Chapitre 415
Chapitre 415 – Le Maître
L’endroit était si sombre qu’on aurait dit que la lumière ne l’avait jamais effleuré.
Le capitaine aurait dû s’habituer à cette obscurité, plus profonde que l’espace lui-même, car pas même les étoiles ne l’éclairaient. Pourtant, chaque fois qu’il venait ici, il découvrait qu’il n’en était rien.
Il se tenait au cœur de ces ténèbres, les sentant s’emparer de tout son corps comme si des milliers de mains le parcouraient. Et, dans ces mains, il percevait un froid étrange qui faisait même frissonner son cœur.
Le regard droit devant lui, le capitaine contempla l’unique source de lumière de cet endroit sinistre.
À vrai dire, parler de lumière n’était pas tout à fait exact.
À une centaine de pas de là, un homme était assis sur un trône de pierre noire — si tant est qu’on puisse encore l’appeler un homme.
Des fils électriques arrivaient de toutes parts, se ramifiant dans les ténèbres comme une toile d’araignée avant de converger vers son corps et de s’y enfoncer.
L’homme était complètement chauve, et la partie supérieure de son crâne était en verre transparent, offrant au capitaine le triste privilège d’apercevoir son cerveau.
Un cerveau bleu, criblé d’innombrables composants clignotants qui scintillaient sans cesse selon des motifs que le capitaine ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre.
Ses yeux étaient aussi sombres que l’espace qui l’entourait ; lointains, inhumains et froids. Ils fixaient le capitaine, mais celui-ci avait malgré tout la troublante impression que l’homme ne le regardait pas du tout.
Il portait une robe noire qui laissait sa poitrine à découvert.
Elle aussi était en verre.
Mais, contrairement à son crâne, elle ne laissait voir aucune chair. Pas de cœur battant. Pas de poumons qui se gonflaient au rythme de sa respiration. Pas le moindre organe.
Il n’y avait que des fils. Des centaines, entremêlés à la place de ses organes, qui palpitaient et scintillaient en remplissant les fonctions autrefois dévolues à un corps humain.
Je ne m’habituerai jamais à cette vision. Le capitaine se le murmura à lui-même et s’efforça de garder son sang-froid. Puis il posa un genou à terre et baissa la tête en signe de soumission totale. « Je reviens de mission, Maître. »
Ses paroles furent accueillies par un silence de mort. Mais celui-ci ne dura pas : l’homme — le Maître — prit la parole. Ses lèvres métalliques ne bougèrent pas, pourtant sa voix résonna de toutes parts.
« Vous avez échoué, dit le Maître, d’une voix qui évoquait un être inhumain désespérant de parvenir à sonner humain.
— Nous avons échoué, répondit le capitaine sans relever la tête. Le petit garçon était bien plus fort que prévu. Les informations de White étaient gravement erronées ; nous avons donc tendu un piège à la mauvaise personne. »
« Vous avez échoué trois fois au cours d’une seule mission. » Le Maître leva une main aux ongles noirs comme la nuit, ornée de dizaines de bracelets. « Aeron est revenu, mais un dieu a détruit son esprit. Je peux le guérir, mais il ne sera plus Aeron. Vous savez ce qu’il deviendra. Et ce sera votre faute. »
Le capitaine trembla. Il se rappela soudain les créatures horribles et inhumaines que le Maître aimait façonner à partir de la chair et des os d’êtres vivants. Elles n’avaient qu’un seul but : obéir au Maître, sans volonté propre.
Il serra les mâchoires et baissa davantage la tête, sans rien dire — sans oser dire quoi que ce soit.
Aeron était mort. C’était un fait. Ce qui reviendrait ne serait pas son compagnon, mais un monstre portant sa peau.
Son estomac se noua de dégoût et de peur, mais il ravala ses émotions et écouta le Maître.
« Vous avez échoué une deuxième fois avec Sorrow, poursuivit le Maître en tapotant l’accoudoir de son trône avec ses ongles. Elle n’a pas réussi à capturer le garçon et a failli mourir. Elle s’est battue contre une Reine primordiale. »
« Une Reine primordiale ? » s’exclama le capitaine, stupéfait, en relevant la tête.
