Chapitre 21 : L’Héritage de Pierre et l'Afflux des Misérables
L'armée impériale avait laissé derrière elle un silence plus lourd que le bruit de ses tambours. Sur le col d'Oku-Hida, la neige tardive de la saison commençait à recouvrir les cadavres des ingénieurs fauchés par l'inversion de gravité. Dans le village, l'atmosphère s'était stabilisée. La pression insupportable que Kuroda Tetchi avait maintenue pour repousser Kensei s'était relâchée, mais elle n'avait pas totalement disparu. Elle s'était transformée en une chape de froid statique.
Tetchi ne s'était pas relevé. Il ne le pourrait plus. La calcification avait dévoré ses hanches, son bassin et ses vertèbres lombaires, soudant son squelette au socle de granit de la place centrale. Ses bras, bien que toujours charnels, étaient animés d'une lenteur léthargique, chaque mouvement exigeant une dépense de Ki disproportionnée pour vaincre la raideur qui gagnait ses tissus.
Akira, accroupi à ses côtés, observait la démarcation grise qui remontait maintenant vers le sternum de son capitaine.
— Les sentinelles signalent des mouvements sur le versant sud, dit l'assassin. Ce ne sont pas des soldats. Leurs vêtements sont en loques et ils avancent sans aucune formation. Ce sont des civils.
Tetchi tourna lentement la tête. Le craquement de ses cervicales résonna dans le silence matinal.
— Combien sont-ils ?
— Une cinquantaine pour le premier groupe. Mais les éclaireurs disent qu'une colonne de plusieurs centaines de personnes remonte la vallée. Des rescapés des provinces que le Shogunat a brûlées pour nous isoler. Ils ont entendu dire que le Démon des Mers avait brisé l'armée de Jade. Ils viennent chercher un abri qu'ils croient imprenable.
Tetchi ferma les yeux. La victoire contre Kensei avait un effet secondaire qu'il n'avait pas anticipé : il était devenu un pôle d'attraction. Le Murim, fatigué par des décennies d'oppression de l'Orthodoxie, voyait en cet homme pétrifié un nouveau centre de gravité.
— Nous n'avons pas de réserves de grains pour cinq cents bouches, Akira. Et l'hiver ne fait que commencer. Si nous les laissons entrer, nous mourrons de faim avant le printemps. Si nous les chassons, nous devenons ce que nous combattons.
— Ryuji propose de les utiliser pour fortifier les accès, suggéra Akira. Mais ce ne sont pas des ouvriers, ce sont des affamés. La plupart tiennent à peine debout.
Tetchi posa sa main de pierre sur le sol. Il sentit les vibrations des pas de la foule qui approchait. Il ne voyait pas seulement des réfugiés ; il voyait une opportunité tactique, bien que brutale.
— Laisse-les entrer, ordonna Tetchi. Mais installe-les dans les hangars à la périphérie. Ne les laisse pas approcher de la cascade. Ryuji doit inventorier chaque sac de riz et chaque bête. Nous allons instaurer un rationnement strict dès ce soir.
Le premier groupe franchit les limites du village à la mi-journée. C'étaient des ombres d'hommes et de femmes, portant leurs maigres possessions dans des ballots de toile usée. Parmi eux se trouvaient quelques guerriers hétérodoxes, reconnaissables à leurs cicatrices et à leurs lames ébréchées, survivants de sectes mineures exterminées par le Shogunat.
Lorsqu'ils atteignirent la place centrale et virent le colosse à demi pétrifié, un silence de mort s'abattit. Ils s'attendait à voir un conquérant sur un trône ; ils trouvaient un homme prisonnier de sa propre défense, dont la peau était devenue la couleur de la montagne.
Un vieil homme, dont la main gauche était manquante, s'avança et s'inclina jusqu'à toucher le sol du front.
— On nous a dit que vous étiez le Pavillon Noir, murmura-t-il. On nous a dit que la loi du Shogun ne s'appliquait plus ici.
Tetchi ne fit aucun geste de bénédiction. Il n'en avait pas la force.
— Ici, la loi est celle de la survie, répondit-il d'une voix sourde qui semblait sortir des entrailles de la terre. Le Shogun ne viendra pas ici car il a peur de ce sol. Mais ce sol ne produit pas de nourriture par miracle. Si vous voulez manger, vous devrez creuser.
Il désigna du regard les pentes abruptes qui entouraient le village.
— Ryuji vous donnera des outils. Vous allez construire des terrasses de culture sous le froid. Vous allez dévier l'eau des sources pour irriguer les champs que nous allons créer. Le Pavillon Noir n'est pas une association de charité. C'est une armée de travailleurs qui n'ont plus rien à perdre.
Les jours suivants furent un cauchemar logistique. Oku-Hida, conçu pour abriter deux cents âmes, dut en absorber huit cents. Les tensions éclatèrent rapidement. Les villageois d'origine voyaient d'un mauvais œil ces étrangers qui consommaient leurs maigres stocks. Les guerriers hétérodoxes, habitués à vivre de rapines, rechignaient à manier la pioche sous les ordres d'un capitaine qui ne pouvait plus bouger ses jambes.
