Chapitre 75
Owen se leva de son lit avec une lenteur accablante. Il ne souffrait pas, à proprement parler, de courbatures ou de douleurs fantômes suite à son cauchemar.
C’était pire.
C'était une lourdeur générale, comme si la gravité elle-même avait décidé de peser deux fois plus fort sur ses épaules.
Il regarda autour de lui, mais un détail clochait.
Sa chambre paraissait beaucoup moins nette que d'habitude. Il se frotta vigoureusement les yeux, pensant qu'ils étaient sûrement encore collés par le sommeil. Mais lorsqu’il les rouvrit, le même sentiment d’inconfort persista. Le paysage de sa propre chambre restait flou, comme si une fine pellicule translucide avait été appliquée directement sur ses pupilles.
Il fit quelques pas, la démarche encore troublée. Mais la surprise la plus terrifiante l'attendait dans la salle de bain. Il fixa le miroir.
De légères taches blanches parsemaient son corps tout entier. Elles étaient très fines, à peine perceptibles à première vue, ressemblant à de petites cicatrices de brûlures.
Mais le plus troublant n'était pas son corps. C'était son bras gauche.
Ici, les taches étaient bien plus marquées, agressives. Elles ressemblaient aux cicatrices d'une lourde opération chirurgicale. Il effleura sa peau du bout des doigts, de son poignet jusqu'à son épaule. Les marques blanches s'entrecroisaient. Owen avait une peau assez claire de base, mais là, la couleur virait au cadavérique.
C’est quoi ce bordel...
Une sueur froide lui glaça le dos. Son bras gauche n'avait pas qu'un problème esthétique. Il y avait un truc viscéralement anormal.
Il ne sentait pas son toucher. Enfin, pratiquement plus.
Il pouvait bouger son bras, plier le coude, agiter ses doigts sans aucun souci moteur, mais il y avait un décalage effrayant avec sa sensation physique. Comme si sa sensibilité nerveuse avait été baissée au minimum.
Il serra et desserra son poing plusieurs fois, pinça la peau de son avant-bras jusqu'au sang sans rien ressentir, et souleva divers objets posés sur son bureau pour faire la comparaison avec sa main droite.
La conclusion était glaçante.
Il avait définitivement perdu une partie de la sensation de son bras.
Le coupable ? Il le connaissait pertinemment. Son regard dévia vers le masque blanc, parfaitement plié et inerte sur sa table de chevet. Sa respiration commença à s’accélérer, la panique montant dans sa gorge.
Qu’est-ce qu’il arrive à mon corps ?
Mes yeux ? Mon bras ? Est-ce que cette chose me dévore de l'intérieur ?
Et puis... l'amnésie le frappa. Qu’est-ce qu’il s’était passé hier soir ? Il n'avait plus aucun souvenir. La dernière image nette qui subsistait dans son esprit était de s'être retrouvé propulsé dans une forêt face à Speed. Ensuite, le trou noir.
GREUUUU.
Un gargouillement monstrueux résonna dans le silence de la pièce. Owen sursauta, surpris par les décibels de son propre estomac. Une faim absolument colossale, presque douloureuse, venait de s'emparer de lui.
Ça ne sert à rien de réfléchir à tout ça l’estomac vide. Je meurs littéralement de faim...
Il enfila les vêtements les plus amples qu'il put trouver dans son armoire, un grand sweat à capuche, toujours gêné par la sensation cotonneuse de son bras, et descendit dans la cuisine.
Lily n’était pas en vue, sûrement encore en train d'hiberner, mais sa mère, Elena, était tranquillement posée à la table de la cuisine, sirotant son café matinal en écoutant les informations à la télévision.
— Salut mon chéri, bien dormi ? demanda-t-elle sans quitter l'écran des yeux.
— Salut m’man. Pas trop mal, ahah, répondit Owen, essayant de paraître le moins suspect possible.
Il se dirigea vers les placards et dévalisa littéralement tout ce qu’il pouvait engloutir d’une traite : céréales, pain de mie, confiture, restes de la veille.
