Chapitre 3
Élias est heureux, il a enfin tout ce qu’il lui faut pour commencer.
Tout est parfaitement assemblé selon une analogie qu’il aime se représenter.
D’abord, des années de préparation de terrain : s’assurer que le sol est bien aéré et que les racines des anciennes plantes sont libérées avant de procéder au retournement.
C’est la création du protocole H.
Puis l’apport des éléments vitaux, la trinité élémentaire de la vie végétale : l’ajout d’azote, de phosphore, de potassium. Ce sont les tests et le Teucryl X3.
Et enfin la plante, celle qui convient, capable de s’épanouir dans une serre.
Le sujet, qui a elle-même grandi dans une bulle de confort, loin de la vie pénible qu’il connaît.
Elle doit simplement continuer à pousser en serre.
Il sourit intérieurement. C’est une belle journée, pense-t-il. La première d’une série de belles journées qui lui succéderont.
Elle est inconsciente. Il la dépose sur le lit du dôme.
Il a branché différents appareils pour le H0, le point zéro de référence.
Il a pu scanner son cerveau avant qu’elle se réveille. Il est satisfait.
Il prit sa tension, sa température, posa le cathéter avec sa fine chaîne.
Elle dort. Il ne voit pas ses yeux.
Une pointe d’angoisse apparaît. Il espère avoir suffisamment pesé les causes et les conséquences avant de modifier ses plans aussi rapidement. Et surtout, ne pas avoir fait d’erreur de calcul.
Il se frotte les tempes. Ça ne lui ressemble pourtant pas : prendre une décision aussi importante alors que tout était si prêt…
Elle bouge. Il se fige, puis s’affole. Il sort précipitamment du dôme.
Il faut lui laisser un réveil dans des conditions neutres. Il observera de loin ses premières réactions et avisera.
Il est trop impatient. Ça aussi, ça ne lui ressemble pas.
Elle se réveille. Elle parle. Elle est confuse. Rien d’anormal.
Le moment est propice. Il rentre de nouveau, lui tend le plateau. Elle refuse. Parfait. Ils peuvent commencer immédiatement.
Ils parlent ensemble et ne se comprennent pas vraiment. Pas d’anomalie ici. Elle est désorientée, épuisée. Elle a besoin de temps, de construire un cadre, des bases sécurisantes.
Le temps construit le cadre.
Il décide de la laisser se reposer. Il passera la voir demain.
Avant de partir, il la prévient :
Le Conservatoire peut surprendre, la nuit.
Il a toujours aimé cette vie nocturne, songe-t-il. Depuis cette loge privilégiée qu’est le dôme, le Conservatoire s’anime et vibre au rythme de ses mécanismes complexes.
Une vue de prestige, depuis l’intérieur même de son cœur : le dôme.
Ce soir, le spectacle sera beau, visualise-t-il.
Il quitte le dôme, puis le Conservatoire, en laissant son esprit dériver.
Il entre par la cuisine, par la simple porte en bois mal isolée. Sa partie supérieure est composée d’une fenêtre en simple vitrage.
Il fait toujours froid ici.
Il a l’impression de revenir à une autre réalité, de se réveiller d’un beau rêve : celui d’un projet qui aboutit enfin, mais qui ne serait pas réel.
Il se redresse.
Ce rêve est réel.
Il s’anime de nouveau, motivé, traverse sa cuisine et entre dans une autre pièce : son laboratoire.
Une grande paillasse occupe deux murs de la pièce. C’est une surface de travail conçue pour répondre à ses besoins. Elle offre un vaste plan de travail, une arrivée d’eau avec son robinet et son bac, des étagères, des meubles bas, des tiroirs, des placards et des rangements techniques.
Le professeur Éliasse aime cette pièce. Il aime l’ordre.
Avant de commencer à travailler, il relit son carnet rouge, modifie quelques notes et complète certains éléments manquant de détails.
Elle aime la botanique ? Intéressant. Des savoirs inutiles aujourd’hui, mais elle est curieuse.
Elle a aussi pris le médicament sans se poser de question, sans demander de quel Teucryl il s’agissait.
Elle est habituée à en prendre et elle est désorientée. Ce n’est pas grave. Il lui expliquera demain.
Il range le carnet, puis reporte son attention sur la paillasse.
Tout en enfilant des gants en latex, le professeur Montida se concentre, et sort le matériel dont il à besoin.
Il prend dans ses placards, divers contenant de verrerie pour des travaux de chimie.
Elias les disposent de manière stratégique et saisi également une bouteille d’eau du réfrigérateur. Une puissante lumière bleu-violet s’en échappe et découpe la pièce dans l’obscurité.
