un nuage éphémère au-dessus de la surface claire. Rien ne sert de triturer ces énigmes druidiques jusqu'à l'épuisement. Morvran pense en siècles et en forêts ; moi, je vais devoir penser en jours et en poignards.
Je ferme les yeux, concentrant toute ma volonté sur le clapotis régulier de l'eau contre le bassin. Je fais le vide. Laisser s'évaporer les doutes, étouffer les projections inutiles. Je ne pourrai pas tout planifier depuis ce bassin. J'aviserai le moment venu, n'ayant pour toute stratégie que mon seul instinct… soit l'exact contraire d'une stratégie.
La porte en bois qui s'ouvre me tire de mes réflexions. Silla pénètre dans la pénombre moite de l'annexe, un grand panier d'osier calé contre la hanche. Les vapeurs ne semblent guère la perturber ; elle s'avance vers le rebord du bassin en esquissant un léger sourire, sa queue remuant au rythme régulier d'un métronome.
Elle pose la panière sur la dalle d'angle et en tire de larges draps de lin. Je m'extirpe de l'eau brûlante. Ma chambrière m'enveloppe aussitôt dans l'un des tissus pour me sécher avec une attention méthodique. Elle tamponne l'eau qui ruisselle sur ma peau encore fumante, sèche ma longue chevelure blonde ainsi que le pelage mouillé de mes oreilles de louve, chassant les derniers relents de doute avec l'humidité du bain.
Une fois ma peau sèche, elle extrait du panier la tenue choisie pour la cérémonie : une somptueuse robe en satin d'un blanc étincelant.
J'enfile le vêtement dans la pièce adjacente. Le tissu frais et fluide épouse mon buste avant de tomber en plis majestueux jusqu'au sol. De délicates broderies d'argent bordent le col montant, tandis que de longues emmanchures vaporeuses retombent le long de mes bras comme un voile. Silla tresse soigneusement ma chevelure en une longue natte stricte qui retombe au creux de mon dos, ajuste le passage pour ma queue, puis vient déposer une fine tiare ciselée entre mes oreilles.
Je m'avance vers le grand miroir en pied posé contre le mur de pierre. Sous la lueur tremblotante des bougies, la blancheur du satin me donne une allure éthérée, à la fois souveraine et sacrée.
Un sourire ironique étire mes lèvres devant mon propre reflet.
— Dis-moi, Silla… m'amusé-je en pivotant légèrement pour observer le mouvement de la traîne. Je me rends au rassemblement de la Nuit des Âtres ou à mon propre mariage ?
Silla laisse échapper un rire étouffé, réajustant un dernier pli sur mon épaule avec une complicité amusée.
— Malheureusement pour votre Grâce, Collin ne vous a toujours pas dégoté de parti acceptable dans tous les duchés voisins. J'ai bien peur qu'il ne vous faille patienter encore un peu pour les noces !
Je lève les yeux au ciel en esquissant un demi-sourire, réajustant le bord de mes emmanchures.
— Tant mieux. Collin cherche un contrat d'alliance, pas un mari. Et je préfère affronter dix bataillons du Sénat plutôt qu'un noble poudré qui lorgne sur mes terres.
Silla hoche la tête, comprenant parfaitement que la parenthèse d'amusement vient de se refermer. L'atmosphère de la pièce change imperceptiblement : la jeune fille complice s'efface pour laisser place à la Duchesse de Mag-Dara.
Ma chambrière attrape alors une cape de voyage brune en tissu léger et l'ajuste sur mes épaules pour protéger la blancheur immaculée du satin de la poussière de la route.
— L'escorte vous attend dans la cour, votre Grâce.
Je prends une profonde inspiration, puis franchis le seuil de l'annexe. La douce fraîcheur de la nuit d'été me caresse le visage, chassant les dernières vapeurs du bain.
