Chapitre 65
Chapitre 65 — Le sanctuaire oublié
Le lendemain de l'apparition des neuf lumières, le royaume entier était en état d'alerte.
Depuis Valthera, les lueurs étaient visibles à des centaines de kilomètres. Certaines avaient disparu pendant la nuit, tandis que d'autres continuaient de briller au-dessus de régions inconnues. Les érudits parlaient d'un phénomène magique sans précédent. Les prêtres de l'Église, eux, avaient interdit toute discussion publique concernant les symboles apparus dans le ciel.
Mais les ordres arrivaient trop tard.
La nouvelle s'était déjà répandue.
Les neuf sanctuaires légendaires venaient de se réveiller.
Et quelque part, au milieu de ce chaos, Ivan Despiedra contemplait une carte ancienne étalée sur une table.
— Cinq emplacements confirmés, dit Aldren en posant un doigt sur le parchemin. Le sanctuaire de la Foudre, celui de la Glace, celui de la Nature, celui du Vent et celui du Feu. Ce sont les cinq lieux que l'Écho de Kael a réussi à percevoir.
— Et les quatre autres ? demanda Taylor.
— Nous ignorons leur position exacte. Les archives que j'ai pu consulter mentionnent seulement quatre régions : les terres englouties, les ruines du premier royaume, le désert sans mana et une cité qui n'apparaît sur aucune carte.
Lyria se pencha au-dessus du parchemin.
— Une cité qui n'apparaît sur aucune carte ? C'est pratique. On n'aura qu'à chercher partout.
— Tu as une meilleure idée ? demanda Marvus.
— Oui. On demande gentiment à la cité de se montrer.
Marvus ferma les yeux.
— Pourquoi est-ce que je continue à lui parler ?
— Parce que tu m'adores.
— Je préfère encore affronter l'Église.
— C'est presque une déclaration d'amitié.
Elena étouffa un rire.
Même Ivan esquissa un sourire. Cela ne dura qu'un instant, mais cette légèreté lui fit du bien.
Depuis leur découverte sous Valthera, il avait l'impression que chaque réponse ne faisait qu'ouvrir dix nouvelles questions. Il ignorait ce qui existait avant le Néant. Il ignorait pourquoi les neuf Dieux semblaient avoir peur de quelque chose. Et il ignorait toujours qui avait réellement créé le cycle de ses vies.
Pourtant, il avait désormais un objectif concret.
Trouver les sanctuaires.
— Nous commencerons par celui de la Foudre, déclara-t-il.
Aldren hocha la tête.
— C'est le plus accessible. Il se trouverait dans les montagnes de Veyr, à trois jours de voyage si nous utilisons les routes principales.
— Et l'Église ? demanda Elena.
Le professeur devint sérieux.
— Elle connaît probablement déjà leur existence. Après ce qui s'est passé à Valthera, je doute qu'elle nous laisse agir tranquillement.
— Alors nous ne lui laisserons pas le temps de nous arrêter, répondit Ivan.
Il posa sa main sur la carte.
Un léger champ gravitationnel se répandit sur le parchemin, révélant des inscriptions invisibles. Des lignes anciennes apparurent, reliant les cinq emplacements connus à un point central.
Aldren se pencha immédiatement.
— Comment as-tu fait ça ?
Ivan retira sa main, surpris.
— Je n'ai rien fait de particulier. J'ai simplement laissé circuler mon mana.
— Ce n'est pas une réaction normale. Ces inscriptions sont probablement protégées par un sort de dissimulation vieux de plusieurs siècles.
Éclipse, assis sur le dossier d'une chaise, ouvrit un œil.
— Ce n'est pas un sort de dissimulation.
Ivan se tourna vers lui.
— Alors quoi ?
— Une règle de reconnaissance. La carte ne révèle ses informations qu'à une personne capable de percevoir les liens entre les sanctuaires.
— Et mon pouvoir peut le faire ?
— Apparemment.
Éclipse observa les lignes.
Son expression changea légèrement.
— C'est étrange.
— Quoi encore ? demanda Ivan.
— Les sanctuaires ne sont pas seulement reliés entre eux. Ils convergent tous vers un même point.
Taylor suivit la ligne centrale du doigt.
— Ici ?
— Oui, répondit Aldren. Mais cette région est située au milieu d'une chaîne de montagnes inhabitée.
Kael s'approcha.
Son Écho se manifesta spontanément. Une brume sombre enveloppa sa main, puis se projeta au-dessus de la carte.
Pendant quelques secondes, les lignes se déplacèrent.
Le point central se mit à clignoter.
Kael grimaça.
