Chapitre 1
À l'intérieur, là où les chaudes lumières qui s'en échappaient me caressaient le visage, je pouvais entendre des cris d'allégresse et de colère.
C'était un mélange particulier.
Un mélange de paix et de guerre.
Une paix qui se devait d'être forte.
— On se les caille, franchement…
— Tais-toi, et reste vigilant.
— Chef, sérieusement, pourquoi on ne monterait pas la garde depuis l'intérieur ? Je serais plus en mesure de me servir de mon épée avec les mains chaudes. Là, je suis à peine capable de serrer les doigts convenablement.
— Fais circuler ton énergie, cela te réchauffera. Maintenant, tais-toi.
— Bien…
Ce n'était pas un mauvais bougre. Muwon n'avait pas eu une vie facile jusque-là, et il avait su m'impressionner au point que je l'avais recruté personnellement dans mon escouade. Il était doué, mais il était jeune. Avec l'expérience viendrait la sagesse, et un jour, il prendrait sûrement ma place à la tête de l'escouade du Dragon Paisible.
Je ne pouvais pas lui en vouloir d'être aussi insouciant. Il était trop jeune pour avoir connu les années de guerre, ces années de désespoir et de sang. Il ne se rendait pas compte qu'en se tenant devant cette gigantesque porte entrouverte, dehors, dans ce froid d'hiver glacial, il maintenait une paix aussi fragile et délicate que les flocons de neige qui se posaient sur ma cape. Tant que je restais immobile, ces flocons perduraient, aussi longtemps que durerait le froid. Mais au moindre de mes mouvements, à la moindre once d'énergie que je dégagerais, ils fondraient en larmes et en sang.
Le monde ne pardonnait ni l'erreur ni la paresse. Je n'en avais que trop fait l'expérience au cours de ma vie.
— Voilà de quoi vous restaurer, chef.
— Merci.
La boisson chaude et les quelques provisions que m'avait apportées un autre de mes subordonnés me réchauffèrent le cœur et le corps. J'aurais pu donner ma vie pour ces hommes, et j'étais certain qu'ils en auraient fait autant.
Car derrière ces portes, les hommes et les femmes qui s'enivraient de vin et de joie n'étaient pas ordinaires. C'étaient les dirigeants des trois grandes sectes, réunis sous un même toit afin de consolider une paix durement acquise. Une paix pour laquelle j'avais perdu tant de frères, tant de sœurs, qu'il n'existait plus pour moi de plus grand honneur que de me tenir dehors, dans ce froid. Si cela pouvait permettre encore un siècle de paix, je passerais le restant de mes jours devant ces portes, à sentir parfois la chaleur du foyer sans jamais m'y reposer.
— Je ne comprends pas pourquoi vous montez la garde avec nous, chef. Je ne pense pas que ce soit votre place.
— Je préfère l'austérité de la nuit aux langues fourchues qui se trouvent à l'intérieur. Tu comprendras avec l'âge.
— Je ne pense pas comprendre un jour, me répondit Muwon en baissant les yeux. J'ai entendu dire que les femmes du Culte Céleste sont complètement dévergondées et d'une beauté sans pareille, ajouta-t-il en chuchotant.
— Toutes les femmes peuvent être d'une beauté sans pareille. Il suffit de savoir les regarder.
— Je ne peux pas vous laisser dire ça, chef. Ma sœur est une horrible femme.
Je soufflai en esquissant un léger sourire. Oui, c'étaient ces petits moments de paix, où le calme et la plaisanterie avaient toute leur place, qui me rendaient vraiment heureux.
Le calme…
Les cris d'allégresse et de colère s'étaient soudainement tus. Seul le vent rugissant avait désormais la parole dans ce palais.
— Muwon, va chercher des renforts et sonne l'alarme.
Je n'eus même pas à vérifier s'il m'avait entendu ni s'il allait obéir. À peine mes paroles prononcées, Muwon avait disparu dans la nuit.
Je dégainai mon épée et pénétrai dans la salle du banquet.
Les lumières étaient toutes éteintes, comme si cet endroit n'avait pas accueilli de fête depuis des millénaires.
Mes pas étaient lents et mesurés, évitant avec finesse les cadavres qui jonchaient les pierres blanches.
Comment cela avait-il pu se passer aussi vite, et aussi silencieusement ?
Je continuai d'avancer jusqu'au fond de la salle, les yeux et l'esprit en ébullition. Le moindre sifflement du vent, la moindre poussière qui virevoltait, je pouvais les percevoir à des dizaines de mètres.
Le spectacle qui se dessina devant moi eut raison de ma concentration. Ce pour quoi je m'étais battu toute ma vie venait de s'effondrer sous mes yeux.
Les cadavres des trois grands chefs s'entassaient les uns sur les autres, dans des positions grotesques, dépourvus de toute étincelle de vie. À leurs pieds, leurs fils et leurs filles baignaient dans une mare cramoisie.
Ma vue se brouilla un instant. Il n'y avait pas la moindre trace de combat.
— Du poison…
Mais qui aurait bien pu s'en prendre à eux ?
Ils étaient le Murim, une force si immense qu'un seul d'entre eux aurait pu faire trembler la terre à des lieues à la ronde. Si aucun n'avait survécu, quelle manœuvre se cachait derrière tout cela ? À qui cela pouvait-il bien profiter ?
Un bruit de pas retentit derrière moi. Avec une vitesse fulgurante, je me retournai et pointai mon épée vers le nouveau venu.
— C'est moi, chef ! s'annonça Muwon en levant les mains.
Soufflant un peu, je rengainai mon épée et observai avec attention les neuf dragons de mon escouade.
— Les autres gardes ?
— Tous tués, chef. C'est un vrai massacre, dehors.
— Comment est-ce possible ? Tout le monde est mort si vite, sans que nous ayons rien pu faire !
— C'est un acte de guerre manifeste, dit Muwon. Quels sont les ordres, chef ?
— Envoyez des messages aux trois grandes puissances. Annoncez-leur la mort de leurs chefs et de leurs descendants. De toute façon, l'information circulera bien assez vite.
Je passai devant mes guerriers et me dirigeai vers la porte. Cet hiver me semblait le plus froid que j'aie jamais connu.
Alors que je commençais à descendre les marches, chaque pas fit naître un doute dans mon cœur. Tout le monde était mort autour de moi, sauf mon escouade et moi-même. C'était bien trop silencieux, bien trop… paisible.
Une sensation de froid envahit mon corps. Mais ce n'étaient pas les vents glacés qui m'avaient atteint : c'était la froideur du métal.
Neuf épées étaient plantées dans mon dos, me transperçant de part en part.
— Pourquoi… ?
— Vous n'auriez pas compris, chef. Les années à venir seront sombres, mais elles mèneront à une ère nouvelle. Nous vous offrons une mort douce et sans douleur.
Mes propres guerriers…
Ma propre famille…
Me trahir…
Si j'avais su…