Chapitre 39
Chapitre 39
Le début d'après-midi étirait de longues ombres dorées à travers le sous-bois du parc. En me frayant un chemin parmi les hautes herbes et les fougères, je savourais la légèreté retrouvée de mes mouvements. La lassitude poisseuse de la matinée s'était enfin dissipée, laissant place à une vigueur vive, presque électrique, sous ma peau. Mes sens démultipliés captaient la moindre nuance du bosquet : le craquement sec d'une brindille sous mes bottes, le parfum terreux des feuilles mortes mêlé à la fraîcheur de l'humus, et le bruissement discret de l'eau au loin.
Au détour d'un alignement de chênes centenaires, la végétation s'éclaircit pour dévoiler une clairière ombragée. C'est là que se dressait la grande vasque en pierre mousseuse, ancien vestige oublié des jardins du domaine, dont l'eau sombre et immobile reflétait le feuillage du sous-bois.
Logan était déjà là. Adossé contre le rebord sculpté du bassin, les bras croisés sur sa poitrine, il semblait observer la surface claire de l'eau.
Il était seul.
En apercevant sa silhouette élancée, une bouffée de chaleur me monta aussitôt aux joues. Même si je me sentais à présent maîtresse de mon corps, le souvenir cuisant de la veille me revint de plein fouet. Plus encore que la vulnérabilité absolue de ma métamorphose ou la proximité troublante qu'il avait fallu maintenir, c'était le souvenir désastreux d'avoir vidé mon estomac sur ses bottes en cuir qui me pétrifiait de honte. Une grande dame du domaine, en effet...
— Logan, dis-je en m'avançant vers la clairière, m'efforçant de garder une voix stable.
Il se tourna doucement vers moi. Ses yeux sombres balayèrent mon visage avec une attention méticuleuse, détaillant ma posture avant qu'un mince sourire ne vienne détendre la rigueur de ses traits. Son regard glissa un bref instant vers ses bottes — désormais impeccablement nettoyées —, ce qui ne fit qu'amplifier ma rougeur.
— Tu as nettement meilleure mine, Énora, observa-t-il d'un ton calme, presque chaleureux. La traversée du parc n'a pas été trop éprouvante ?
— Non... Je vais beaucoup mieux, répondis-je en lissant distraitement l'un des entrelacs dorés qui brodaient le tissu de ma robe blanche.
Ajuster le bas de ma jupe me donna au moins une contenance face à son regard.
— La fatigue s'est complètement dissipée, poursuivis-je. Et... pour hier soir... je suis sincèrement navrée. Mes excuses pour tes bottes.
Un léger amusement passa dans ses yeux, sans l'ombre d'une moquerie.
— Elles en ont vu d'autres, répondit-il avec une bienveillance tranquille. L'essentiel est que tu sois sur pied.
Je m'arrêtai à quelques pas de lui, gardant une distance raisonnable, puis jetai un coup d'œil autour de la vasque.
— Où est Morvran ?
— Mon oncle a été retenu un instant au manoir pour une affaire urgente, me répondit Logan en se redressant. Il ne devrait pas tarder à nous rejoindre.
Je levai les yeux vers lui, frappée à nouveau par son gabarit monumental. Sans mes habituels talons hauts pour tricher sur ma taille, la différence était presque comique : ce colosse musclé me dépassait d'au moins deux têtes. La largeur de ses épaules et la puissance qui émanait de son torse rendaient l'idée même qu'il passe ses journées à méditer en forêt presque absurde.
— J'avoue que cela m'étonne, dis-je en laissant filtrer ma curiosité tout en gardant le menton levé pour croiser son regard. Un homme avec une telle carrure... Je t'imaginais mal passer tes journées à étudier des racines, écouter le vent et apprendre des rituels sacrés pour devenir druide.
Logan secoua lentement la tête, un sourire en coin étirant ses traits tout en haut de son impressionnante stature.
— Dans ce cas, détrompe-toi. Je ne suis pas l'apprenti de Morvran, seulement son assistant. Je l'escorte, je veille sur sa sécurité lors de ses déplacements et je gère sa logistique. Mais devenir druide ne m'a jamais traversé l'esprit.
Il se redressa de toute sa hauteur, ancrant ses appuis au sol avec une aisance fluide et martiale. Le mouvement fit jouer l'impressionnante musculature de son dos sous le cuir de son pourpoint.
— Le sacré, la communion avec la nature et les rituels, c'est son domaine, poursuivit-il avec une franchise désarmante en me couvant d'un regard calme. Moi, je suis un guerrier. Et cela me convient parfaitement.
— Un guerrier..., répétai-je en observant la façon dont il scrutait machinalement les abords du sous-bois. Voilà qui explique ta manière de jauger le moindre angle mort depuis mon arrivée.
Un mince sourire étira le coin de ses lèvres, amusé par mon sens de l'observation.
— On ne se débarrasse pas si facilement des réflexes du métier, avoua-t-il d'une voix posée.
Je fis un pas de plus vers lui, balayant du regard son pourpoint de cuir ajusté. Il ne portait aucune panoplie ostentatoire à la ceinture, si ce n'est un large couteau de chasse au fourreau patiné.