Le septième jour, une bagarre éclata près du puits. Deux anciens membres de la Secte des Spectres avaient tenté de s'emparer d'une double ration de riz en brutalisant une femme du village.
Ryuji intervint, mais il fut rapidement débordé par la violence des guerriers. Akira, posté sur un toit, s'apprêtait à intervenir avec ses dagues quand une vibration sourde émana de la place.
Le sol sous les pieds des combattants se mit à trembler avec une fréquence spécifique. Les deux agresseurs furent soudainement saisis de vertiges violents, leurs membres ne répondant plus à leur volonté. Ils s'effondrèrent, les muscles tétanisés par une onde de choc directionnelle émise par Tetchi.
Le capitaine du Pavillon Noir ne les regardait pas. Ses yeux restaient fixés sur l'horizon.
— La prochaine fois que quelqu'un lève la main sur un membre de cette communauté, je désintègre la structure osseuse de son bras, dit Tetchi. Il n'y a plus de sectes ici. Il n'y a plus de hiérarchie martiale. Il n'y a que ceux qui construisent et ceux qui meurent. Choisissez votre camp.
La menace, portée par la puissance tellurique brute, éteignit instantanément la rébellion. L'autorité de Tetchi n'était plus celle d'un chef de bande, mais celle d'un élément naturel. On n'argumente pas avec un tremblement de terre.
Pourtant, malgré cette discipline forcée, la réalité physique demeurait. Le corps de Tetchi continuait de se pétrifier. Le froid de l'hiver, au lieu de le faire frissonner, accélérait la cristallisation de son sang. La ligne grise atteignait maintenant le bas de ses poumons. Respirer demandait un effort de volonté constant, une contraction rythmée de son Ki pour empêcher sa cage thoracique de se figer définitivement.
Akira, qui passait ses nuits à surveiller l'état de son capitaine, s'inquiétait du silence croissant de Tetchi.
— Tu ne manges plus rien, Tetchi. Ton métabolisme ralentit trop. Si ton cœur s'arrête de battre assez fort, la pétrification va l'atteindre en une nuit.
— Je n'ai plus besoin de nourriture organique, Akira. Mon système nerveux se nourrit directement du Ki que je puise dans la faille. Mais c'est une alimentation corrosive. Elle remplace mes cellules par du silicate. Je ne meurs pas, je change de nature.
Tetchi fit un signe vers le col enneigé.
— Le Shogunat a échoué par les armes. Ils vont maintenant envoyer des espions pour évaluer ma longévité. Ils attendent que je devienne une statue inerte pour revenir brûler ce qui restera. Nous devons agir avant que je ne perde l'usage de mes bras.
— Que veux-tu que je fasse ?
— Nous ne pouvons pas gagner une guerre de front. Nous allons exporter notre modèle. Le Pavillon Noir ne doit plus être un lieu, mais une idée. Tu vas prendre vingt de nos meilleurs pisteurs et tu vas quitter la vallée.
Akira se raidit.
— Je ne te laisserai pas ici sans protection.
— Je suis protégé par la montagne elle-même, Akira. Nul ne peut m'approcher sans que je ne le sente à des lieues. Ta mission est plus importante. Va dans les ports, va dans les mines. Partout où le Shogunat exploite le peuple, implante une cellule du Pavillon Noir. Dis-leur que le Démon des Mers ne bougera plus jamais, mais qu'il voit tout par les vibrations du sol. Dis-leur que chaque fois qu'un oppresseur frappera le sol de sa botte, je l'entendrai.
Akira comprit la portée psychologique de la stratégie. Transformer un leader immobilisé en un mythe omniprésent, une divinité souterraine dont l'oreille est collée à la croûte terrestre. Le Shogunat ne craignait plus le pirate, mais il craindrait l'idée que le sol même de l'empire était devenu un informateur pour le rebelle d'Oku-Hida.
— Je partirai à l'aube, accepta Akira.
— Une dernière chose, ajouta Tetchi. Prends Ryuji avec toi. Il a le sens de l'organisation. Laissez ici Genzo et les paysans. Je n'ai besoin de personne pour tenir cette place.
Le lendemain matin, une petite troupe quitta discrètement la vallée, s'évanouissant dans les brumes des Alpes de Hida. Oku-Hida restait peuplée de centaines de bouches à nourrir et d'un homme qui se transformait lentement en monument.
Tetchi, désormais seul au centre de la place, laissa ses bras retomber sur ses cuisses de pierre. La neige commença à s'accumuler sur ses larges épaules, lui donnant déjà l'apparence d'une divinité oubliée. Il ne ressentait plus le froid. Il écoutait.
Il écoutait le craquement de la glace dans les torrents. Il écoutait le murmure des racines des pins qui cherchaient leur chemin entre les rochers. Et, loin, très loin vers l'est, il commença à percevoir les vibrations rythmiques de la marche d'une nouvelle délégation. Ce n'étaient pas des soldats, mais des diplomates. L'Orthodoxie changeait de tactique. Le siège militaire était terminé, le siège politique commençait.
Tetchi ajusta sa respiration, brisant une fine pellicule de glace qui s'était formée sur ses lèvres. Le combat pour l'unification du Murim venait d'entrer dans sa phase la plus statique, et pourtant la plus violente.