Chapitre 1
Azaël regardait les étoiles.
Il n’y avait rien d’autre à regarder.
Assis au bord du vide, les pieds dans le néant, il observait les innombrables lumières qui s’étendaient devant lui. Certaines étaient proches. D’autres se trouvaient à des distances qu’aucun être vivant ne pourrait concevoir.
Il les connaissait presque toutes.
Il connaissait leurs mondes. Leurs peuples. Leurs histoires.
Il connaissait même la façon dont certaines d’entre elles finiraient.
Azaël soupira.
— Encore une...
Il s’interrompit.
Il avait perdu l’habitude de compter les jours.
Pour un dieu, le temps n’avait jamais eu la même signification que pour les mortels.
Un jour pouvait être un siècle.
Un siècle pouvait n’être qu’un instant.
Et lorsqu’on avait vécu assez longtemps...
Tout finissait par se ressembler.
Azaël se laissa tomber sur le dos et fixa le ciel.
Il avait vu des royaumes naître dans la boue et devenir des empires.
Il avait vu des hommes s’élever au-dessus de leurs semblables, convaincus qu’ils pourraient atteindre les dieux.
Certains y étaient presque parvenus.
Presque.
Il avait assisté à des guerres qui avaient changé des continents. À des révolutions. À des famines. À des miracles.
Il avait créé des créatures uniquement pour voir ce qu’elles feraient une fois livrées à elles-mêmes.
Il avait donné naissance à des mondes dont il était devenu le spectateur.
Certains avaient survécu.
D’autres non.
Au début, cela l’amusait.
Puis il s’était lassé.
Azaël ferma les yeux.
— Je m’ennuie.
Sa voix se perdit dans le vide.
Aucune réponse.
Il rouvrit les yeux.
Un petit sourire apparut sur son visage.
— C’est peut-être ça, le problème.
Il se redressa.
Depuis combien de temps n’avait-il rien fait sans savoir comment cela finirait ?
Il réfléchit quelques secondes.
Puis il se mit à rire.
— Je ne m’en souviens même plus.
Azaël se leva et tendit une main devant lui.
L’espace se mit à trembler.
Une fissure apparut dans le ciel.
Elle s’élargit lentement, dévoilant derrière elle un immense océan d’étoiles.
Puis une planète apparut.
Bleue.
Immense.
À première vue, elle ne semblait pas différente des autres.
Pourtant, Azaël ne la reconnaissait pas.
Il plissa les yeux.
— Intéressant.
Il s’approcha de l’ouverture.
Il pouvait sentir quelque chose.
Une présence.
Un pouvoir qui ne lui appartenait pas.
Cette planète avait un dieu.
Azaël le savait.
Il aurait dû s’arrêter là.
Entrer sur le territoire d’un autre dieu sans permission n’était pas exactement considéré comme une marque de politesse.
Mais cela faisait longtemps qu’Azaël ne se souciait plus vraiment des règles.
Il posa un pied dans la fissure, puis se retourna une dernière fois.
Son monde était toujours là.
Il pouvait y revenir quand il le souhaitait.
Il pouvait même faire comme si cette idée ne lui était jamais venue.
Mais il avait passé une éternité à tout connaître.
Alors, pour une fois...
Il choisit l’inconnu.
— Voyons voir comment vivent les habitants de cette planète.
Il avança.
Le monde disparut derrière lui.
Azaël s’écrasa dans un arbre.
Un craquement sec retentit.
Puis un deuxième.
Puis un troisième.
Il traversa plusieurs branches avant de tomber lourdement au sol.
Un nuage de poussière s’éleva autour de lui.
Silence.
Une feuille tomba lentement sur son front.
Azaël ne bougea pas.
— ...
Il ouvrit un œil.
— Ça commence bien.
Il repoussa la feuille et se redressa.
Une forêt s’étendait à perte de vue.
De gigantesques arbres formaient une voûte au-dessus de lui. La lumière du soleil passait difficilement entre les branches.
Il se leva.
Quelques morceaux d’écorce tombèrent de ses vêtements.
Azaël regarda autour de lui.
— Bon.
Il tendit la main.
Rien.
Son sourire disparut.
Il recommença.
Toujours rien.
Il fronça les sourcils.
Azaël ferma les yeux et concentra son esprit.
Son pouvoir était là.
Il pouvait le sentir.
Mais quelque chose l’empêchait de l’atteindre.