Dans la cour du manoir, mes vingt gardes ducaux sont déjà à dos de loup. Leurs armures d’apparat sinople et or luisent sous les reflets mouvants des torches. Le chuintement des lourdes pattes sur le gravier et le parfum de la terre me ramènent immédiatement à mon rôle : la comédie politique commence maintenant.
Je m'avance vers la troupe rassemblée autour du carrosse frappé des armoiries de la maison An T-Soir — de sinople à l'étoile à quatre rais d'argent. Le claquement sec de mes talons sur les dalles de la cour brise le silence de la nuit et fait aussitôt pivoter les visages dans ma direction.
Apercevant ma silhouette, la sergente Branwen glisse de sa monture avec une aisance fluide. C'est une femme au physique sec forgé par les campagnes militaires, le visage tanné et strié d'une fine cicatrice à la mâchoire. Commandant mon contingent d'élite féminin — les seules soldates autorisées à franchir mes appartements sans frapper —, elle s'avance d'un pas lourd et assuré avant de plaquer son poing contre son plastron en un salut militaire olcan strict. Je lui réponds d'un signe de tête formel.
— C'est un honneur de pouvoir servir directement sous vos ordres, votre Grâce, lance-t-elle, un enthousiasme sincère perçant sous sa voix de sergente.
— Est-ce que le sergent Kaelan vous a instruite sur le protocole de mes déplacements ? demandé-je.
Branwen marque une brève hésitation, un trait d'embarras traversant son visage.
— Mes excuses, votre Grâce… Le sergent n'a qu'effleuré le sujet avant notre départ. Il m'a seulement parler de garder votre flanc sans jamais m'en écarter.
Je m'approche d'elle, marquant une pause pour capter son attention.
— Alors retenez bien ceci, dis-je d'une voix basse et ferme. Plaquez votre avant-bras contre vos côtes et gardez le coude fléchi.
La sergente s'exécute sans hésiter, verrouillant son membre dans une posture rigide. Je lève la main et pose délicatement le bout de mes doigts sur la boucle en fer qui ajuste son brassard d'acier. Le contact est si fin qu'il n'imprime aucune pression sur son bras.
— Vous vous tenez à mes côtés, mais vous ne me portez pas et je ne m'agrippe pas à vous, expliqué-je en ancrant mon regard dans le sien. Je ne cherche pas un soutien pour garder l'équilibre sur ces talons. En posant mes doigts ainsi, je vous accorde le privilège d'escorter ma marche. Les clans et la foule doivent voir une souveraine qui s'appuie par pure condescendance, pas une jeune fille qui peine à tenir debout.
Branwen assimile la courte leçon avec la rigueur d'une soldate aguerrie, le buste encore plus droit.
— C'est parfaitement compris, votre Grâce, répond-elle d'un ton solennel.
Elle marque toutefois une courte hésitation, un léger doute passant dans son regard d'acier :
— Mais… si je puis me permettre, n'est-ce pas là la place d'un homme ?
— Nous n'avons plus le temps pour ces considérations, coupé-je d'une voix sans appel. Votre grade prouve que vous êtes la plus expérimentée de la troupe. Ceci est un honneur militaire, Branwen, pas une galanterie de salon ni une faveur accordée à un courtisan.
Sans lui laisser le temps d'ajouter un mot, je me tourne vers le carrosse frappé du sinople et de l'étoile d'argent de la maison An T-Soir. Le rythme de ma marche, altier et régulier, me guide jusqu'à la portière.
Branwen me devance d'un pas prompt pour ouvrir le battant. Elle me tend une main ferme pour me soutenir le coude, me permettant de relever délicatement la traîne de ma robe de satin blanc et de monter à bord de la berline sans le moindre faux pas.
Silla, qui m'a emboîté le pas, glisse à ma suite dans le carrosse et s'installe en face de moi. Branwen rabat la portière dans un claquement sec.