— Je vois une porte.
Ivan leva les yeux vers lui.
— Une porte ?
— Immense. Noire. Avec neuf emplacements autour d'elle.
Son Écho trembla.
— Et derrière...
Il s'interrompit brutalement.
Ivan le saisit par l'épaule.
— Kael ?
Son frère respirait difficilement.
— Quelque chose m'a regardé.
La brume noire se dissipa.
Kael recula, le visage pâle.
— Ce n'était pas une vision du futur. Ce n'était pas non plus un souvenir.
— Alors qu'est-ce que c'était ? demanda Elena.
Kael fixa sa main.
— Je crois que mon Écho a regardé quelque chose qui le regardait en retour.
Éclipse descendit du dossier.
— Tu ne dois plus utiliser ton Écho sur cette carte.
Kael fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Parce que ce qui se trouve derrière cette porte semble capable de percevoir les visions.
Ivan échangea un regard avec son frère.
Ils avaient déjà rencontré des ennemis capables de manipuler les souvenirs et de perturber les perceptions. Mais cette fois, la situation était différente.
Quelque chose avait traversé le pouvoir même de Kael pour lui rendre son regard.
Ivan replia la carte.
— Nous partons dans une heure.
Le voyage vers les montagnes de Veyr se déroula sans incident pendant les premières heures.
Le groupe quitta Valthera par une route commerciale, accompagné d'Aldren. Seraphina leur avait fourni des documents officiels leur permettant de circuler entre les territoires, mais Ivan savait que ces protections ne suffiraient pas longtemps.
L'Église avait déjà montré qu'elle pouvait mobiliser des forces considérables.
Et maintenant, elle savait que les sanctuaires s'étaient réveillés.
En fin d'après-midi, le chemin se rétrécit et longea une falaise. Au loin, les montagnes formaient une succession de sommets gris, dont les plus hauts disparaissaient dans les nuages.
Taylor marchait en tête.
— Il y a des traces de combat.
Ivan observa les rochers.
Des marques noires étaient visibles sur le sol. Certaines ressemblaient à des brûlures, d'autres à des impacts de foudre.
Aldren s'accroupit.
— Ce n'est pas récent. Quelques jours, peut-être.
— L'Église ? demanda Marvus.
— Possible.
Éclipse renifla l'air.
— Non.
Tous se tournèrent vers lui.
— Ce ne sont pas des traces humaines.
Ivan s'approcha d'une pierre fendue.
Il posa deux doigts dessus.
Une sensation étrange traversa sa main.
Il retira immédiatement ses doigts.
— C'est du mana ?
Aldren observa la fissure.
— Il y en a, mais il est presque entièrement absent. Comme si quelque chose avait aspiré l'énergie de la pierre.
Éclipse regarda le sommet des montagnes.
— Le sanctuaire a commencé à se défendre.
— Contre nous ? demanda Elena.
— Contre tout ce qui s'approche.
Un grondement retentit au-dessus d'eux.
Des pierres se détachèrent de la falaise.
— Attention ! cria Taylor.
Le groupe se dispersa.
Une créature bondit depuis un surplomb.
Elle ressemblait à un loup, mais son corps était constitué de plaques rocheuses traversées d'éclairs bleus. Ses pattes frappèrent le sol, provoquant une décharge qui fit vibrer la route.
Une deuxième créature apparut.
Puis une troisième.
Marvus dégaina son épée.
— Enfin quelque chose que je peux frapper !
— Évite surtout de te faire foudroyer, lança Lyria.
— Merci pour le conseil !
Les créatures chargèrent.
Taylor intercepta la première. Sa lame traça un arc lumineux et frappa entre deux plaques de roche. La créature recula, mais une décharge parcourut immédiatement l'épée.
Taylor serra les dents et se dégagea.
— Elles absorbent les attaques magiques !
Aldren leva la main.
Un éclair jaillit de ses doigts et frappa le sol devant les monstres. Au lieu de les blesser, l'énergie se dispersa dans leurs corps, faisant briller leurs plaques.
— Elles absorbent aussi la foudre ! cria-t-il.
Ivan leva les deux mains.
Une pression gravitationnelle écrasa la créature la plus proche contre le sol.
La bête résista.
Ses pattes creusèrent la roche.
— Vous plaisantez...
Il augmenta la pression.
Le sol se fissura sous elle, mais la créature parvint à se redresser.
Éclipse bondit devant Ivan.
Une flamme noire enveloppa ses griffes.
— Ce ne sont pas de simples gardiens. Ils sont liés à la loi du sanctuaire.
Il frappa la créature.
