Chapitre 20 : La Guerre d'Attrition
Le siège d'Oku-Hida entra dans son troisième jour. Autour de la vallée, la ligne de crête s'était transformée en une redoute militaire impériale. Kensei n'avait ordonné aucun nouvel assaut frontal. Il appliquait une doctrine de strangulation méthodique. Ses troupes avaient creusé un réseau de tranchées à la limite exacte de la zone de pression, empêchant toute sortie, tandis que des feux de garde brûlaient jour et nuit pour interdire à l'obscurité d'offrir une couverture aux assiégés.
Au centre du village, Tetchi demeurait cloué au sol. La calcification, qui s'était arrêtée à ses mollets le premier jour, avait lentement progressé jusqu'à ses genoux. Sa peau avait pris la texture et la température de la pierre ponce. Chaque inspiration était devenue une épreuve mécanique, ses poumons luttant contre la densité de l'air qu'il maintenait lui-même sur toute la vallée.
Akira s'approcha, une gourde d'eau à la main. Il contourna la zone où la roche avait fusionné avec la chair de son capitaine.
— Ils ne bougent pas de leurs tranchées, rapporta l'assassin. Leurs réserves de vivres peuvent tenir des mois. Les nôtres, enfermés sous ce dôme, tiendront tout au plus trois semaines. Le niveau du puits a baissé d'un mètre cette nuit.
Tetchi ne répondit pas immédiatement. Il calibrait son Ki pour ne pas gaspiller la moindre once d'énergie dans la parole.
— Kensei a détourné les sources d'altitude, finit-il par articuler, la voix sèche. C'est pour cela que le puits s'assèche. Il compte nous faire mourir de soif avant de relancer une offensive.
— Je peux sortir, proposa Akira, la main sur ses dagues. S'il n'y a pas d'assaut balistique à repousser, tu peux ouvrir une micro-faille dans le Sceau pendant quelques secondes. Juste assez pour que je passe. J'irai saboter leurs barrages en amont.
— Non. Si tu sors, tu seras immédiatement repéré par leurs pisteurs. Kensei a déployé des limiers capables de percevoir la moindre signature de chaleur vitale dans le froid de la nuit. Il t'attend. Son objectif n'est pas seulement de nous assoiffer, il veut me forcer à relâcher la pression atmosphérique pour que vous puissiez sortir.
Tetchi ferma les yeux et abaissa son centre de gravité spirituel. Sous ses pieds, le bloc de basalte de la grotte résonna. Il projeta son Ki au-delà des limites du village, s'enfonçant profondément sous les lignes ennemies.
Il visualisa le réseau aquifère de la montagne. Kensei avait effectivement fait construire des barrages de terre et de bois sur les trois ruisseaux principaux qui alimentaient la nappe phréatique d'Oku-Hida.
— Si Kensei joue avec la terre, je ferai de même, déclara Tetchi.
Il contracta les muscles de ses cuisses, ou du moins ce qu'il en restait avant la démarcation minérale. Il injecta une impulsion de Ki destructeur à très basse fréquence dans la couche sédimentaire. L'onde voyagea sous le camp impérial à plus de quarante mètres de profondeur, sans alerter les sentinelles en surface, jusqu'à atteindre la roche meuble soutenant les barrages improvisés.
Tetchi déclencha une liquéfaction des sols.
En un instant, la terre sous les barrages perdit sa cohésion. Les structures de bois s'effondrèrent sur elles-mêmes, englouties par la boue. L'eau accumulée se libéra d'un coup, mais au lieu de s'écouler en surface, elle s'engouffra dans les failles fraîchement ouvertes par Tetchi, réalimentant directement la nappe phréatique sous le village.
Sur la place, le niveau du puits remonta avec un glouglou sonore. Akira hocha la tête, impressionné par la précision chirurgicale de la manœuvre.
Cependant, la réaction de l'armée impériale fut immédiate. Depuis les hauteurs, les cors sonnèrent. Kensei avait perçu la perturbation tellurique.
Trente minutes plus tard, Kensei apparut à la lisière du Sceau, escorté par un bataillon d'ingénieurs militaires lourdement équipés. Ils portaient des cylindres de fonte remplis d'une poudre noire extrêmement instable, raffinée par les alchimistes du Shogunat.
— Il a compris qu'il ne peut pas nous affamer sans que tu ne contournes ses pièges par le sous-sol, analysa Akira. Il va utiliser des explosifs à détonation spirituelle.
Kensei donna un ordre bref. Les ingénieurs s'avancèrent et commencèrent à enfoncer des pieux métalliques creux dans le sol, juste à la frontière de la barrière de pression. Ils insérèrent les cylindres explosifs à l'intérieur.
— Ils ne cherchent pas à faire sauter le dôme, dit Tetchi. Ils vont faire exploser la croûte terrestre tout autour du périmètre pour créer une tranchée béante. S'ils séparent physiquement Oku-Hida du reste de la chaîne de montagnes, mon point d'ancrage n'aura plus de quoi s'alimenter.
L'assaut n'était plus spirituel, il devenait industriel.
