Chapitre 1
Dans un coin oublié du monde, entre des vallées étroites et des montagnes que même les cartes refusent de nommer, s’étendait un petit royaume rongé par la misère. Jadis terre de sagesse et de beauté, il était aujourd’hui devenu l’ombre de lui-même, étouffé sous le joug d’un monarque cruel dont la seule passion était le pouvoir.
Le Roi Tyran.
Son palais, construit à la sueur du peuple, se dressait comme une épine noire au sommet de la capitale. Marbre blanc taché de sang, colonnes d’or entourées de chaînes, son trône dominait une salle où la lumière avait cessé d’entrer depuis longtemps.
C’est là que le Chevalier Sans Nom se tenait. À genoux. Prosterné.
Son armure usée et cabossée portait les marques de nombreuses batailles. Le métal craquait à chaque mouvement, mais l’homme, lui, restait immobile. Le silence de mort dans la salle semblait presque sacré.
Puis, sans un mot, il se releva.
Dans sa main droite, l’épée des Justes, une lame forgée dans l’acier noir du gouffre d’Ylanor. Aucune lumière ne s’y reflétait, et pourtant, elle brillait d’un éclat menaçant. Le roi, assis sur son trône surélevé, le regardait de haut, un rictus méprisant sur le visage.
— Tu oses me menacer dans MA salle du trône ? hurla-t-il en se levant, le visage rougi par la colère. Si tu fais ça, misérable, tu le regretteras toute ta vie ! Je suis le Roi ! Le sang royal coule dans mes veines, et toi, tu n’es qu’un chien errant sans nom !
Le Chevalier ne répondit pas.
Il avança.
Un pas. Lent. Pesant. Puis un autre.
Le roi, soudain, blêmit. La sueur perla sur son front, coula le long de ses tempes. Son regard s’agita, à la recherche de gardes, de secours.
— À L’AIDE ! QUELQU’UN ! ARRÊTEZ-LE ! IL EST FOU !
Mais il n’y avait plus personne. Tous étaient tombés, un à un, sur le chemin menant à cette salle. Les plus fidèles étaient morts. Les plus lâches s’étaient enfuis.
Le Chevalier Sans Nom leva son épée.
— NON—
Un unique mouvement.
La lame transperça la poitrine du roi, droit dans le cœur. Le cri mourut dans sa gorge. Son corps trembla, puis s’écroula au pied du trône. Une flaque de sang s’étendit lentement sur le marbre fissuré.
Des bruits de pas précipités résonnèrent soudain dans le couloir. Les derniers chevaliers loyaux, quelques serviteurs encore vivants, accouraient, alertés par les cris.
Quand ils entrèrent dans la salle du trône, ils furent saisis d’horreur.
Le sol était couvert de cadavres. Les tentures rouges trempaient dans le sang. Le trône, souillé, avait perdu son éclat. Et devant eux, impassible, se tenait le Chevalier Sans Nom, toujours debout, sa lame ruisselant du sang du roi.
Sans un mot, il saisit le cadavre royal par les cheveux et le lança violemment vers le groupe figé d’effroi.
— Voici votre roi. souffla-t-il, d’une voix grave.
Personne n’osa bouger. Même respirer devenait difficile. La peur paralysait leurs membres. Certains pleuraient. D’autres tombaient à genoux.
Puis, une voix féminine fendit le silence.
— PÈÈÈRE !!!
Une jeune femme entra en courant, sa robe de soie tâchée de poussière, les cheveux défaits, les joues baignées de larmes.
La princesse.
Fière, belle, arrogante. Connue pour son mépris du peuple, pour ses caprices et son insensibilité. La fille chérie du tyran.
Elle se jeta aux pieds du cadavre, l’enlaça dans un sanglot, puis releva la tête, le regard brûlant de haine.
— Tu vas le payer, ordure !
Elle s’empara de l’épée tombée des mains d’un garde et chargea.
Le Chevalier Sans Nom ne bougea pas. Ses yeux, calmes, fixaient la princesse comme s’il regardait déjà un fantôme.
— L’arrogance vous a tous tués.
Un éclair d’acier. Un seul coup.
L’épée transperça la gorge de la princesse. Elle s’arrêta net, ses yeux grands ouverts de surprise et de douleur. Du sang coula de ses lèvres. Elle s’effondra sans un bruit, son corps s’écrasant aux pieds de son père.
Un long silence tomba de nouveau.
Le Chevalier Sans Nom rengaina lentement son épée. Puis, sans accorder un regard aux survivants, il s’avança vers les coffres ouverts du trésor royal. Il attrapa trois grands sacs d’or, les jeta sur son dos comme s’ils ne pesaient rien, et quitta la salle.
Dehors, le ciel s’assombrissait. Le vent soulevait la poussière, annonciateur d’un changement. Dans la cour déserte, un cheval noir l’attendait, attelé à un chariot solide.
Il déposa les sacs d’or à l’intérieur, puis s’éloigna de quelques pas. Il sortit une petite pierre gravée de runes anciennes et la brisa entre ses doigts.
Le château trembla.
Une détonation retentit. Les murs s’effondrèrent dans un grondement sourd. Le feu jaillit par les fenêtres. Une colonne de fumée noire s’éleva dans le ciel.
Le tyran et son royaume de peur disparaissaient dans les flammes.
Sans un mot, le Chevalier Sans Nom grimpa sur sa monture. Il jeta un dernier regard vers les ruines.
Puis il tourna les rênes et s’éloigna.
Vers l’est. Vers l’inconnu.
Vers sa quête.
Car ceci n’était que le premier acte. Il lui restait cinq promesses à honorer.
Cinq épouses à retrouver.
Et un dernier voyage à accomplir.