Chapitre 1
Han Jin avait prévu de réclamer dix-huit pièces de cuivre, de refuser toute conversation sur la météo et de redescendre avant la pluie.
À mi-pente, il décida qu'il en réclamerait dix-neuf.
Le sentier s'était encore dégradé.
Il fit descendre son qi dans ses jambes. Une chaleur familière courut le long de ses cuisses jusqu'à ses mollets. Un pied sur la grosse racine. Un pas de côté devant la pierre qui roulait toujours sous le poids. Puis le dernier fossé, franchi d'une enjambée.
Il relâcha aussitôt le renfort.
Inutile de vider sa réserve pour impressionner des pins.
Depuis trois ans, il pratiquait la méthode de souffle enseignée par les anciens escorteurs du relais. Rien de prestigieux. Les disciples externes des grandes sectes utilisaient des exercices du même ordre et ceux qu'il croisait au bourg avaient généralement une meilleure garde, de meilleurs vêtements et une opinion beaucoup plus élevée d'eux-mêmes.
Sur une montée avec un colis au dos, en revanche, Jin leur tenait tête.
Son sac lui battit les reins.
À l'intérieur, un petit paquet de gingembre séché avait survécu à une semaine de livraisons, deux averses et une tentative de vol par un chien particulièrement déterminé.
La livraison aurait déjà dû être payée.
Le vieux Ma payait toujours.
Il fallait seulement le trouver réveillé.
Au-delà des pins, l'enseigne du Pavillon du Sentier Vide apparut entre les branches. Elle pendait de travers au-dessus du portail.
Jin leva les yeux vers elle.
La dernière fois, il avait proposé de la remettre droite pour trois pièces.
Le maître lui avait répondu que le monde devait apprendre à changer de perspective.
Aujourd'hui, le monde allait devoir pencher beaucoup la tête.
Jin poussa le portail.
— Maître Ma ! Votre gingembre est arrivé ! Il commence à prendre racine dans mon sac !
Un grand garçon surgit sous l'auvent, une bassine entre les mains.
Bok.
Il cuisinait au pavillon et demandait systématiquement si les colis livrés par Jin se mangeaient.
— Moins fort.
Jin baissa la voix.
— Il dort ?
Bok ne répondit pas.
Il regarda derrière lui.
Dans la salle principale, une vieille femme pliait une couverture devant une tablette de bois. Trois bâtonnets d'encens fumaient lentement dans un bol de riz.
Jin s'arrêta sur le seuil.
Il savait reconnaître ce genre de bol.
La vieille femme posa la couverture, lissa un pli qui n'en avait pas besoin, puis se releva.
— Entre, Jin.
Cette fois, il essuya ses sandales.
Il ne l'avait jamais fait auparavant. Le maître disait toujours que la cour était plus propre que le plancher.
— Quand ?
— Il y a six jours.
Six jours.
Jin avait traversé Cheongha ce matin-là avec une livraison de rubans rouges. Il se souvenait d'avoir pesté contre une roue cassée près du marché. Il avait mangé deux petits pains parce qu'il en avait les moyens ce jour-là.
Pendant ce temps, le vieux Ma était mort.
Il retira son sac et en sortit le paquet de gingembre.
Il le déposa au pied de la tablette.
— Je ne savais pas, tante Sook.
— Je sais.
Jin s'inclina.
Sur le bois, le nom de Ma Do-gyeom avait été tracé d'une main ferme.
Le nom semblait beaucoup trop ordonné pour un homme incapable de retrouver ses manches lorsqu'il enfilait une veste.
Derrière lui, une goutte tomba dans la bassine de Bok.
Puis une autre.
Jin resta incliné un peu trop longtemps.
Quand il se redressa, il ne savait plus quoi faire de ses mains.
— Il a demandé après toi, dit Sook.
Jin cligna des yeux.
— Pour le gingembre ?
Sook secoua la tête.
— Assieds-toi.
Ce fut seulement alors qu'il remarqua la femme au bout de la table.
Robe brune. Cheveux impeccablement attachés. Devant elle reposaient un coffret, un rouleau de papier et un nécessaire à écrire.
Sa tenue était parfaitement sèche malgré l'humidité.
Elle avait surtout réussi à choisir l'unique place de la pièce hors de portée des fuites.
Jin s'assit en face d'elle.
— Han Jin ?
— Oui.
