Chapitre 401
Chapitre 401 – À l’intérieur de la Prison des Immortels
Meadow, William, Diaila, ainsi que tous les Anciens et les gardes du Musée des Légendes s’étaient rassemblés. Et enfin, les portes de la Prison des Immortels s’ouvrirent.
La structure elle-même avait quelque chose d’étrange. Elle ressemblait à une tour scellée, sans fenêtre ni autre entrée que sa porte principale.
Entièrement noire, elle n’était pas bâtie en pierre, mais dans une matière qui évoquait étrangement des écailles de bêtes anciennes. Son aura était discrète, mais pénétrante.
Avant même d’y mettre le pied, Cassius sentit sa peau se hérisser, comme si des fourmis rampaient sous son épiderme.
Quelqu’un l’observait.
Qui, et comment, voilà deux questions auxquelles il n’avait pas encore de réponse.
*Ça va être extrêmement pénible*, pensa Cassius tandis que les portes de la prison s’ouvraient en grand.
Une femme vêtue d’une robe sombre et gothique se tenait derrière. Impossible de deviner son âge ; son visage était dissimulé sous un voile noir, dont les bords étaient ornés d’anneaux. Son aura dégageait une atmosphère de deuil perpétuel.
Elle ressemblait trait pour trait à une veuve qui venait de perdre son mari. Alors Cassius comprit.
« Je suis Widow, au service de la Déesse, et j’occupe actuellement le Siège de Chevalier », dit-elle d’une voix si basse qu’elle dépassait à peine le murmure. Pourtant, elle résonna au plus profond de Cassius, comme si la femme s’adressait à lui depuis l’intérieur de son propre corps.
Widow poursuivit : « On m’a informée qu’un Appel de Justice avait été invoqué par… »
Elle tourna lentement la tête et posa les yeux sur Cassius, immobile, qui l’observait avec une expression soigneusement neutre.
« …Cassius Desdemona. Contre le Musée des Légendes. C’est bien cela ? »
« Oui », répondit Cassius. Morenna hocha la tête, tout comme les Anciens du Conseil.
Autour d’eux, des curieux observaient la scène à distance. La foule vibrait d’excitation, et des murmures circulaient au sujet de ce qui allait se dérouler.
Selon les lois du Royaume, si quelqu’un lançait un Appel et que la justice lui donnait raison, il pouvait soit réclamer justice, soit pardonner purement et simplement l’offense.
La justice pouvait prendre presque n’importe quelle forme et, tant que le Siège de Chevalier et la Grande Prêtresse l’acceptaient, la partie accusée n’avait d’autre choix que de s’y soumettre.
Mais l’inverse était tout aussi vrai : si l’appelant était finalement reconnu coupable, les conséquences étaient bien plus lourdes pour lui. Après tout, cette loi avait été conçue pour punir les salauds privilégiés plus sévèrement que quiconque, afin de préserver la confiance du public.
En clair, si Cassius Desdemona perdait cet Appel de Justice, son sort serait entièrement entre les mains du Musée des Légendes.
Un pari risqué. Peut-être même fatal.
C’était précisément pour cela que tout le Royaume suivait l’affaire avec une telle attention. Voir quelqu’un comme Cassius Desdemona perdre réjouirait un bon nombre de personnes à travers le Royaume.
Ainsi, après la brève présentation de Widow, Cassius et les autres pénétrèrent sans incident dans la Prison des Immortels, sous sa conduite.
Pour tous les autres, il s’agissait simplement d’assister à l’Appel avant de rentrer chez eux. Mais pour Cassius, entrer dans la Prison des Immortels revenait à pénétrer exactement à l’endroit où Dame Chance lui avait ordonné de tuer un Béni.
Son cœur se mit à battre à toute allure, et plus encore lorsqu’il remarqua le dédale de la prison.
De nombreux gardes étaient postés un peu partout, si parfaitement fondus dans la prison qu’ils en devenaient presque invisibles.
*Question sincère : Dame Chance veut vraiment que j’échoue ?* ne put s’empêcher de se demander Cassius tandis qu’il avançait, de plus en plus profondément, derrière Widow, dans ce qui ressemblait à un véritable labyrinthe infernal.
Des tournants à n’en plus finir, mais pas une seule porte en vue. Cassius était incapable de deviner où se trouvaient les prisonniers.