À peine la berline mise en mouvement par une première secousse, ma chambrière s'affaire. À l'abri de la poussière, elle m'aide à défaire la broche de la cape brune pour l'écarter doucement. Ses mains vives étalent la traîne de satin blanc, lissant le moindre pli sur la banquette avec une précision chirurgicale pour que l'étoffe reste impeccable.
À travers le bois de la carrosserie, la voix rauque de la sergente s'élève au-dessus du murmure de la nuit, aboyant ses ordres à la troupe avec l'autorité des vétérans :
— En piste, messieurs-dames ! En selle et ouvrez l'œil !
Le grincement des essieux répond au trottinement feutré et lourd des loups de la garde, et le cortège s'enfonce dans la nuit d'été en direction du cercle de pierres.
***************
Le ralentissement de la berline m'avertit que nous approchons du but. Par la lucarne, le paysage sombre de la forêt s'efface pour s'ouvrir sur une vaste clairière dominée par une colline.
Au sommet se dresse le sanctuaire sacré : un cercle monumental de monolithes de pierre brute, de gigantesques dalles sombres plantées en anneau vers le ciel nocturne depuis des siècles. Au cœur de cette enceinte antique s'élève un monticule colossal de bûches encore éteintes, dressé en attente du rituel. Tout autour, une foule compacte s'écrase — un océan sombre de citadins de la ville basse et de paysans venus des campagnes environnantes.
Au bas de la pente s'alignent une vingtaine de carrosses sobres, dépourvus du moindre blason : la marque des riches marchands et dignitaires roturiers de Mag-Dara.
Mais à mesure que ma garde s'avance et que les armoiries sinople et argent de ma berline sont identifiées, la réaction ne se fait pas attendre. Dans un concert de jurons étouffés et de pattes martelant la terre, les cochers s'empressent de tirer sur leurs brides et d'écarter leurs attelages. Ils se poussent en hâte pour me céder la meilleure place, au plus près du chemin qui mène directement au sommet.
Le carrosse s'immobilise. Au-dehors, un choc lourd résonne : l'escorte entière met simultanément pied à terre.
J'attends stoïquement. En face de moi, Silla croise mon regard. Dans ses yeux d'ordinaire si réservés brille une lueur d'encouragement muette. Je réajuste mes épaules, raffermissant le masque de la souveraine, puis fixe la portière.
Le battant pivote. La sergente Branwen m'attend au bas du marchepied, le buste droit et la main fermement tendue pour m'offrir un appui solide. Je saisis son poignet d'une prise assurée, relevant de l'autre main le pan de ma longue robe de satin pour ne pas m'y prendre les pieds. Avec précaution, guidée par la poigne du soldat, je franchis le seuil et pose le pied sur le chemin de pierre, maîtrisant sans fléchir l'équilibre de mes talons.
Une fois stabilisée sur le sol, je relâche la sergente. C'est alors que Branwen plaque rigoureusement son avant-bras contre ses côtes, coude fléchi. Je redresse le dos et viens poser délicatement la pointe de mes doigts sur la boucle en fer de son brassard. Le protocole est en place.
Un silence soudain s'abat sur la clairière. De part et d'autre du sentier qui remonte la colline, les roturiers ont formé une longue haie d'honneur. Riches marchands aux habits d'apparat, dignitaires de Mag-Dara et paysans du bas-pays retirent d'un même geste leur couvre-chef pour le plaquer contre leur poitrine, inclinant la tête dans un salut empreint d'un profond respect.
Sans altérer mon port de tête, ma vision périphérique capte les moindres détails de leurs réactions. Un marchand d'âge mûr en oublie d'ôter son feutre avant que sa femme ne lui donne un coup de coude empressé ; plus loin, un jeune citadin retient son souffle, les yeux fixés sur le balancement de ma traîne. Mes oreilles captent des bribes de chuchotements étouffés parmi les premiers rangs : « Regarde… », « On dirait une apparition… », « C'est bien elle ? ». Les bouches s'entrouvrent, les yeux s'écarquillent, et plusieurs paysans baissent précipitamment le regard quand la lumière des torches accroche les saphirs de mon encolure.
