Chapitre 12 : Le Tombeau d'Azur et le Poids des Cendres
Le ciel au-dessus de Kyoto se déchira avec la lenteur d'une agonie. La sphère d'énergie pure, invoquée par le sacrifice aveugle des disciples du Mont Hiei, n'était pas un simple trait de foudre. C'était un océan de lumière azurée qui s'effondrait sur la terre, une punition divine destinée à effacer jusqu'au souvenir de la rébellion.
Sur la place du Griffon d'Or, Kuroda Tetchi hurla sa fureur, tentant d'ériger un mur de Miasme Abyssal. Ses méridiens, déjà atrophiés par les tortures du Puits, brûlaient d'une douleur qui transcendait la chair. À ses côtés, Mayanari canalisait son Ki de l'Aube, tentant de stabiliser le vortex corrompu de son ancien ennemi.
Mais la fureur d'un démon et la volonté d'un renégat ne pesaient rien face à l'inertie de l'univers.
— Le miasme ne tiendra pas ! cria Mayanari, sa voix presque couverte par le bourdonnement apocalyptique de la sphère qui descendait sur eux. Ta haine est immense, Kuroda, mais elle n'est pas infinie !
Tetchi cracha une gorgée de sang noir qui s'évapora avant même de toucher le sol. Son Nodachi, saturé au-delà de ses limites, commença à se fissurer, des éclats de métal ardent se détachant de la lame maudite.
— Je ne m'agenouillerai pas ! rugit le géant, ses muscles se déchirant sous l'effort.
Mayanari posa son regard sur lui. L'épéiste blanc comprit, avec une lucidité foudroyante, que s'ils restaient unis dans cette résistance vaine, ils seraient tous deux réduits en poussière. Or, le monde n'avait plus besoin d'un prodige de l'orthodoxie. Le monde avait besoin d'un homme capable de détruire le système de l'intérieur, d'un homme capable d'unifier ce qui restait des ruines. Et cet homme était en train de se consumer à ses côtés.
Un sourire triste, dénué de tout regret, étira les lèvres de Mayanari.
— Ma lumière n'a été qu'un mensonge servant à aveugler les faibles, murmura l'épéiste, bien que Tetchi pût l'entendre clairement. Laisse ma mort être la seule chose vraie que j'aie accomplie.
Avant que Tetchi ne puisse comprendre le sens de ces paroles, Mayanari rompit leur connexion. Puisant dans l'essence même de son âme, l'épéiste blanc s'interposa entre Tetchi et le cataclysme. Il ne chercha pas à repousser l'attaque. Il ouvrit les bras pour l'accueillir.
— Mayanari ! Non ! hurla Tetchi en tentant de le retenir.
L'impact fut d'une violence absolue, mais étrangement silencieux.
La lumière azurée heurta l'Aube de Mayanari. Pendant une seconde qui parut s'étirer sur l'éternité, la silhouette blanche de l'épéiste brilla d'un éclat si intense qu'il occulta la foudre divine. Mayanari brûlait sa propre existence pour dévier le cœur de l'attaque loin de Tetchi. Son armure fondit, sa chair se transforma en lumière, et finalement, son corps tout entier se désintégra en une myriade de particules lumineuses qui furent balayées par le vent stellaire.
La déviation désespérée de Mayanari sauva la vie de Tetchi, mais elle ne put sauver Kyoto.
La foudre s'abattit sur la place du Griffon d'Or. L'onde de choc thermique vaporisa instantanément les milliers de corps qui s'y trouvaient. Les pierres millénaires du palais impérial se liquéfièrent. Les habitations de bois des quartiers environnants furent balayées comme des fétus de paille par un souffle ardent qui s'étendit sur des lieues.
Tetchi, protégé par l'ultime sacrifice de son rival, fut projeté à travers les décombres incandescents. Son corps percuta les ruines d'un mur d'enceinte. Sa vision vacilla, puis tout sombra dans un néant glacial.
Lorsqu'Akira le Sans-Visage parvint enfin à desceller la lourde porte de bronze du bunker souterrain, une poussière grise et étouffante s'engouffra dans les ténèbres. Le Shogun, recroquevillé dans un coin de la salle des archives, tremblait de tout son être.
— Est-ce... est-ce fini ? balbutia le Fils du Ciel, le visage couvert de crasse.
Akira ne daigna pas lui accorder un regard. Il referma la porte derrière lui et s'avança dans ce qui restait de la capitale.