Avec l’aide de Dame Chance, il pourrait sans doute localiser sa cible, mais ces gardes… ils étaient bien trop nombreux. Et grâce à l’entraînement que lui avait fait suivre son maître, il percevait aussi d’autres choses autour de lui.
Des pièges.
*Bon sang.*
Et aucun de ces pièges ne s’était déclenché, uniquement parce que l’essence de Widow circulait discrètement, presque imperceptiblement, autour d’eux.
Elle lui tournait le dos depuis le début, mais Cassius sentait qu’elle suivait chacun de ses mouvements de près.
Il pouvait deviner pourquoi. Il avait autrefois demandé à Cassandra une invitation dans la Prison des Immortels. Et le voilà qui y entrait de son propre chef, en invoquant un Appel de Justice.
Widow devait se douter de quelque chose.
*Autrement dit, si quoi que ce soit arrive ici, je serai probablement le premier suspect*, conclut Cassius en jurant intérieurement.
À l’époque, il ne savait pas qu’il aurait l’occasion d’invoquer un Appel de Justice. S’il l’avait su, il n’aurait jamais dépensé sa faveur de cette manière.
À présent, quoi qu’il fasse, sa simple présence dans la Prison des Immortels — au moment précis où quelque chose s’y produirait — éveillerait immédiatement les soupçons.
[La mission est vraiment difficile], reconnut Ananke en claquant légèrement la langue. [Mais elle voulait s’assurer que tu ne te ferais pas tuer en l’entraînant dans ta chute. Les dieux tiennent beaucoup à leur propre survie, Cassius.]
*Pas toi, apparemment.*
[Je suis différente de la plupart d’entre eux. Il y a quelque chose auquel je tiens plus qu’à ma propre vie.]
*Je me demande bien quoi*, dit Cassius, utilisant la conversation pour masquer son angoisse.
Ananke ne répondit pas, mais sa grand-mère remarqua tout de même sa tension.
« Ne t’inquiète pas, mon ange, lui murmura Morenna à l’oreille. Je suis là avec toi, n’est-ce pas ? Je ne les laisserai pas te toucher. Ne dis ni ne fais rien d’imprudent, c’est tout. Les Croisés ne portent pas vraiment nos deux familles dans leur cœur, tu sais. »
*Eh bien, c’est justement le problème, Mamie. Il faut que je fasse quelque chose d’imprudent à cause d’une déesse.*
Il garda cette pensée pour lui. Il se contenta de sourire et de hocher la tête avec gratitude. Enfin, après avoir traversé des couloirs dont il avait perdu le compte, ils arrivèrent dans une vaste salle circulaire entièrement blanche.
Une plateforme élevée flottait en son centre, et deux sièges scellés étaient fixés au mur qui lui faisait face.
Hélène, Grande Prêtresse de la Mort, occupait déjà l’un des sièges. Widow s’avança, son corps se dissolut en plumes de corbeau, puis elle réapparut un instant plus tard dans le second siège, aux côtés d’Hélène.
Les deux femmes échangèrent un regard, puis un signe de tête, avant de reporter leur attention sur la foule rassemblée.
Des rangées de chaises supplémentaires longeaient la plateforme, soigneusement réparties de part et d’autre : à gauche et à droite.
Morenna, Meadow, William et Diaila prirent place à gauche, avec des expressions diverses.
Les Anciens et les subalternes du Musée des Légendes s’assirent à droite, raides, tendus et irrités.
À leurs yeux, toute cette affaire ressemblait à une cruelle plaisanterie.
Cassius et le Premier Ancien montèrent sur la plateforme flottante et se tinrent côte à côte, face aux deux juges.
« Comme pour tout Appel de Justice, la famille, les amis et les proches peuvent assister à la procédure, annonça Widow. Nous attendrons dix minutes avant de commencer officiellement. »
Ces dix minutes s’écoulèrent plus lentement que n’importe quelles autres que Cassius eût jamais vécues. C’était insupportable. Tout ce qu’il voulait, c’était que l’affaire se termine pour pouvoir retourner préparer son mariage.
Isolde ne lui avait toujours pas envoyé de nouveau message, mais il s’accrochait à l’espoir qu’elle allait bien.
Pendant ces dix minutes, il vit la foule grossir et repéra les siens parmi les nouveaux venus.
Il aperçut Morgan, qui le dévisageait d’un air franchement mécontent. Cassius lui adressa un sourire en coin.