Je m'engage sur le chemin. Ma marche est lente, mesurée, cadencée sur le pas de ma garde. Le déhanché fluide imposé par mes talons donne à mon allure une grâce calculée, tandis que mes oreilles restent immobiles et ma queue sereine. Je ne fixe aucun visage en particulier ; mon regard pointe au-dessus des têtes vers le sommet de la colline et le cercle de pierres, ignorant la terre sous mes pieds pour maintenir l'illusion d'une souveraine intouchable.
Au sommet de la colline, les gigantesques dalles de pierre brute se dressent vers les étoiles, encerclant le bûcher encore éteint. À l'entrée du sanctuaire, la foule populaire laisse place au cercle restreint des personnalités de Mag-Dara. Les maîtres des guildes et les marchands les plus fortunés s'y tiennent rassemblés. Leurs pourpoints de brocard, leurs tuniques de soie écarlate ou d'un bleu profond, et les galons d'or bordant leurs emmanchures trahissent leur opulence.
Au milieu de cette opulence bourgeoise se détache une silhouette nettement plus austère : le Haut-Clerc Lucius Cassian, l'émissaire de la Sainte-Église stationné dans mon duché. Drapé dans une longue chape de laine de soie fine d'un gris de fer, fermée par des fermoirs d'argent ciselé, il incarne l'autorité spirituelle. Une lourde chaîne d'or retient sur sa poitrine le grand pectoral de bronze, dont le motif entrelace l'étoile divine de l'Arcane Sacré et l'aigle impérial, symbole visible du pacte entre l'Église et l'Empire. Il m'observe avec une attention acérée.
À mon approche, les marchands et dignitaires s'inclinent jusqu'à la ceinture. Lucius Cassian incline lui aussi la tête, avec la déférence mesurée d'un représentant qui ne rend des comptes qu'à l'Empire.
Je m'arrête au centre du passage, laissant mon regard balayer les grands de Mag-Dara avant de le porter vers la foule amassée plus bas. La brise nocturne soulève légèrement le satin de ma robe. Je redresse le menton et projette ma voix, claire et portante, faisant vibrer le silence qui pèse sur la colline.
— Dignitaires de Mag-Dara, maîtres des guildes, cher peuple de notre duché, et vous, père Cassian, qui représentez la foi de l'Empire en ces terres… Nous vous souhaitons la bienvenue en ce sanctuaire antique pour la Nuit des Âtres.
Je marque une pause mesurée, laissant les mots se dissiper dans l'air frais avant de reprendre, le ton empreint d'une gravité solennelle :
— Ce soir, alors que le soleil s'efface et que la nuit la plus courte s'avance, nous ne venons pas seulement accomplir un rite légué par les anciens. Nous venons renouveler le pacte qui unit cette terre à ceux qui la travaillent, la protègent et la gouvernent. Les ombres s'épaississent autour de nos frontières et dans nos cœurs, mais la maison An T-Soir a toujours veillé à ce que la flamme ne s'éteigne jamais.
Je me tourne légèrement vers le monticule de bûches éteintes dressé au milieu des monolithes, puis j'ancre mon regard dans celui des notables rassemblés.
— Que ce foyer, une fois embrasé, rappelle à quiconque pose le pied sur nos terres que Mag-Dara demeure debout, unie sous notre bannière et guidée par la justice des lois impériales . Que les feux de cette nuit chassent l'infortune et éclairent la voie que nous tracerons ensemble.