Le spectacle était d'une beauté macabre. Kyoto n'existait plus. Une épaisse couche de cendres grises, ressemblant à une neige sale, recouvrait un paysage de cratères fumants et de poutres calcinées. Il n'y avait plus de cris. Il n'y avait plus de batailles. Les milliers de parias qui avaient suivi Tetchi, les soldats impériaux, les disciples des sectes... tous avaient été unis dans une mort commune et aveugle.
Le silence était absolu, seulement troublé par le crépitement lointain de quelques braises.
L'assassin marcha à travers cette nécropole à ciel ouvert. Son masque de bois était impassible, mais ses poings étaient serrés à s'en faire saigner les paumes. Il ne cherchait pas de survivants parmi les décombres de l'armée rebelle ; il savait qu'il n'y en avait aucun. Il cherchait une seule signature énergétique.
Il la trouva près des vestiges de l'enceinte Nord.
Kuroda Tetchi n'était plus qu'un amas de chair brisée à demi enfoui sous les gravats. Son armure de pirate était disloquée. Son Nodachi, fondu, n'était plus qu'un morceau de scorie méconnaissable. Le géant respirait encore, mais son souffle n'était qu'un râle faible et irrégulier.
Akira s'agenouilla près de lui. Il posa deux doigts sur le poignet de son capitaine. Ce qu'il sentit lui glaça le sang, plus encore que la vision de Kyoto rasée.
Le Miasme Abyssal avait disparu. Les méridiens de Tetchi, autrefois des fleuves tumultueux de pouvoir hétérodoxe, étaient asséchés, brisés en mille endroits par le choc du rituel céleste. Le "Démon des Mers" n'était plus. Il ne restait qu'un homme à l'agonie, privé de son art martial, privé de son armée, privé de sa haine.
Tetchi entrouvrit un œil, la cornée injectée de sang.
— Mayanari... murmura-t-il, la voix si faible qu'Akira dut se pencher pour l'entendre.
— Il n'est plus, Capitaine, répondit l'assassin d'une voix neutre, bien que son cœur se serrât. Il ne reste plus rien. Ni l'orthodoxie, ni le Pavillon Noir. Il ne reste plus que des cendres.
Une toux sanglante secoua le corps de Tetchi. Il ferma les yeux, acceptant la défaite absolue.
— Laisse-moi, Akira. Ma guerre... est finie. L'océan m'appelle.
— Vous m'avez sauvé de la fange de Sakai, répondit Akira en glissant ses bras sous les épaules massives de son capitaine. Vous m'avez juré que je ne serais plus jamais un chien abattu. Je refuse de vous laisser mourir dans les ruines de leur hypocrisie.
Avec un effort surhumain, l'assassin hissa le corps inerte de Tetchi sur son dos. Le poids du colosse menaçait de briser la colonne vertébrale d'Akira, mais la volonté du Sans-Visage était forgée dans un acier que même la foudre divine ne pouvait faire fondre.
Il ajusta son emprise, fixa le nord, et se mit en marche.
Derrière eux, dans les profondeurs de la terre, le Shogun survivait, terré comme un insecte. L'orthodoxie clamerait la victoire. Ils écriraient que le démon avait été foudroyé par la justice des cieux. Ils rebâtiraient leurs palais sur les ossements d'innocents.
Mais Akira s'en moquait. Chaque pas qu'il faisait dans la cendre soulevait un petit nuage gris. Ses semelles laissaient des traces qui seraient bientôt recouvertes par le vent.
Ils quittèrent la plaine de la désolation, s'enfonçant dans les brumes naissantes qui entouraient les grandes chaînes montagneuses de la région de Hida. L'air y devenait plus froid, plus pur, lavé de l'odeur du sang et du métal.
Akira ne marchait pas vers un nouveau champ de bataille, ni vers un port pour y trouver un navire. Il marchait vers l'oubli. Il portait sur son dos un homme brisé qui devait réapprendre à respirer, à marcher, et peut-être, un jour, à vivre sans le fardeau d'une vengeance qui l'avait consumé.
Le crépuscule enveloppa les deux ombres solitaires tandis qu'elles s'évanouissaient dans l'immensité silencieuse des montagnes ancestrales, laissant le Murim à ses propres mensonges. La fureur était éteinte. Le temps de la guérison, longue et silencieuse, venait de commencer.