— Et quelle est ton arme de prédilection ? demandai-je avec une curiosité sincère. Je doute qu'une dague suffise à rentabiliser une telle carrure sur un champ de bataille.
— Une épée à deux mains, répondit-il sans détour. Un espadon au fer lourd, forgé pour tirer parti de mon allongement et briser les lignes adverses d'un seul revers. Quand la situation l'exige, évidemment. Mais la véritable force d'un guerrier ne réside pas dans la longueur de sa lame.
Il croisa à nouveau ses bras puissants sur son torse, posant sur moi un regard vert forêt empreint d'une gravité tranquille.
— Elle réside dans sa capacité à garder la tête froide quand tout s'embrase autour de lui. Un coup d'épée mal ajusté peut être corrigé ; une impulsion aveuglée par la colère ou la panique, jamais.
Un frisson discret me traversa l'échine. Derrière la simplicité de sa réponse, le sous-entendu était limpide : c'était aussi une leçon destinée à l'ensorceleuse en devenir que j'étais, dont la magie risquait à tout moment de flamber sous le coup des émotions.
— Une philosophie qui doit se révéler particulièrement utile lorsqu'il s'agit de veiller sur un druide... ou d'escorter une noble instable, répliquai-je avec un brin d'ironie dans la voix.
— C'est une discipline de chaque instant, concéda-t-il, un brin d'amusement faisant briller ses yeux vert forêt. Mais jusqu'ici, personne n'a eu à déplorer mes méthodes.
Logan s'avança lentement. Au lieu de s'arrêter face à moi, il commença à décrire un cercle méthodique autour de ma personne. Sa haute carrure découpait la lumière dorée du début d'après-midi, me plongeant un court instant dans la pénombre lorsqu'il traversait mon champ de vision.
Je restai parfaitement immobile, le menton relevé, refusant de trahir la moindre fébrilité sous ce regard vert forêt qui me détaillait sous tous les angles.
— Tu as changé, Énora, murmura-t-il d'une voix grave en contournant mon épaule droite. Et je ne parle pas seulement du fait que tu tiennes debout sans chanceler.
Sa voix résonnait désormais dans mon dos. Le craquement très léger de ses bottes dans l'humus rythmait sa marche lente.
— Ton centre de gravité est plus bas, poursuivit-il. Ton ancrage est ferme. Tu ne portes plus cette inquiétude fébrile de ces dernier jours...
Lorsqu'il repassa sur ma gauche pour boucler sa trajectoire, il ne se contenta pas de passer à côté de moi. Dans un mouvement d'une fluidité troublante, sa main glissa le long de ma taille et le bout de ses doigts vint caresser le creux de ma hanche, traçant une ligne de feu à travers le tissu fin de ma robe blanche.
Le contact ne dura qu'une fraction de seconde. Pourtant, l'impact sur mes sens éveillés fut foudroyant.
Un violent effluve déferla dans ma gorge, étouffant instantanément le parfum terreux du sous-bois. C'était une onde brûlante, envoûtante et suave qui me picota la peau de la nuque jusqu'aux reins. À la base naturelle de terre chauffée au soleil et de résine dorée qui caractérisait Logan s'ajouta soudain une note montante, vive et épicée : de la sauge poivrée, enrobée d'un ambre lourd et de miel sauvage.
Ce n'était ni l'amertume étouffante du stress, ni le piquant métallique de l'agressivité ou de la peur.
Mon esprit, encore balbutiant face à la grille de lecture de ma nouvelle nature, décoda la signature olfactive avec une clarté limpide : du désir. Un désir concentré, d'une densité presque physique, dirigé brusquement sur moi.
Le souffle me manqua. Quand Logan acheva son tour pour se rebloquer face à moi, la tête haute malgré ses deux têtes de plus, ses yeux vert forêt ancrés dans les miens ne montraient plus le moindre amusement. Seulement une gravité chargée d'électricité statique.
Le silence qui suivit était si dense qu'on aurait pu y tailler une lame. Mes narines restaient imprégnées de cette empreinte de sauge poivrée et d'ambre chaud, tandis que mon cœur battait un rythme désordonné contre mes côtes. Logan ne cilla pas, son regard vert forêt ancré dans le mien, sans la moindre ombre d'excuse ou de regret.
Le craquement sec d'une branche au fond du sous-bois brisa net l'électricité suspendue entre nous. L'effluve suave de désir se dissipa presque aussitôt, balayé par une vague olfactive bien différente : une odeur familière de bois ancien et d'eau de rose, nuancée d'une pointe d'herbes froissées et de cendre amère qui trahissait une marche précipitée et un agacement récent.
— Ah ! Vous voilà tous les deux, résonna la voix rocailleuse de Morvran alors qu'il écartait les hautes fougères pour émerger dans la clairière.
En une fraction de seconde, Logan recula d'un pas fluide, retrouvant sa posture de garde du corps impeccable. La chaleur de ses doigts sur ma hanche s'évapora, mais la peau me brûlait encore sous le tissu de ma robe. Je pris une inspiration mesurée pour recomposer mon masque de souveraine.