— Dix-neuf ans. Coursier au départ de Cheongha ?
Il hocha la tête.
Elle nota quelque chose.
— Madame Gwak. Je représente le Comptoir du Jade.
Jin retira immédiatement ses mains de la table.
Il ne devait rien au Comptoir du Jade.
À sa connaissance.
Il préférait malgré tout ne laisser aucune empreinte sur leurs papiers.
Gwak tira une feuille de son coffret et la tourna vers lui.
— Savez-vous lire ?
— Les adresses. Les prix. Les menaces assez courtes.
Elle le regarda une seconde de plus.
— Je lirai à voix haute. Vous pourrez vérifier chaque passage.
Elle lui montra les signatures au bas de l'acte, expliqua qui en avait été témoin et attendit qu'il ait regardé.
Jin reconnut le paraphe du maître.
Impossible de le confondre.
Ma signait tous ses documents comme si quelqu'un lui tirait le bras au dernier moment.
Gwak reprit :
— Ma Do-gyeom vous propose de lui succéder à la tête du Pavillon du Sentier Vide, avec ses bâtiments, ses biens et les obligations qui y sont attachées.
Jin contempla le papier.
Puis Gwak.
Puis Sook.
Puis Bok, qui déplaçait sa bassine de deux doigts pour suivre une nouvelle goutte.
— Quel Han Jin ?
Gwak consulta la feuille.
— Le coursier.
— Il y a peut-être un autre coursier.
— Celui qui réclame un supplément lorsque le sentier est boueux.
Sook toussota dans sa manche.
Les oreilles de Jin chauffèrent.
Gwak poursuivit comme si elle n'avait rien remarqué.
Elle énuméra la cour, le potager, la cuisine, les chambres, les outils, quelques armes, des livres.
Jin s'efforça de garder le visage immobile.
Une chambre.
À lui.
Il pourrait fermer une porte.
Retrouver ses affaires exactement là où il les avait laissées.
Ne plus choisir son lit au dortoir du relais en fonction de celui qui ronflait, de celui qui volait, ou de celui qui faisait les deux.
— Les dettes garanties par les biens s'élèvent à trois cents taels d'argent, dit Gwak.
Le rêve disparut.
Jin retrouva instantanément la maîtrise de son visage.
— Je refuse.
— Vous en avez le droit.
Elle posa son pinceau.
Jin resta immobile.
Cette réponse le prit complètement au dépourvu.
Il s'était préparé à négocier. À protester. Peut-être à invoquer une maladie familiale imaginaire.
Il avait même repéré le portail et calculé le temps nécessaire pour récupérer son sac.
— Vous n'allez pas dire que le vieux maître m'a choisi, que son honneur repose entre mes mains et que son esprit ne connaîtra jamais le repos ?
— Je représente ses créanciers. Pour son esprit, voyez un temple.
Bok produisit un son étrange qu'il étouffa aussitôt contre son épaule.
Jin fixa le montant écrit sur le document.
Trois cents taels.
Il n'avait jamais possédé un tael entier.
Une fois, on lui en avait confié deux pour payer un fournisseur. Il avait fait tout le trajet avec une main dans sa poche et s'était assis dessus pendant le déjeuner.
Trois cents.
Il aurait probablement fallu s'allonger dessus.
— Est-ce qu'il savait combien ça faisait ?
Gwak ne sourit pas.
— Oui. Il a tenté plusieurs fois de vendre une partie des terres. Aucun accord satisfaisant n'a été trouvé.
Une odeur de pluie entra avec le vent.
Sook se leva et referma le battant près de la tablette.
— S'il n'y a pas de successeur, reprit Gwak, la succession sera liquidée. Les biens seront vendus pour régler ce qui peut l'être.
Jin acquiesça.
Les maisons se vendaient.
Il le savait mieux que beaucoup.
On en vendait tous les jours à Cheongha. Il avait lui-même livré des actes de propriété. Parfois aux gens qui arrivaient.
Parfois aux gens qui partaient.
Il regarda Bok.
— Tu retourneras chez les tiens ?
Le garçon baissa les yeux vers sa bassine.
— J'étais déjà chez les miens.
Quelque chose se serra dans la poitrine de Jin.
Il tourna la tête vers Sook.
Elle avait repris la couverture.
Elle la pliait maintenant en un carré minuscule, assez petit pour entrer dans un ballot.
Pendant un instant, Jin détesta le vieux Ma.