Comme si une immense barrière invisible séparait son corps de ce qui, autrefois, lui appartenait naturellement.
Il ouvrit les yeux.
— Le territoire du dieu...
Il regarda le ciel à travers les branches.
Il comprenait maintenant.
Sur cette planète, son pouvoir était presque entièrement neutralisé.
Presque.
Azaël leva un doigt.
Une petite étincelle apparut au bout de celui-ci.
Elle vacilla.
Puis s’éteignit.
Il resta silencieux.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis il sourit.
— Ça faisait longtemps.
Il n’avait plus ressenti de limite depuis une éternité.
Il venait de retrouver quelque chose qu’il pensait avoir oublié.
L’imprévisible.
Azaël se mit en marche.
Il ne savait pas où il était.
Il ne savait pas qui dirigeait ce monde.
Il ne savait pas ce qui l’attendait.
Pour la première fois depuis très longtemps...
Cela lui plaisait.
La forêt semblait ne jamais vouloir finir.
Azaël marcha plusieurs heures.
Il découvrit des plantes qu’il ne connaissait pas, des animaux qu’il n’avait jamais vus. Il observa leurs comportements sans intervenir.
Un petit être à quatre pattes s’arrêta même devant lui pendant plusieurs secondes avant de repartir en courant.
Azaël le suivit du regard.
— Curieux.
Il continua.
Puis son estomac se manifesta.
Un bruit sourd résonna dans la forêt.
Azaël s’arrêta.
Il baissa lentement les yeux.
— ...
Il posa une main sur son ventre.
— Ah.
Il n’avait pas mangé depuis très longtemps.
En réalité, il n’en avait jamais eu besoin.
Mais son corps, ici, semblait avoir décidé de lui rappeler qu’il n’était plus entièrement au-dessus des besoins ordinaires.
Il soupira.
— Première chose à apprendre : manger.
Il reprit sa route.
Quelques heures plus tard, il atteignit enfin une rivière.
L’eau était claire.
Le bruit du courant était presque apaisant.
Azaël s’approcha pour boire.
Puis il entendit quelque chose.
Une voix.
Il releva la tête.
Quelqu’un chantait.
La voix venait de l’autre côté de la rivière.
Azaël resta immobile.
Il écouta.
La chanson était simple.
Pas particulièrement impressionnante.
La voix tremblait parfois.
Quelques notes étaient fausses.
Mais il continua d’écouter.
Il ne savait pas pourquoi.
Il n’avait aucune raison de rester.
Et pourtant...
Il resta.
Une jeune femme était assise au bord de l’eau.
Elle avait les pieds plongés dans la rivière et tenait quelques fleurs entre ses doigts.
Elle chantait sans se soucier de savoir si quelqu’un l’écoutait.
Azaël l’observa quelques secondes.
Puis elle s’arrêta.
— Vous comptez continuer à me regarder longtemps ?
Azaël cligna des yeux.
Elle s’était retournée.
Leurs regards se croisèrent.
— Je...
Il chercha quoi répondre.
Il avait affronté des armées, des monstres, des catastrophes capables de détruire des mondes.
Mais cette situation-là lui posait étrangement plus de problèmes.
La jeune femme haussa un sourcil.
— Vous êtes bizarre.
Azaël sourit.
— On me l’a déjà dit.
Elle le regarda encore quelques secondes.
Puis elle éclata de rire.
Un rire simple.
Naturel.
Azaël ne comprit pas pourquoi, mais il sourit à son tour.
— Vous avez un nom ? demanda-t-elle.
Il hésita.
Son nom lui sembla soudain étrangement lourd à porter.
— Azaël.
— Azaël...
Elle répéta son nom comme pour vérifier qu’il lui convenait.
Puis elle sourit.
— Moi, c’est Elia.
Azaël hocha la tête.
— Enchanté, Elia.
Elle regarda ses vêtements couverts de poussière.
Puis les branches cassées derrière lui.
Puis revint à son visage.
— Vous êtes tombé de l’arbre ?
Azaël resta silencieux.
— Oui.
Elia éclata de rire.
Et, sans qu’il sache pourquoi...
Azaël se mit à rire avec elle.
Il ne le savait pas encore.
Mais cette rencontre allait changer sa vie.
Pas son pouvoir.
Pas son monde.
Sa vie.
Et pour un dieu qui avait déjà tout connu...
C’était peut-être la seule chose qu’il n’avait jamais cherchée.