— Owen, si tu continues à me vider les placards à cette vitesse, il va falloir que tu contribues activement aux dépenses, soupira sa mère.
— Mhh-Mhhh, marmonna-t-il la bouche pleine, ce qui se traduisait par : Je suis fauché maman, pas possible.
C'est à cet instant que le jingle du journal télévisé changea de ton.
— ALERTE INFO : D’après nos sources, plusieurs agences privées et les forces d'intervention du B.R.S. se sont retrouvées cette nuit à la périphérie de la ville, dans une zone forestière isolée. Un très violent affrontement entre Supers aurait eu lieu. Aucune victime civile n’est à déplorer, la zone étant inhabitée, mais un héros du Top 10 national serait directement impliqué dans ce désastre. Nous vous tiendrons informés si plus d’informations nous parviennent.
Les images tournaient en boucle. Elles montraient des cratères béants dans la terre retournée, des chênes centenaires abattus et fracassés sur des centaines de mètres. Des dizaines d'agents du B.R.S. bloquaient l'accès aux journalistes, cherchant visiblement à ne pas ébruiter l'affaire.
Owen figea. Il lâcha sa cuillère remplie de céréales, qui tomba sur la table dans un bruit métallique mat. Il ne savait pas réellement si cette maladresse était due au manque de sensation de son bras, ou au choc de l’information.
— Owen ! Nettoie-moi ça, s'il te plaît. T’as passé l'âge d'en foutre partout au petit-déjeuner... râla Elena.
— O-oui maman...
C’est moi qui ai fait ça ?! C’était donc vrai ?
Aucun souvenir ne faisait miraculeusement surface. Rien. À part une image, trop floue pour ne pas la confondre avec un cauchemar fiévreux. L'image de ses propres mains resserrant leur étreinte sur la gorge de quelqu’un... La gorge de Speed.
L’ai-je tué ? Non... c'est pas possible.
Il sortit précipitamment son téléphone de la poche de son jogging pour faire une recherche rapide sur les réseaux sociaux. Quelques secondes plus tard, il laissa échapper un immense soupir de soulagement qui fit trembler ses épaules.
Des paparazzis avaient publié des photos une heure plus tôt : Speed venait d'être aperçu ce matin même, entrant dans un café de la capitale. Il portait des lunettes de soleil plus larges que d'habitude et un pansement sur le nez, mais il était vivant.
Quelques heures plus tôt, dans les eaux sombres du lac.
Speed était à bout de souffle, les poumons brûlant, l'esprit aux portes de l'inconscience. Il vit la silhouette blanche et monstrueuse au-dessus de lui se figer brusquement. L'espace d'une seconde, la bête s'arrêta. Le sourire dément, déformé sous la matière du masque, s'effaça pour laisser place à une surface lisse et inerte.
Le monstre était là, immobile. Et surtout, il venait de relâcher son étreinte meurtrière.
Le héros ne perdit pas un millième de seconde. Mû par l'instinct de survie, il se dégagea violemment de la prison d'eau et fonça vers le rivage le plus proche. Enfin, "nager" serait un euphémisme. En activant ses vecteurs de poussée sous ses semelles, Speed courut littéralement sur la surface de l'eau, fendant le lac en deux jusqu'à atteindre la rive boueuse.
Il se retourna, haletant, crachant de l'eau.
La silhouette était toujours là, au centre du lac, lévitant à un mètre au-dessus des eaux troubles, le fixant en silence.
Alors que Speed reprenait péniblement son souffle, l'adrénaline remontant pour se préparer à un nouvel assaut, le monstre blanc prit sa décision. Avant même que le héros ne puisse amorcer le moindre mouvement, la créature fendit le ciel à une vitesse folle, brisant le mur du son dans une traînée d'un blanc pur.
— Attends, gamin— ! tenta de hurler Speed, la main tendue vers les nuages.
Mais il était trop tard.
Speed resta planté là, seul, au beau milieu d'un champ de bataille dévasté. Il savait pertinemment que l'onde de choc de leurs affrontements avait déjà attiré l'attention d’invité indésirable.
La cavalerie n'allait pas tarder.
Fin du chapitre.