Je laisse retomber un court silence, élevant une main vers les grands monolithes qui nous entourent. Puis, modulant ma voix pour lui donner une résonance vibrante, presque envoûtante, je me mets à chanter. La mélodie est lente, ancienne, portée par des notes cristallines et vibrantes qui s'agrippent à la nuit
« Écoutez l'ombre, ô pierres d'antan, Le souffle du gel sur le monde dormant. Quand le soleil sombre et s'éteint dans la nuit, C'est le sang de la terre qui veille et reluit. »
Sans le moindre geste parasite, sans altérer mon port de tête, je tire doucement sur les fils de la trame. Sous mes vêtements, la magie coule le long de mes veines, fluide et glacée, avant de s'infiltrer sous les bûches sèches.
Un mince filet de fumée s'échappe du cœur du bûcher. Dans l'assemblée, les premiers murmures s'éteignent brusquement.
« Que l'âtre s'éveille, que sourde l'étincelle, Pour fendre le voile d'une nuit éternelle. Tant que cette flamme défiera les ténèbres, Nulle ombre ne vaincra nos terres célèbres. »
Je lisse la trame d'un effort imperceptible, injectant la chaleur au centre du bois. Une lueur rougeoyante court entre les troncs. Dans un claquement sec, une première langue de feu jaillit de l'enceinte de pierre, projetant de longues ombres dansantes sur les monolithes. La foule retient son souffle.
« Par le fer, par la pierre, par le pacte ancien, Mag-Dara demeure, son destin est le mien. »
Sur la dernière note, je libère la pression dans la trame. Le bûcher entier s'embrase dans un rugissement violent. Une colonne de feu géante s'élève vers le ciel nocturne, balayant les ténèbres et inondant la colline d'une lumière d'or et de sang.
La chaleur du foyer frappe les premiers rangs. Devant moi, le père Lucius Cassian plisse légèrement les yeux, la main posée sur le symbole impérial de sa poitrine, visiblement déstabilisé par cette démonstration qu'aucun dogme ne saurait contester.
Un silence presque sacré succède au premier rugissement des flammes. La foule demeure figée, le visage lavé par la lueur dorée et violente du foyer.
C'est alors que le père Lucius Cassian fait un pas en avant. L'homme d'Église ne s'est pas laissé déstabiliser longtemps : en diplomate avisé de l'Empire, il a immédiatement mesuré le piège. Contester l'événement devant la foule relèverait du suicide politique ; le laisser au seul crédit de la maison An T-Soir amoindrirait la tutelle impériale.
Il redresse la taille, lève une main drapée dans sa manche sombre et plaque l'autre sur le symbole de bronze qui barre sa poitrine. Sa voix, mûrie par l'art oratoire et portée par l'écho des monolithes, s'élève avec une netteté grave au-dessus du crépitement du feu :
« Que le Très-Haut et l'Empereur soient témoins de cette Nuit des Âtres ! Que cette flamme, éveillée sous l'égide de la duchesse Énora, devienne le signe de la bénédiction divine sur le duché de Mag-Dara et le gage de son union inébranlable avec la couronne impériale ! »
Un murmure soulagé d'approbation parcourt les rangs des notables et gagne la foule en contrebas. En quelques mots, Cassian vient d'accomplir un tour de force : estampiller le miracle du sceau de l'Empire pour ne pas paraître dépassé.
Le clerc incline légèrement la tête dans ma direction. Nos regards se croisent au-dessus de la haie d'honneur. Sous la piété de façade qu'il offre au peuple, l'étincelle dans ses pupilles est d'une lucidité glaciale : il sait que je viens de lui imposer mon rythme, et il n'oubliera pas cette démonstration.
Je soutiens le regard de Lucius Cassian sans cilier. Le clerc vient de jouer sa carte avec une aisance remarquable, mais en cherchant à placer mon geste sous l'ombre du trône impérial, il commet une erreur : oublier sur quelle terre il se tient.
Je fais deux pas vers lui, la démarche fluide, laissant la lueur du bûcher draper ma silhouette de satin blanc d'un éclat presque irréel. Je m'adresse à lui, mais ma voix, claire et portée par l'écho des pierres, est destinée à l'assemblée tout entière :
— Nous vous remercions pour ces vœux, père Cassian. L'Empire fait bien de se réjouir et de porter témoignage.