Il ne s’était pas rendu compte qu’il faisait déjà nuit.
Elias allume la lumière de la pièce, puis referme le réfrigérateur à système d’éclairage antimicrobien.
Il verse l’eau dans ballon à fond rond, le place dans sur un trépied, aussitôt après, allume le brûleur.
Dans un second temps, il prend plusieurs bocaux de poudre, inutile de les étiqueter: il reconnaît immédiatement leur contenu. Et si quelqu’un venait à fouiller ici, il ne saurait rien de ce qui s’y passe exactement.
Pas même Sophie, surtout Sophie, analyse-t-il.
Avec une cuillère graduée, il prélève une petite quantité de poudre.
Un autre outillage s’ajoute à la liste, une balance sur laquelle est déposé un bécher ainsi que le contenu de la cuillère.
Il contrôle le poids, pas besoin d’ajuster la quantité, il a toujours été doué pour la précision.
L’eau du ballon à fond rond frémit, il actionne le gaz permettant d’augmenter la température, l’eau est en ébullition cette fois. La vapeur commence à se former, Elias place un tube de verre au-dessus, la brume blanchâtre progresse lentement dans le système réfrigérant de verre. Puis la vapeur se condense, elle perle faiblement sur les parois, devenant progressivement liquide. Quelques secondes plus tard, à grosses gouttes, elles redescendent dans un cristallisoir.
Le professeur étudie le résultat du distillat de l’eau avec patience, il la dépose de nouveau sur le feu, elle frémit légèrement, c’est le moment.
Elias relève la température de l’eau avec un thermomètre. Il attend un peu puis… Parfait.
Il remue l’eau en décrivant des cercles avec un agitateur en verre, dépose la poudre en un apport lent et continu : ni au bord, ni au centre, de manière à éviter les agglomérats.
Il remue encore un petit moment après avoir versé, il compte les secondes, 29… 30, voilà.
Déposer l’ensemble du mélange dans un moule qu’il place au réfrigérateur. Il sait qu’il a le temps : six heures pour une prise complète et sûre.
Il lui reste le plus important, effectuer le nettoyage de tous ses contenants en verre.
Le professeur s’y applique avec rigueur et aisance, il a l’habitude. Elias est fatigué mais satisfait.
Il sort la boîte de Teucryl, en prend un, hésite, puis en prend un deuxième.
Le professeur laisse doucement place à Elias, ses épaules se détendent. Il dormira comme à son habitude, sur son canapé en cuir moelleux et étonnamment vieux du salon. Personne ne fait plus de canapés comme celui-là. Comme beaucoup de choses, admet-il en s’allongeant confortablement dedans, enroulé dans son plaid chaud.
Il dormira mieux ce soir et il le ressent. La nuit est douce, et l’angoisse s’éloigne encore un peu plus.
Pas besoin d’allumer la télévision ce soir. Tout va bien.
La mer lui touche doucement les pieds, presque timidement.
Il sourit.
Il aurait pu être sur la plage, mais ça n’arrive jamais. Il est toujours au pied de la falaise.
Il observe.
Sur les rochers, l’eau s’engouffre entre les pierres. Elle essaie de s’infiltrer, de trouver un passage, d’aller vers lui.
Il est habitué. Elle fait toujours ça.
En face de lui, l’horizon.
Il y a d’autres falaises au loin, des arcs de pierre très éloignés, grisés par une brume atmosphérique. Et un rocher seul devant lui.
Ce matin, il se lève de bonne humeur. Il a hâte de continuer le protocole. Il prend son petit déjeuner sans même regarder ce qu’il mange, trop concentré à relire ses notes.
Il ne finit pas son café, le laisse sur la table. Ça aussi, ce n’est pas son habitude, mais il a des choses plus importantes à faire.
Avant de partir, il vérifie un petit moniteur qu’il a acheté d’occasion et observe Lou Delorme.
Elle ne bouge pas.
Elle est assise sur son lit et regarde la végétation.
Tiens, sa fascination est exemplaire, note-t-il.
Il la surveille davantage.
C’est une intelligence rare, d’aimer la nature, non ? conclut-il.
Mais plus il l’examine, plus quelque chose l’interpelle.
Quelque chose ne va pas.
Ce n’est pas naturel.
Elle pourrait effectivement être fascinée par les plantes. Ce ne serait pas surprenant, vu la beauté du Conservatoire. Mais quelque chose ne va pas.
Le début de l'intégration s’est mal passé ? se demande-t-il avec inquiétude.
Elle reste immobile. On ne peut pas vraiment voir son visage. La qualité de la caméra n’est pas assez bonne. Il n’a pas vraiment les moyens d’en acheter une plus performante.
