Chapitre 11 : Le Carnage du Griffon d'Or
La place du Griffon d'Or n'était plus qu'un chaudron bouillonnant où se mêlaient les hurlements de terreur et le fracas de l'acier. L'instant d'après la parade magistrale de Mayanari, le temps sembla reprendre son cours avec une violence démultipliée. L'air, saturé par l'ozone du Ki de l'Aube et la pestilence du Miasme Abyssal, vibrait d'une tension telle que les vitraux des palais environnants volèrent en éclats.
Sur l'échafaud, le Grand Maître de la Secte du Tigre de Fer hurlait des ordres que personne n'écoutait plus. Sa hache brisée à la main, il fixa Mayanari avec une haine qui dépassait l'entendement.
— Tu as signé ton arrêt de mort, petit prodige ! rugit-il en concentrant son Ki doré dans ses poings nus. Que ton sang serve de leçon aux traîtres !
Le vieil homme se jeta sur Mayanari avec la force d'une montagne en mouvement. Ses coups, capables de broyer le fer, pleuvaient avec une cadence infernale. Mayanari, dont l'armure blanche était désormais maculée par la suie des explosions, parait chaque assaut avec une économie de mouvement qui frisait la perfection. Son katana, l’ Éclat de Justice, traçait des arcs de lumière qui semblaient scinder l'espace lui-même.
— Ma loyauté allait à la justice, pas à vos ambitions personnelles, répondit Mayanari d'une voix calme, malgré l'intensité de l'échange. Si la lumière doit devenir aveugle pour subsister, alors je préfère marcher dans la nuit.
Pendant ce temps, Kuroda Tetchi s'était redressé. Son corps, labouré par les tortures, semblait se reconstruire par la seule force de sa volonté. Les blessures infligées par les aiguilles chauffées à blanc ne saignaient plus ; elles fumaient, exhalant un brouillard noir qui s'enroulait autour de ses muscles comme une seconde peau. Il leva son Nodachi, dont la lame ébréchée vibrait d'une soif de vengeance millénaire.
— Ne m'oubliez pas, vieux débris, gronda Tetchi en s'immisçant dans le duel.
D'un revers puissant, il balaya trois gardes impériaux qui tentaient de monter sur l'estrade, les envoyant s'écraser vingt mètres plus bas dans la foule. Puis, il abattit son arme sur le Grand Maître. Le choc entre le Nodachi maudit et les poings dorés du patriarche produisit une détonation qui fit trembler les fondations de l'échafaud.
Au bas de la plateforme, le chaos était total. Akira le Sans-Visage était devenu une ombre insaisissable. Il ne se battait pas ; il exécutait. Ses mouvements étaient si fluides qu'il semblait se téléporter d'un garde à l'autre. En quelques secondes, une dizaine de disciples de la Grue d'Azur gisaient au sol, leurs gorges tranchées avec une précision chirurgicale.
— Protégez la tribune ! hurla la Grande Maîtresse de la Grue d'Azur, qui tentait désespérément de canaliser son Ki pour protéger le Shogun.
Mais Jiro et ses deux mille parias ne leur en laissèrent pas le temps. Utilisant des grappins et des échelles de fortune, les insurgés escaladèrent les balcons de la place. Des flacons de poudre noire, mélangés à des résidus de Ki instable, furent lancés au milieu des formations de lanciers impériaux. Les explosions, aux reflets pourpres, déchiraient les rangs de l'orthodoxie, créant des brèches où s'engouffraient les rônins assoiffés de sang.
Tetchi, sur l'échafaud, dominait désormais le Grand Maître du Tigre de Fer. Malgré sa puissance, le vieil homme ne pouvait rivaliser avec la rage primale du pirate.
— Tes méridiens sont sclérosés par ton arrogance, railla Tetchi. Tu as passé trop de temps dans tes palais et pas assez sur le champ de bataille.
D'un coup de tête brutal, Tetchi brisa la garde du patriarche. Puis, il saisit le bras du vieil homme et, d'une torsion sèche, fit craquer l'os de l'humérus. Le cri du Grand Maître fut étouffé par la main massive de Tetchi qui se referma sur sa gorge.
— Regarde ton empire brûler, murmura le Démon des Mers avant de projeter le vieillard directement vers la tribune impériale.
Le corps du Grand Maître percuta le rideau de bambou du Shogun, entraînant dans sa chute les soies dorées et les structures de bois précieux. Le Shogun, un homme chétif dont le visage était désormais livide de terreur, apparut enfin aux yeux de tous, dépouillé de son mystère et de sa protection.