Puis il détesta davantage avoir pensé cela devant sa tablette.
— Il ne m'a jamais appris à me battre, dit-il.
Personne ne répondit.
— Je lui apportais des colis. Quelquefois, je restais manger. Ce n'est pas la même chose.
— Nous le savons, répondit Sook.
Elle noua la couverture avec une ficelle.
— Tu ne lui dois pas ta vie, Jin.
Il attendit.
Il était presque certain qu'une deuxième phrase devait suivre.
Il n'y en eut pas.
Gwak lui proposa de visiter les bâtiments avant qu'il donne une réponse définitive.
Jin accepta.
En précisant qu'il refusait toujours.
Elle nota cela aussi.
La première chambre avait une fenêtre, une paillasse et un plafond presque entier.
La deuxième contenait des livres, des outils et une armoire dont Bok dut maintenir la porte pendant qu'ils entraient.
Dans la troisième, deux bols recueillaient l'eau sous une longue fissure.
Bok désigna le plafond.
— Elle est plus agréable par temps sec.
— La plupart des trous le sont.
Jin s'accroupit devant l'armoire.
Le bois était encore sain.
Avec une cale, la porte fermerait.
Probablement.
Il s'en voulut immédiatement de l'avoir remarqué.
Ils ressortirent sous l'auvent.
La pluie tombait maintenant en biais, fine et froide.
À gauche, une échelle montait jusqu'au toit. Une rangée de tuiles neuves attendait dans une caisse posée sur une planche.
Jin regarda la caisse.
Puis la planche.
Puis Bok.
Bok suivit son regard.
— J'allais finir avant votre arrivée.
— Tout seul ?
— Tante Sook tient l'échelle.
La vieille femme leva ses deux mains, comme pour confirmer qu'elle en possédait effectivement assez.
Bok posa sa bassine et grimpa.
Premier barreau.
Deuxième.
Troisième.
L'échelle pivota légèrement dans la terre détrempée.
Jin plissa les yeux.
La caisse dépassait d'un côté de la planche.
Et le coin humide qui la soutenait commençait à s'affaisser.
— Ne tire pas dessus.
Bok avait déjà tendu le bras.
— Je vais seulement—
La planche craqua.
Jin n'eut pas le temps de réfléchir.
Une impulsion de qi descendit dans ses jambes.
Il bondit, attrapa Bok par le dos de sa veste et tira.
Le garçon quitta l'échelle beaucoup plus vite qu'il n'y était monté.
Ils heurtèrent tous deux le poteau de l'auvent.
La caisse bascula.
Les tuiles explosèrent sur les marches.
L'une d'elles fendit la bassine abandonnée en deux.
Silence.
Jin sentit d'abord le poids de Bok contre son bras.
Puis la douleur dans son épaule.
Puis son cœur, qui cognait beaucoup trop fort pour quelqu'un qui prétendait avoir parfaitement contrôlé la situation.
Il desserra ses doigts un à un.
Sook traversa les débris et saisit le visage de Bok entre ses mains.
— Tu as reçu quelque chose ?
— Non.
Elle vérifia quand même son front.
Ses épaules.
Ses bras.
Jin s'appuya discrètement contre le poteau.
Bok regarda les morceaux de tuile.
Puis Jin.
— C'était une technique de votre relais ?
— Du qi dans les jambes.
Jin reprit son souffle.
— Et ne pas se trouver sous les objets lourds.
Bok observa les débris.
— La suite, ajouta Jin, consiste à ne pas mettre les objets lourds au bord d'une planche pourrie.
Le garçon s'accroupit et ramassa un fragment de tuile.
— Je voulais que le toit soit réparé quand quelqu'un viendrait.
Jin ouvrit la bouche.
La referma.
Pour une fois, aucune remarque intelligente ne lui vint.
À côté d'eux, Gwak avait refermé son coffret pour le protéger de la pluie.
Elle ne regardait pas les tuiles.
Elle les regardait, eux.
Jin se redressa.
Il testa son épaule, grimaça, puis coucha l'échelle contre le mur.
Ensuite, il récupéra la caisse vide.
— On ramasse avant que quelqu'un se coupe. Bok, trouve-moi un panier. Tante Sook, vous avez un balai ?
Sook partit le chercher.
Bok revint avec deux paniers.