La caméra est cachée quelque part dans une plante, peinte d’une couleur discrète.
Il attend, elle ne bouge toujours pas.
Cela ne sert à rien d’attendre davantage. Elle a sans doute besoin d’être restaurée.
Il va dans l’une des pièces qui lui servent de laboratoire.
Elias sort du réfrigérateur le travail de la veille, le retourne et le place dans une assiette en carton. La gelée ondule doucement.
La gelée est prête.
Il prépare le plateau pour elle :
une assiette en carton, une bouteille d’eau, un verre en carton, des couverts en plastique. En guise de repas, une gelée transparente et brillante.
Elle ondule doucement, soumise au déplacement du plateau.
Maintenant qu’il est satisfait, il porte le plateau vers la porte de la cuisine et passe par le jardin. Il garde le médicament dans sa poche, comme toujours.
Il traverse une partie du Conservatoire, prenant soin d’avancer sur le chemin de gravier blanc.
À droite du chemin, non loin du dôme, se dresse une énorme Monstera. À sa gauche, une autre, tout aussi grande, constellée de taches blanches. L’une de ses grandes feuilles empiète sur le sentier, plus large encore que son plateau.
Il les contemple.
— Bonjour à vous, murmure-t-il. La nuit vous a fait du bien ?
Il les analyse rapidement du regard, vérifie la structure des tiges et des feuilles ainsi que leurs racines aériennes. Tout va bien.
Elles sont vigoureuses. La nuit, le Conservatoire est bien plus actif ; les résultats s’admirent dès le matin. Mais parfois, il peut y avoir une erreur, une anomalie pendant la nuit ; le résultat se constate aussi au réveil.
Il reprend sa marche sur le gravier, franchissant le petit pont au-dessus du canal d’irrigation ruisselant en forme de couronne. Ce cours d’eau artificiel dessine un cercle ; en son centre, le dôme.
Avant de s’en approcher, il observe Mme Delorme. Elle est toujours immobile, dos à l’entrée, le regard tourné vers le Conservatoire.
Le professeur recule légèrement, serre le plateau sous ses doigts puis le relâche.
Il déverrouille l’entrée.
La pression d’air se fait entendre. L’air s’échappe. Il y est habitué, il n’y fait plus attention. Le système permet de garder une température et un rapport humidité-air parfaitement équilibrés.
Lou regarde toujours la végétation.
Elle est assise sur son lit, appuyée contre la paroi vitrée opposée.
Il constate aussi le désordre : le drap en vrac, le savon jeté sur le côté dans une petite flaque d’eau, où il commence à se désintégrer. Il laisse échapper un souffle.
— Bonjour, madame Delorme. J’espère que vous avez bien dormi ? questionne-t-il en accentuant certains mots.
Elle ne répond pas.
Elle se tourne vers lui.
Elle a les traits tirés, les yeux cernés, elle a un regard brûlant et acéré.
Évidemment qu’elle n’a pas bien dormi.
— Je vous apporte votre petit déjeuner. Nous avons du travail à effectuer aujourd’hui. J’espère que ce repas pourra vous restaurer convenablement.
Il s’approche et lui tend le plateau.
Elle coopère, le prend entre ses mains avec précaution. Elle le regarde toujours dans les yeux.
Il prend soin d’éviter son regard.
Pour ne pas la déranger, constate-t-il.
Pour lui laisser une certaine intimité.
Elle soulève progressivement le plateau à sa hauteur,
elle va pouvoir se restaurer, admet-il avec soulagement.
Elle continue de le soulever… ?
Au-dessus de sa tête ? …
Élias a le souffle coupé.
Oh non.
Il comprend.
Le plateau se fracasse violemment au sol dans un choc sourd qui résonne contre le verre du dôme.
Stupéfait, choqué, Élias reste figé. Son souffle se coupe.
Il regarde le désastre : la gelée, les couverts, les débris éparpillés au sol. Il y a des morceaux projetés jusqu’au bureau…
Le professeur se reprend aussitôt, s’énerver ne sert à rien. Elle est débutante, n’a pas conscience de ce qu’elle a fait, il est le professeur, le scientifique qui a élaboré ce protocole.
Elle est le sujet, comme une élève qui découvre sans expérience un univers qu’elle ne comprend pas.
Calme et patient, il lui explique de nouveau le cadre.
— Madame Delorme, je vais passer sur ce que vous venez de faire, car vous n’avez pas vraiment conscience du travail que j’ai consacré à ce plateau, ni du bien qu’il devait vous faire. Vous avez besoin de forces, surtout après une nuit comme la vôtre. Je vois bien que vous n’avez pas bien dormi. S’il vous plaît, prenez soin de vos affaires et de vous.