Chapitre 2
Si j'avais su…
— Votre fils a des capacités, monsieur Seo, c'est indéniable. Ses résultats sont bien au-dessus de ceux de ses camarades.
— Alors quelle est la raison de cette convocation, madame la proviseure ? Je ne vous cache pas notre incompréhension, à ma femme et à moi. Est-ce que Jamryong a des problèmes de comportement ?
— Ce n'est pas non plus pour cela que j'ai demandé à vous voir. Jamryong ne fait aucun effort en classe. Ses professeurs sont unanimes : il pourrait avoir de bien meilleurs résultats s'il travaillait avec assiduité et sérieux.
Hé, pourquoi tu me regardes comme ça ? J'ai rien demandé, moi…
— Ceci étant dit, je ne peux que vous conseiller de le convaincre qu'il est dans son intérêt, pour son avenir, de chercher à s'élever plus haut qu'il ne l'est actuellement.
— Je crois que cela n'a jamais été l'intention de Jam. C'est un garçon timide et replié sur lui-même, voyez-vous…
Je suis là, maman. Je t'entends, tu sais…
— Et c'est pour cela que je fais appel à vous. J'ai reçu un coup de fil de la capitale hier en fin d'après-midi. L'académie Harmonie possède une division chargée de repérer les jeunes talents.
— L'académie Harmonie !
— L'académie Harmonie !
— Je ne vous cache pas que j'ai été tout aussi surprise. Les bulletins de Jamryong sont parvenus jusqu'à leurs bureaux, semble-t-il. Ils veulent lui accorder une chance.
— Mais… mais… nous ne pouvons pas nous permettre de l'envoyer étudier si loin de chez nous. Les frais de scolarité à la capitale doivent être exorbitants.
— Des bourses sont attribuées à certains élèves méritants. Elles prennent en charge l'intégralité des frais de scolarité, avec une aide de l'État pour les achats divers.
— Si c'est le cas… c'est effectivement intéressant.
Papa, pourquoi t'as l'air d'y réfléchir sérieusement ? Vous allez vraiment m'envoyer à des centaines de kilomètres de chez moi ? Vous pourriez pas demander au principal concerné, avant ?
— L'avis du principal concerné reste important. Aussi, je vous conseille de ne pas trop tarder à me faire part de votre réponse. Les tests d'entrée ont lieu le mois prochain.
— Tu te rends bien compte que c'est une chance pour toi, n'est-ce pas, Jam ? poursuivit mon père dans la voiture. L'académie Harmonie est le meilleur tremplin du pays. C'est pratiquement un ticket garanti pour avoir un très bon métier plus tard.
— Je sais, p'pa. Je sais…
— Chéri, je pense qu'il vaut mieux lui laisser le temps d'y réfléchir. Ce n'est pas une décision à prendre à la légère.
— Si j'avais eu cette opportunité à son âge, je me serais jeté dessus tête baissée, sans hésiter.
Ouais, mais je suis pas toi.
Ce n'est pas que je n'avais pas envie d'y aller, ou que j'avais envie de rester ici. En fait, je n'avais pas vraiment d'avis sur la question.
— Je sors à la rivière, à tout à l'heure !
— Pense à cette proposition, Jam ! C'est important !
Je sais, c'est bon, j'ai compris.
Pourquoi faut-il toujours qu'ils prennent les décisions à ma place ?
— L'académie Harmonie ! Waouh ! Quelle chance ! J'aurais bien aimé y aller moi aussi, mais je crois que je suis trop bête pour ça. Hihi.
— Tu n'es pas bête, Suyeon. Arrête de dire ça.
— Je ne suis pas aussi intelligente que toi, ça c'est sûr ! s'exclama-t-elle avec un grand sourire.
— Je ne suis pas… intelligent. J'ai juste des facilités.
— Si tu le dis. On va s'acheter des glaces ? J'ai trop envie d'une glace, là !