Et il la vit.
Derrière le Maître apparut un grand hologramme, qui montrait en très haute définition une femme faite de feu. Elle s’était présentée sous le nom de Scarlet.
Une femme qui avait failli tuer Sorrow.
Il eut la gorge sèche. « Le garçon est un Contractant d’esprit, comprit le capitaine. Et son esprit est la Reine primordiale du Feu, Scarlet Red. »
Le capitaine n’en revenait toujours pas. Comment White avait-il pu ignorer tout cela ?
« Oui. Une Reine primordiale comme esprit, l’œil gauche porteur de l’héritage de tous les Dragons rouges, le sang des Desdemona et un concept. Ce garçon, mon fils, prend de plus en plus d’importance à nos yeux. Mais ce n’est pas tout. »
« Pas… tout ? »
L’image changea. Cette fois, elle montrait une femme en train de tuer Joykiller. Le capitaine resta bouche bée, se demandant jusqu’où les choses pourraient encore empirer.
Joykiller était morte, elle aussi ? Comment Sorrow prendrait-elle la nouvelle ?
« Reconnaissez-vous cette femme, mon fils ? » demanda le Maître, ses yeux noirs et vides le fixant froidement.
« Oui, répondit lentement le capitaine, la gorge sèche. C’est Isolde Amaris, l’épouse de Cassius Desdemona. »
« Ne trouvez-vous pas cela intéressant ? » poursuivit le Maître, repassant en boucle la vidéo où Isolde tuait Joykiller sans la moindre pitié. « Elle a franchi toutes les barrières… toutes celles que j’avais moi-même mises en place, comme si elles n’existaient pas. N’est-ce pas intéressant, mon fils ? »
Si c’était bien ce qui s’était passé, alors, sans aucun doute… « C’est intéressant, Maître. »
« Que savons-nous de cette petite ? »
« Pas grand-chose, à part ce que tout le monde sait. Elle n’a aucune importance. Du moins, c’est ce que nous pensions. »
« Je les veux tous les deux, murmura le Maître. Et je n’accepterai pas un nouvel échec, mon fils. La prochaine fois, je veux que Swindler et Melinda s’en chargent. Peu m’importe si Melinda les tue. Je veux leurs cadavres, même si c’est tout ce que je peux obtenir d’eux. »
Le capitaine hocha mécaniquement la tête. Son corps tremblait sous la pression soudaine qui s’abattait sur lui. « Quand, Maître ? »
« Quand j’en aurai fini avec Aeron, répondit le Maître. Et allez récupérer le corps de Joykiller avant qu’il ne soit trop tard. »
Alors, le capitaine le vit et força son âme à se calmer, l’empêchant de fuir, terrifiée.
Le Maître souriait. Entre ses lèvres entrouvertes, il n’y avait que le néant.
Pour la énième fois, le capitaine se demanda si le Maître avait une âme. Ce n’en avait pas l’air. Mais alors, comment quelqu’un pouvait-il vivre sans âme ?
« Joykiller voudra se venger de cette trahison, vous ne croyez pas ? »
« Oui, Maître. » C’était tout ce qu’il pouvait dire.
« Dernière chose : comment les armes se sont-elles comportées contre lui ? »
« Bien, mais pas assez pour blesser le garçon. »
« Avez-vous réussi à récupérer un peu de son sang, de sa chair ou de ses organes ? »
« Oui, Maître », répondit le capitaine en sortant plusieurs fioles de sang et des morceaux de chair et d’organes. « J’ai tout récupéré sur le champ de bataille et sur le corps d’Aeron. Le garçon n’en est pas sorti indemne. »
« Parfait. » Le Maître sourit plus largement et contempla le sang qui luisait encore d’une étrange lueur. « Grâce à cela, je vais enfin pouvoir faire avancer mes recherches sur mon garçon, mon cher camarade de la Terre. »
…
La nuit passa à toute allure, et le soleil monta dans le ciel comme n’importe quel autre jour. Pourtant, cette journée n’avait rien d’ordinaire.
Après les événements de la veille, les habitants du Royaume se réveillèrent avec une oppression au cœur qu’ils ne parvenaient pas à s’expliquer.