Ils séparèrent les tuiles encore utilisables des morceaux bons à jeter. Lorsque la lumière baissa, Gwak rangea ses papiers et tint une lanterne.
Ce fut seulement après un moment que Jin remarqua quelque chose.
Il donnait des instructions.
Et les autres les suivaient.
Il s'immobilisa, un morceau de tuile entre les doigts.
Cette idée l'effraya davantage que la chute de la caisse.
Ils retournèrent à la table avec les mains froides.
Bok mit de l'eau à chauffer.
Sook posa une coupelle sous la fuite qui tombait désormais près du coude de Gwak.
Jin sortit de sa poche le petit reçu correspondant à ses dix-huit pièces impayées.
Le bord du papier était devenu mou avec l'humidité.
Il le posa devant lui.
— Si j'accepte, je peux continuer mes livraisons ?
— Vous aurez besoin de revenus, répondit Gwak.
— Et Bok et tante Sook restent ?
— Tant que les biens ne sont pas vendus, leur présence dépendra de votre accord avec eux. Ils ne figurent pas à l'inventaire.
Jin releva lentement les yeux.
— Je sais.
— Je préfère que les choses soient dites.
Il hocha la tête.
Il commençait à apprécier cette habitude chez elle.
Malgré toutes les choses qu'elle disait.
Il lui fit relire le passage concernant la dette.
— Combien de temps ?
Gwak posa le doigt sur une date.
— Jusqu'au dernier jour de cette année. Trois cent soixante jours, en comptant aujourd'hui.
Jin calcula.
Abandonna.
Puis recommença.
Trois cents taels restaient trois cents taels, quelle que soit la façon dont on les découpait.
Il demanda où étaient conservés les comptes.
Qui avait le droit de vendre les terres.
Ce qui appartenait réellement au pavillon.
Ce qui appartenait au Comptoir du Jade dès l'instant où il cessait de payer.
Gwak répondit lorsqu'elle le pouvait et, lorsque ce n'était pas possible, lui montra le document qu'il faudrait consulter. Elle distingua les engagements du prêteur des formalités de succession auprès de l'Alliance.
Jin comprit environ la moitié.
Ce qui était déjà assez pour comprendre qu'il aurait beaucoup à apprendre.
Dans la cuisine, Bok posa cinq bols sur un plateau.
Il s'arrêta.
En regarda un.
Puis le retira doucement et le remit sur l'étagère.
Jin détourna les yeux.
Il connaissait cette montagne.
Il connaissait chaque détour du sentier.
Il savait où récupérer du bois sec après trois jours de pluie, quel marchand cherchait toujours des porteurs, quel relais payait sans discuter lorsqu'une livraison arrivait entière.
Il ne connaissait aucune technique assez puissante pour mériter un nom.
Il n'avait jamais dirigé personne.
Il n'avait jamais possédé grand-chose.
Mais un portail pouvait être réparé.
Un toit aussi.
Une course pouvait être vendue.
Une première chose pouvait être faite.
Puis une autre.
Il tira le document vers lui.
— J'accepte.
Sook ne bougea pas.
Bok posa le plateau avec beaucoup trop de précaution.
Gwak lui tendit le pinceau.
— Écrivez votre nom ici. Je consignerai votre acceptation devant les témoins. L'enregistrement viendra ensuite.
Jin prit le pinceau.
Traça le premier caractère.
Reprit de l'encre.
Termina le second.
Sa signature était moins belle que celle du vieux Ma.
Ce qui lui sembla profondément injuste.
Personne ne lui avait tiré le coude.
Il posa le pinceau.
Pendant un bref instant, il eut une maison.
Gwak sortit un second rouleau.
Jin la regarda faire.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Le détail.
Elle déroula le document.
Il atteignit le bord de la table.
Elle déplaça la coupelle qui recueillait la fuite.
Continua à dérouler.
Le papier descendit sur le banc.
Jin suivit des yeux les colonnes de chiffres.
Longtemps.
— Il y a un verso ?
— Oui.
Bok lui tendit un bol chaud.
Une odeur de gingembre monta jusqu'à lui.
— On vous appelle maître, maintenant ? demanda le garçon.
Jin serra le bol entre ses paumes.
Il regarda l'acte.
Les chiffres.
Le toit qui fuyait.
Puis Gwak.
— Pas devant les gens à qui nous devons de l'argent.
Gwak releva les yeux de l'inventaire.
— Il faudra donc commencer en petit comité.