Puis Dorian arriva, Esmeray juste à côté de lui. Cela étonna Cassius, car Dorian et Esmeray s’étaient toujours très mal entendus. Mais la situation lui laissa peu de temps pour s’attarder là-dessus.
Les autres n’étaient que des curieux, mais la présence de tant de visages familiers sous un même toit apporta à Cassius un réconfort inattendu.
Et ce réconfort lui inspira une idée, qui pourrait bien lui donner une véritable chance de mener sa mission à bien.
*…Pourquoi pas ?* pensa Cassius. Ananke esquissa un sourire en coin, ayant deviné le plan qui prenait forme.
Scarlet non plus n’avait rien à ajouter. Marvela s’était déjà assoupie ; sa Malédiction se manifestait au pire moment possible. Elle se détestait pour ça.
Cassius reporta son attention sur la scène au moment où Hélène, les yeux fixés sur lui, déclara d’un ton plat et égal :
« L’Appel de Justice commence maintenant ! »
La salle entière se mura dans un silence absolu, comme une salle d’audience. Ce qui, d’une certaine manière, était presque le cas.
« Le jugement reposera sur les preuves et les arguments présentés par les deux parties, dit Widow. Récapitulons donc l’affaire : le Musée soupçonne Cassius et ses coéquipiers d’avoir volé, ou participé au vol, d’artefacts destinés aux Croisés Immortels, dont l’un ferait partie des sept Artefacts légendaires du Maître des Chemins. C’est bien cela ? »
Une vague de choc et de surprise parcourut les curieux. Les Desdemona, en particulier, semblaient complètement abasourdis par l’accusation.
Le Premier Ancien hésita, mais il savait qu’il ne pouvait plus y échapper. Il soupira et hocha la tête. « Oui. »
« Commençons par là, reprit Hélène. Comment êtes-vous parvenus à cette conclusion, et sur quelles preuves vous appuyez-vous ? »
La salle retomba dans le silence, tous à l’écoute de la réponse du Premier Ancien.
Tous, sauf Cassius Desdemona. Son attention s’était entièrement portée ailleurs.
Vers…
*Sarah, dépêche-toi.*
…son amie et membre de sa secte, Sarah du Secret.
…
Sarah avait encore du mal à croire ce que Cassius lui avait demandé. Même maintenant, tapie dans un recoin de l’Église de la Mort, hors de vue des Sœurs et des gardes, elle peinait à assimiler la chose.
Après l’avoir sauvée et laissée se débrouiller seule, il lui avait donné des instructions précises.
Premièrement : contacter Hélène et s’infiltrer dans l’Église de la Mort sans se faire remarquer, même par Vorn.
C’était fait.
Deuxièmement : trouver une partie déserte de l’église.
C’était fait aussi.
Et enfin, troisièmement…
*Prends la dernière bombe de rang quatre et fais exploser toute cette putain d’Église de la Mort. Pourquoi ? Parce qu’il me faut une diversion, Sarah. Il me faut un véritable chaos. Et si l’Église de la Mort explose…*
Sarah sourit derrière son masque lunaire, tandis que d’innombrables esprits du feu tourbillonnaient autour d’elle, frémissants d’une excitation glaciale.
*…alors la Prison des Immortels sombrera elle aussi dans le chaos.*
Elle baissa les yeux sur la bombe de rang quatre qu’elle tenait dans sa main.
Puis se tourna vers la Sœur de la Mort qu’elle avait déjà capturée et dont elle avait déjà altéré les souvenirs.
Sarah régla le minuteur sur vingt secondes. Juste assez pour sortir de l’église avant l’explosion.
Elle plaça la bombe dans les mains de la Sœur et la serra contre elle avec une tendresse presque sincère.
« Que ton âme repose en paix dans le Royaume des Morts de ton dieu, murmura Sarah. Et si le Seigneur de la Mort te demande qui a fait ça… »
Son sourire s’élargit sous le masque.
« …dis-lui que les Déchus lui présentent leurs salutations. »
Sarah du Secret disparut peu après, s’éclipsant par le passage secret que Hélène lui avait elle-même montré.
À peine eut-elle quitté l’enceinte de l’Église de la Mort, se faufilant dans la foule dense, son masque lunaire déjà rangé dans sa poche…
KABOUM !!!
…que l’Église de la Mort explosa.
—Fin du chapitre 401—