Qu'est-ce qui va me manquer si je pars d'ici ? Je n'ai que Suyeon comme amie, mais elle, elle a plein d'autres amis. Si je pars, est-ce que je vais lui manquer ?
Est-ce que les vieilles ruelles herbeuses, les maisons mal isolées, les champs de riz à perte de vue vont me manquer ?
Probablement pas.
— Tiens, tiens, mais c'est notre petit Jam !
Lui, en tout cas, il ne va pas me manquer, c'est sûr.
Gwak Ung était vraiment grand pour son âge, et il terrorisait tout le collège. Pour une raison que j'ignore encore, il avait jeté son dévolu sur moi en particulier.
— Salut, Ung…
— J'ai entendu dire qu'on t'avait proposé un lycée dans la capitale. T'as bien de la chance !
— Merci, m-mais… je sais pas encore si je vais accepter…
— Hum… T'as raison, ça sert à rien qu'une chiffe molle comme toi aille là-bas. Tu vas te faire bouffer tout cru ! Bwahahaha !
Lui et toute sa bande, on aurait dit des singes en train de rire.
— Hahaha… Bon, j'y vais… À plus.
— Attends une seconde ! s'exclama-t-il en passant son bras autour de mes épaules. Comme tu vas bientôt partir, faut qu'on fête ça ! Tu nous paies un coup à boire ?
J'ai pas une thune, enfoiré, va te faire voir !
C'est ce que j'aurais aimé répondre. À la place, j'ai dépensé le peu qu'il me restait pour essayer de les satisfaire, mais ça n'a pas suffi. À la fin, ils m'ont tabassé, comme d'habitude.
Je fis traîner le retour à la maison le plus longtemps possible. Je ne voulais pas que mes parents me voient dans cet état, couvert de boue et de bleus. Je ne voulais pas non plus prendre de décision sur mon avenir. Je voulais rester là, à contempler le ciel étoilé, où dix mille diamants scintillaient dans l'obscurité.
— Peut-être que ça, ça va me manquer…
Mais alors que j'observais ce paysage magnifique, l'une des étoiles se mit à briller un peu plus que les autres.
Jusqu'à en devenir aveuglante.
— On dirait que ça tombe…
Oui, on aurait dit que quelque chose tombait, à toute allure.
Sur moi, depuis le ciel.
Je pris mes jambes à mon cou et filai sur la route, mais chaque fois que je regardais derrière moi, j'avais l'impression que cette étoile filante me suivait.
Jusqu'à ce qu'elle finisse par s'écraser sur moi.
Un flash lumineux, puis plus rien.
— QUOI… !
J'étais haletant. Mon pyjama était trempé de sueur, et j'avais l'impression qu'on venait de me donner un coup de poing dans la poitrine.
J'étais dans ma chambre. Les mêmes quatre murs aussi fins que du papier, les traces de moisissure au plafond, les vêtements de seconde main dans mon placard mal rangé.
Oui, j'étais bien chez moi.
— Tout va bien, chéri ? demanda ma mère derrière la porte. Je t'ai entendu crier.
— Oui, m'man ! Je me lève, c'est tout !
— D'accord. Dépêche-toi, ou tu vas être en retard à l'école.
— J'arrive !
Ouf…
— C'était un rêve, rien de plus qu'un rêve.
— C'est un sacré rêve que tu as fait là, tout de même. Une étoile qui te tombe dessus, ça n'arrive pas tous les jours.
— C'est sûr, mais bon, on s'en fi…
Qui venait de me parler ?
Je regardai frénétiquement autour de moi.
Il n'y avait pourtant personne dans ma chambre.
— J'entends des voix, maintenant…
— Je ne suis pas une voix ! Enfin, en principe si, mais je suis quand même une personne à part entière !
Devant moi venait d'apparaître une sphère lumineuse de la taille d'un poing. Et je crois bien que cette sphère est en train de me parler.
— Ravi de te rencontrer, mon cher descendant. Je me nomme Jin Muwha.
OK, je crois qu'il est temps que je me rendorme…