Cette fois, les plaques rocheuses se brisèrent immédiatement.
La bête poussa un cri métallique avant de s'effondrer en fragments.
Ivan comprit.
— Elles résistent à la magie ordinaire, mais pas à une attaque qui ne suit pas les mêmes règles.
— Exactement, répondit Éclipse.
Ivan regarda les deux créatures restantes.
Il ne pouvait pas simplement augmenter la puissance de sa gravité. Il devait changer la manière dont elle agissait.
Au lieu d'écraser les monstres, il concentra son mana autour de leurs articulations.
Puis il relâcha la pression d'un seul coup.
Leurs mouvements se désynchronisèrent.
Les pattes avant de la première créature s'arrêtèrent tandis que le reste de son corps continuait d'avancer. Elle s'écroula sur le côté.
Taylor profita de l'ouverture pour frapper.
Marvus acheva la dernière avec une attaque renforcée par son mana.
Le calme revint.
Ivan contempla ses mains.
Cette technique était imparfaite, mais il venait de comprendre quelque chose.
Sa gravité pouvait agir sur les relations entre les mouvements, pas seulement sur le poids des objets.
Peut-être était-ce une autre facette de Rupture.
— Tu progresses, dit Éclipse.
— Tu pourrais essayer de le dire sans avoir l'air surpris.
— Je suis surpris que tu aies attendu d'être attaqué par des chiens de pierre pour y penser.
Ivan lui lança un regard noir.
Lyria éclata de rire.
— Je crois que je préfère quand Éclipse se moque de toi.
— Tu es priée de ne pas l'encourager.
Le soleil commençait à disparaître derrière les sommets lorsqu'ils atteignirent une immense arche de pierre.
Elle était encastrée dans la montagne.
Neuf symboles entouraient son ouverture, mais un seul brillait : celui de la Foudre.
Au centre, une inscription était gravée dans une langue ancienne.
Aldren l'examina longuement.
— Je peux déchiffrer une partie du texte.
Il sortit un carnet et nota plusieurs symboles.
— « À ceux qui cherchent la première transmission... présentez-vous sans voler ce qui ne vous appartient pas. »
Marvus fronça les sourcils.
— C'est une entrée de temple ou une menace ?
— Probablement les deux, répondit Taylor.
Ivan s'approcha de l'arche.
Dès qu'il fut à quelques pas, les symboles s'illuminèrent.
Un éclair bleu traversa la pierre.
Puis une voix résonna dans la montagne.
« Porteur du huitième cycle. »
Ivan s'immobilisa.
Les autres reculèrent instinctivement.
« Tu es arrivé plus tôt que prévu. »
La porte s'ouvrit.
Derrière elle, un escalier descendait vers une lumière bleue.
Éclipse fixa l'ouverture.
— Ne touchez à rien avant que je vous le dise.
Ivan le regarda.
— Pourquoi ?
Le dragon ne répondit pas tout de suite.
Puis il murmura :
— Parce que ce sanctuaire n'est pas seulement un lieu où l'on enseignait la magie.
Il regarda les symboles.
— C'est ici que le premier Messager a transmis la Foudre aux mortels.
Un silence.
Ivan posa le pied sur la première marche.
Une dernière inscription apparut sur la pierre.
Elle ne s'adressait pas à tous les visiteurs.
Elle s'adressait uniquement à lui.
« Si tu veux connaître l'origine de ta puissance, abandonne la magie que tu crois posséder. »
Ivan observa la phrase.
Puis il sourit légèrement.
— Enfin une énigme qui me concerne directement.
Éclipse soupira.
— C'est justement ce qui m'inquiète.
Ivan descendit.
Derrière lui, la porte se referma lentement.
Et très loin, dans une salle blanche de l'Église, le cardinal Orven reçut un rapport.
Un soldat s'agenouilla devant lui.
— Monseigneur, le sanctuaire de Veyr vient de s'ouvrir.
Orven resta silencieux.
— Le porteur est entré ?
— Oui.
Le cardinal se leva.
Il ouvrit un coffre ancien et en sortit une plaque de métal couverte d'inscriptions.
— Alors le premier test commence.
Il posa un doigt sur un symbole.
La Foudre.
Puis il prononça une phrase que personne dans la pièce ne comprit.
— Que le deuxième Messager se prépare.
Son regard se durcit.
— Si Ivan atteint les neuf sanctuaires, notre plan ne pourra plus être exécuté.
Il referma le coffre.
— Et cette fois...
Un sourire froid apparut sur son visage.
— Nous ne pouvons pas nous permettre de le laisser revenir vivant.
Fin du chapitre 65.