Mayanari, voyant le Shogun exposé, s'apprêta à s'élancer, mais il fut stoppé par une pluie de flèches de Ki azur. La Grande Maîtresse de la Grue d'Azur, les yeux révulsés par la transe martiale, invoquait le "Vol des Mille Oiseaux". Des centaines de traits d'énergie filèrent vers l'échafaud.
— Mayanari, derrière moi ! rugit Tetchi.
Le géant planta son Nodachi dans le bois de l'estrade et libéra la totalité de son Miasme Abyssal. Un dôme de ténèbres absolues enveloppa les deux guerriers. Les flèches de Ki pur venaient s'y désintégrer, incapables de percer cette barrière de haine pure.
Cependant, l'effort était colossal. Tetchi cracha une gerbe de sang noir, ses genoux fléchissant sous la pression.
— Tu ne pourras pas tenir éternellement, Kuroda ! s'exclama Mayanari en posant sa main sur le dos du pirate.
L'épéiste blanc ferma les yeux et commença à injecter son propre Ki de l'Aube dans le réseau de méridiens dévasté de Tetchi. C'était un acte de folie : mélanger deux énergies aussi antagonistes aurait dû provoquer leur explosion immédiate. Mais, portées par une volonté commune, les deux forces fusionnèrent en une aura grise, neutre et terrifiante.
Le dôme de miasme se transforma en une onde de choc omnidirectionnelle. Le "Murmure du Néant" balaya la place du Griffon d'Or. Les disciples des sectes furent projetés au sol, leurs sens temporairement anéantis par cette fréquence énergétique inconnue. Même les bannières orthodoxes se consumèrent instantanément.
Profitant de ce moment de flottement, Akira apparut aux côtés du Shogun. Sa dague était déjà sous la gorge du souverain.
— Ne bougez pas, ordonna l'assassin. Votre vie ne tient qu'à la patience de mon capitaine.
Le silence revint sur la place, un silence lourd, ponctué seulement par le crépitement des incendies. Tetchi et Mayanari descendirent de l'échafaud, marchant côte à côte au milieu des cadavres et des blessés. La foule des insurgés s'écarta pour les laisser passer, frappée par la puissance qui émanait de ce duo improbable.
Tetchi s'arrêta devant la tribune dévastée. Il leva son Nodachi vers le Shogun, dont la couronne était tombée dans la poussière.
— Ton règne de mensonges s'achève ici, dit Tetchi. Les sectes ne sont plus que des cadavres qui s'ignorent. Le peuple a vu que leurs dieux pouvaient saigner.
Il se tourna ensuite vers Mayanari.
— Et toi, épéiste ? Vas-tu achever ce que nous avons commencé ?
Mayanari regarda le Shogun, puis il regarda la ville de Kyoto qui s'embrasait. Il vit au loin les fumées des renforts des provinces qui approchaient. La bataille du Griffon d'Or n'était qu'une escarmouche dans la guerre totale qui s'annonçait.
— Le Shogun doit rester vivant, déclara Mayanari d'une voix ferme. S'il meurt maintenant, le pays sombrera dans une anarchie que même toi tu ne pourras pas contrôler. Il sera notre otage, le symbole de la transition vers un nouvel ordre.
Tetchi grogna, mais il reconnut la sagesse de ces paroles. Un cadavre ne signe pas de traités.
— Très bien. Akira, emmène-le. Jiro, sécurise le palais. Nous ne partons pas de Kyoto. Nous en faisons notre nouvelle base.
Soudain, une détonation bien plus puissante que les précédentes retentit depuis les montagnes entourant la ville. Une colonne de lumière bleue s'éleva vers le ciel depuis le Mont Hiei.
Tetchi et Mayanari se figèrent. Ils reconnurent tous deux cette signature énergétique.
— Le Rituel de la Purification Céleste, murmura Mayanari, le visage décomposé. Ils ont osé... Les sectes provinciales sacrifient leurs propres disciples pour invoquer la foudre divine sur la capitale. Ils préfèrent détruire Kyoto plutôt que de la laisser entre nos mains.
Tetchi serra la garde de son arme. Son rire démoniaque résonna de nouveau, mais cette fois, il portait une nuance de respect pour la folie de ses adversaires.
— Ils veulent nous envoyer le feu du ciel ? Parfait ! J'ai toujours voulu voir si l'abysse pouvait avaler le soleil.
Il se tourna vers ses troupes, son aura noire et grise s'étendant désormais sur toute la place.
— Préparez-vous ! Le véritable combat commence maintenant ! Le Pavillon Noir ne flottera pas seulement sur les débris de ce palais, il couvrira le monde entier !
Alors que les premiers éclairs bleus commençaient à déchirer les nuages au-dessus de Kyoto, l'alliance de l'ombre et de la lumière se prépara à affronter la colère d'un monde qui refusait de changer.