Mais pas Cassius.
Le Dernier-Né se réveilla sous les caresses tendres de sa grand-mère, qui dissipèrent l’étrange rêve qu’il venait de faire : il s’était battu contre une créature étrange, tout sauf humaine, mais qui conservait malgré tout une parcelle d’humanité.
Il avait aussi rêvé de la Terre. Et ce qu’il y avait vu ne lui avait pas plu.
Que se passait-il ?
Cette question ne s’attarda pas longtemps dans son esprit. Il ouvrit les yeux et découvrit Morenna à ses côtés, penchée sur lui avec un doux sourire :
« Debout, mon ange, lui souffla-t-elle.
— Il fallut encore quelques secondes à Cassius pour comprendre ce qui se passait. Puis il hocha la tête en souriant. « Bonjour, grand-mère. »
Il cligna des yeux, se les frotta, puis se redressa en bâillant. Il s’assit à côté de Morenna, le dos appuyé contre le lit, et s’efforça de se réveiller tout à fait.
« Comment as-tu dormi ? » demanda la Reine.
« Très bien. J’ai bien dormi pour la première fois depuis longtemps, répondit-il. Peut-être parce que cette chambre me rappelle maman. »
« Alors, tu devrais peut-être venir vivre ici, dit Morenna d’un ton sérieux. Tu sais que tu le peux, n’est-ce pas ? Nous serions heureuses de t’accueillir. »
« Je suis encore à l’Académie, grand-mère.
— Quand tu auras fini tes études, alors. Je doute que cela te prenne cinq ans. »
« On en reparlera quand j’en serai là, dit Cassius avec un sourire en coin. Pour le moment, je ne pense qu’à retourner à l’Académie et à préparer mon mariage. »
Il sourit, incapable de cacher sa joie.
« Au fait, tu es invitée. »
« Un mariage ? » s’exclama Morenna, surprise. « Un mariage officiel ? Tu es sûr de toi ? C’est un contrat avec la mort, Cassius. »
« J’en suis sûr, répondit Cassius sans hésiter. Je connais Isolde depuis assez longtemps. J’ai aussi vécu assez longtemps avec elle. Et surtout, j’ai vécu assez longtemps loin d’elle pour savoir que même en son absence, c’est toujours à ses côtés que je veux être. »
Morenna le dévisagea un instant, puis sourit faiblement. « Je ne doute pas que nombre de femmes seront en deuil en apprenant que tu vas te marier officiellement. »
« Eh bien, que veux-tu que j’y fasse ? » Cassius haussa nonchalamment les épaules. « Je n’ai jamais laissé entendre que j’avais des sentiments ambigus pour les autres femmes de mon entourage, et j’ai toujours clairement montré qui j’aimais. Si elles sont tombées amoureuses de moi malgré tout, je n’y peux rien. »
Le sourire de Morenna s’élargit et elle attira Cassius dans une tendre étreinte.
« Beau, talentueux, compatissant et fidèle à une seule femme. Mon petit-fils est vraiment le meilleur ! »
« Pas vrai ? » Cassius releva fièrement le menton. « Si la perfection existait, je l’aurais déjà atteinte. Mais c’est peut-être à moi de la créer. »
« N’essaie pas, mon ange, dit Morenna en plongeant la main dans son anneau spatial. La perfection n’a rien d’intéressant. »
Elle en sortit un objet et le lui tendit.
« Et voici le cadeau que je t’avais préparé pour ton entrée à l’Académie. »
Cassius baissa les yeux vers sa main et aperçut une magnifique boucle d’oreille en forme de croc de loup.
« Elle est faite de jade rouge et de sang durci d’un monstre de Rang trois de la Voie du Sang, expliqua-t-elle. Il est bien trop tard pour un cadeau d’admission, j’imagine. Et maintenant, il va falloir que j’en prépare un autre pour le mariage. Enfin, comme on dit… »
Morenna lui adressa un sourire radieux, et le cœur de Cassius se réchauffa.
« … mieux vaut tard que jamais, pas vrai, mon ange ? »
— Fin du chapitre 415 —