Les ingénieurs allumèrent les mèches infusées de Ki. Quelques secondes plus tard, une série de détonations sourdes secoua la vallée. Des tonnes de roche et de terre furent projetées en l'air. Une crevasse de cinq mètres de large commença à se former autour du village, sectionnant les racines, les veines d'eau et les lignes de faille.
Tetchi accusa le coup de plein fouet. Son approvisionnement en énergie tellurique venait d'être brutalement amputé de moitié. Pour compenser la perte d'alimentation et maintenir le dôme atmosphérique, son propre corps dut combler le déficit.
La ligne de calcification bondit. Elle dévora ses cuisses en quelques battements de cœur, remontant jusqu'à ses hanches. Son bassin se figea, soudé au sol de la place. La douleur fut fulgurante, une sensation de froid absolu dévorant ses organes internes, mais il ne relâcha pas le Sceau.
— Tetchi ! hurla Akira en voyant la pierre grise engloutir le bas du corps de son capitaine. Lâche le dôme ! S'ils creusent encore, tu vas finir entièrement pétrifié !
— Si je lâche... ils massacrent tout le monde, grinça Tetchi, les dents serrées à s'en briser l'émail.
À l'extérieur, Kensei observait la crevasse avec satisfaction. Il donna l'ordre de préparer une deuxième salve d'explosifs pour élargir et approfondir la faille.
Tetchi comprit que la guerre d'usure était perdue d'avance face à la logistique impériale. Il devait mettre un terme au siège immédiatement, avant que la prochaine explosion ne coupe définitivement son lien avec la roche mère.
— Akira... Recule. Va dans le temple avec les autres.
L'assassin hésita, ses poings serrés de frustration. Mais l'ordre était clair, et l'urgence absolue. Il tourna les talons et sprinta vers la cascade.
Tetchi ferma les yeux. Puisqu'il ne pouvait plus compter sur l'alimentation externe de la montagne pour repousser l'armée, il allait utiliser l'énergie accumulée sous le village lui-même, et la relâcher d'un seul coup. Il allait transformer la pression atmosphérique défensive en une arme offensive.
Il cessa de canaliser le Ki pour densifier l'air à l'intérieur du dôme. À la place, il inversa le flux de gravité sur l'anneau extérieur du village, là où Kensei et ses ingénieurs préparaient les explosifs.
La manœuvre exigeait un effort biomécanique destructeur. Les veines sur le torse et le cou de Tetchi gonflèrent, devenant noires.
— RÉTORSION TELLURIQUE : L'INVERSION DU SOCLE.
Ce qui se produisit à la périphérie du village défia les lois de la physique. La gravité, soudainement repoussée depuis le centre du Sceau, frappa les lignes impériales avec la force d'un raz-de-marée invisible.
Kensei et ses ingénieurs furent fauchés. Les cylindres d'explosifs, la terre, les rochers et les hommes furent violemment projetés à l'horizontale, s'écrasant contre la ligne de crête située plusieurs centaines de mètres plus haut. L'avant-garde du camp impérial fut littéralement balayée de la surface de la montagne. Les tentes furent arrachées de leurs piquets, l'artillerie fut retournée comme des jouets de paille, et les chevaux paniquèrent, fuyant dans le blizzard de poussière.
Kensei, grâce à sa propre maîtrise de la Terre, parvint à s'ancrer in extremis en plantant sa lance et en s'y accrochant, le corps à l'horizontale, fouetté par la tempête de pression de Tetchi.
L'effort ne dura que dix secondes. Mais ce fut suffisant pour raser le premier kilomètre du campement ennemi et détruire la totalité de leur matériel de siège.
Tetchi coupa l'émission de Ki. La gravité reprit ses droits. Kensei retomba lourdement au sol, le souffle coupé, entouré par les cadavres de ses ingénieurs et les débris de son expédition. Le Grand Maître leva les yeux vers le village. Le message était clair : s'ils s'approchaient de nouveau de la ligne, la montagne les rejetterait dans le vide.
Tetchi s'affaissa légèrement. Son buste tomba en avant, ses mains s'enfonçant dans la terre de la place. Il haletait, crachant un filet de sang coagulé.
La calcification, accélérée par cette ultime attaque, s'était arrêtée juste au-dessus de son sternum. La moitié inférieure de son corps n'était plus humaine. Elle formait désormais un bloc solide de granit gris, encastré dans le sol. Ses organes vitaux supérieurs et ses bras fonctionnaient encore, mais il était cloué sur place, transformé en une sentinelle à moitié minérale.
Depuis le col, les survivants de l'armée impériale commencèrent à sonner la retraite générale. Kensei, conscient qu'il n'avait plus les ressources nécessaires pour reprendre le siège sans subir des pertes inacceptables, ordonna le repli. Le Shogunat venait de perdre.
Akira ressortit du temple et courut vers la place centrale. En voyant l'état de son capitaine, l'assassin tomba à genoux.
— Tu les as repoussés, constata Akira, la voix rauque.
Tetchi redressa péniblement la tête. Ses yeux ambrés se posèrent sur la poussière qui retombait sur la vallée, masquant la fuite de l'ennemi.
— Le col est libre, Akira, articula Tetchi, sa respiration sifflante. La porte est ouverte.
Il regarda ses propres jambes, devenues de la pierre froide.
— Mais je ne franchirai plus jamais cette porte. Le siège est terminé.