Je me tourne vers le cercle de monolithes, écartant légèrement les mains. D'un effleurement imperceptible de la trame, je fais monter une volée d'étincelles dorées du brasier, les faisant danser un instant dans l'air nocturne comme des lucioles guidées par mon souffle.
— Mais la nuit appartient aux anciens pactes. Si le foyer s'est éveillé à l'instant, ce n'est ni par décret ni par prière étrangère. Ce sont les esprits de Mag-Dara qui ont écouté l'ode de ma lignée, et les pierres d'antan qui ont reconnu la voix de leur duchesse.
Je marque une pause, ancrant mon regard dans celui du clerc, dont la posture s'est imperceptiblement figée.
— Que l'Empire veille sur ses frontières, conclus-je avec un sourire glacé. La maison An T-Soir veille sur l'âme de ce pays.
Un frisson parcourt les premiers rangs. Dans la foule, un vieux paysan tombe à genoux, bientôt imité par ses voisins. Le clerc Cassian incline la tête, la mâchoire légèrement crispée : le peuple vient de choisir son prodige.
Mes yeux se posent aussitôt sur le maître de la guilde des orfèvres, posté au premier rang des notables. C'est un roturier influent, le relais parfait. Tout en lissant la trame pour masquer la composante magique du sort, j'ancre mon regard dans le sien. Je m'avance d'un pas et lui adresse ces mots d'un ton empreint d'une conviction magnétique, comme une simple constatation :
— Écoutez le chant du feu, maître orfèvre… Les anciens esprits se sont éveillés pour vous tous.
La magie se glisse dans le creux de mes paroles et s'imprime dans son esprit. Son regard se trouble une fraction de seconde, un frisson imperceptible parcourant ses épaules, avant que la suggestion ne prenne toute la place. Pris d'une ferveur soudaine qu'il croit être la sienne, il ôte précipitamment sa toque de velours, fait deux pas vers le bûcher et brandit son chapeau vers la foule en contrebas. Sa voix retentit, puissante et habitée :
« Les esprits de la terre ont parlé ! Ils ont choisi ! Ce n'est pas une bénédiction étrangère, c'est l'âme de Mag-Dara qui répond à la voix de sa duchesse ! »
La tirade claque dans le silence nocturne comme une étincelle sur de la poudre. À ses côtés, le syndic des drapiers emboîte immédiatement le pas, saisissant l'occasion d'affirmer la fierté du pays face à l'Empire :
« Regardez les monolithes ! Même les anciens esprits du feu reconnaissent l'héritière An T-Soir ! »
La contagion est instantanée. Les marchands et maîtres de guilde unissent leurs voix, et les acclamations déferlent le long de la colline, reprises par les milliers de roturiers amassés au bas du chemin :
« Bénie soit notre terre ! Longue vie à la duchesse Énora ! »
Au milieu du tumulte, Lucius Cassian demeure immobile. La récupération politique qu'il tentait quelques secondes plus tôt vient d'être balayée. S'il tente à présent de contester cet événement, il n'accuse plus une jeune orpheline : il insulte la ferveur populaire et la mémoire ancestrale de tout le duché.
Je soutiens son regard avec la sérénité glacée d'une souveraine qu'aucun dogme ne peut plus ébranler. Le clerc impérial sait qu'il vient de perdre cette manche, réduit au silence par la voix même de Mag-Dara.
Au lieu de battre en retraite, je reste au sommet de la colline, baignée par la chaleur rugissante du pyre. Un souverain ne fuit pas son propre triomphe ; il l'exploite.
D'un léger signe de tête, j'indique au sergent Branwen de desserrer le cordon de la garde d'élite. Les notables et les maîtres de guilde, qui n'osaient s'avancer jusque-là, interprètent le geste comme une invitation. L'orfèvre en tête — l'œil encore brillant de la ferveur que je lui ai insufflée —, suivi du syndic des drapiers et des plus riches roturiers de Mag-Dara, s'approchent avec une déférence enthousiaste.
« Votre Grâce… », commence l'orfèvre en s'inclinant plus bas qu'il ne l'a jamais fait devant le représentant impérial. « Ce que nos yeux viennent de voir… C'est la preuve que les anciens pactes protègent encore notre peuple. La guilde des orfèvres est à vos pieds. »
« La terre a parlé, et nous saurons nous en souvenir quand viendra l'heure de lever les taxes ou d'armer la milice », ajoute le drapier, le torse bombé de fierté locale.
Je les écoute avec une grâce mesurée, tenant ma posture d'autorité glacée tout en leur accordant ce qu'ils cherchent désespérément : de la considération. Pour ces hommes enrichis par le commerce mais méprisés par la noblesse impérial, la reconnaissance directe de leur duchesse vaut de l'or. En leur laissant croire qu'ils ont eux-mêmes pris l'initiative de ce mouvement d'adhésion, je les enchaîne à ma cause bien plus efficacement que par la contrainte.
À l'écart, j'observe Lucius Cassian repousser poliment ses acolytes en contrebas. Il voit la bourgeoisie urbaine — le véritable poumon financier du duché — se ranger définitivement derrière mon trône sous ses yeux, sans qu'il ne puisse formuler le moindre reproche.
Je ne leur laisse pas l'espace d'amorcer la moindre négociation. Un bon souverain suscite la dévotion sans jamais distribuer ses faveurs sous le coup de l'émotion.
— Mag-Dara n'oublie jamais ses fidèles, réponds-je d'une voix calme mais souveraine, gravant chaque mot dans l'esprit de ces hommes avides de reconnaissance. Continuez de servir le duché avec la même ferveur, et la maison An T-Soir saura protéger vos intérêts comme elle protège cette terre.
Un murmure d'assentiment ravi parcourt leur groupe. Je n'ai concédé aucune baisse de taxe ni accordé le moindre privilège formel, mais l'illusion d'une proximité avec le trône suffira à alimenter leur loyauté pour des mois.
Au lieu de gagner immédiatement mon carrosse, je choisis de me poster à la lisière du cercle sacré. Une souveraine qui s'éclipse trop rapidement ressemble à une invitée craintive ; une souveraine qui s'attarde parmi les siens montre qu'elle est maître en sa demeure.
D'un geste mesuré, j'indique à la sergente Branwen de s’écarter légèrement pour me rendre accessible, tout en maintenant la distance nécessaire au respect de mon rang. Silla se glisse à mes côtés avec sa vivacité habituelle et me tend une coupe d'argent ciselé, remplie d'un vin léger aux épices locales. Je porte le métal à mes lèvres et en bois une courte gorgée sous le regard attentif des notables. Ce geste simple — partager leur breuvage sur la terre sacrée — achève de sceller l'adhésion de la foule.
Tout autour du brasier, la gravité du rituel cède définitivement la place à une euphorie populaire. Les premières barriques d'eau-de-vie et de bière forte sont percées à coups de masse, et des musiciens improvisés — armés de flûtes en os, de vielles rustiques et de tambours en peau de cerf — font résonner des airs vifs et profanes.
Le peuple se lance dans de gigantesques rondes désordonnées. Les éclats de rire, les chants avinés et le choc des choppes couvrent le crépitement des gigantesques langues de feu. Même les maîtres des guildes, enivrés par la ferveur et l'alcool léger, oublient leur morgue bourgeoise pour se joindre aux festivités.
Je reste là, droite dans ma robe de satin blanc, la coupe à la main. Je laisse les regards croiser le mien et j'accorde quelques signes de tête bienveillants aux artisans et aux paysans qui s'inclinent en passant à ma portée.
