Chapitre 1
On croise souvent des gens avec des rêves.
Souvent ?
Tout le monde a des rêves.
Il y a l’optimiste qui rêve d’un monde meilleur, où il parviendrait à vaincre toutes les maladies et à stopper toutes les guerres. Il y a le romantique qui pense que c’est en se baladant avec une pile de livres dans la rue qu’il foncera sur l’élue de son cœur, et qu’au moment où leurs regards se croiseront, que leurs mains s’effleureront, tout deviendra parfait. N’oublions pas non plus les globe-trotteurs. Ces férus d’aventure, toujours un sac à dos prêt, partent à l’autre bout du monde pour rencontrer peuples et paysages.
J’aimerais vous présenter Hakon.
Ce jeune homme de dix-sept ans est pour le moins… particulier. En effet, je vais me contredire après seulement quelques phrases, mais cette jeune personne n’a pas de rêve. Enfin, disons qu’il est en train de le réaliser.
Tous les matins, Hakon se réveille sans être fatigué. Il sort doucement de sa couverture moelleuse, il s’étire mollement avant d’enfiler ses pantoufles rembourrées. D’un pas traînant, il se dirige vers la bouilloire de sa cuisine pour l’allumer. Il n’a pas besoin de la remplir d’eau, il l’a déjà fait la veille avant d’aller se coucher. Le temps que l’eau chaude, indispensable à la préparation de son thé, monte à la température idéale, il prépare soigneusement ses deux tartines de beurre avec de la confiture de myrtilles. Après s’être versé son thé au citron et au gingembre, il déguste son petit déjeuner en regardant son téléphone. Il est toujours intéressé par l’actualité en général, mais il est aussi fan de jeux vidéo.
Il part ensuite se préparer pour aller au lycée. Ses cheveux bruns, courts et rebelles sont assez difficiles à coiffer, alors il se contente de les passer sous l’eau avant de les sécher et de les ébouriffer négligemment.
Pas besoin de faire plus d’effort.
En général, il s’habille avec simplicité. Un pantalon confortable, surtout pas un jean, qu’il trouve trop rigide, et un simple t-shirt de couleur unie. Moins ses habits lui coûtent, mieux il se porte.
Il part de chez lui quinze minutes avant le début des cours. Il lui suffit de faire quelque cinquante mètres pour prendre le bus qui passe à 7 h 47. Il arrive ainsi devant le portail du lycée à 7 h 56, et il ne lui faut pas plus de trois minutes pour atteindre les salles de classe.
Ce matin-là, c’était physique-chimie. Il prit sa place fétiche, au fond à gauche, près du radiateur. L’été pointait le bout de son nez, et même si l’administration avait coupé le chauffage de ses petites têtes blondes depuis des semaines, il s’assit à cet endroit par principe.
— Bonjour, bonjour, annonça Mme Couveur, leur professeure de physique-chimie. Asseyez-vous, nous allons commencer.
Cela va de soi, mais pratiquement les trois quarts de la classe n’étaient pas assis à leur place. Il y avait le groupe des geeks, sûrement en train de débattre du dernier épisode de leur animé favori. Il y avait le groupe des commères, relatant les aventures de leurs vedettes préférées dans leur dernière téléréalité. Il y avait aussi le groupe des « populaires », où les leaders officieux de la classe faisaient comme si la salle de classe était leur propriété.
Hakon se situait… comment dire… il était au fond de la classe, à gauche, près du radiateur. Non pas qu’il n’avait pas d’amis, en voilà une idée, mais il aimait le calme et la sérénité, surtout le matin.
— T’as vu le combat du dernier épisode ? L’animation était dingue ! Et puis les enjeux, c’est incroyable, j’ai hâte qu’on soit samedi prochain pour avoir la suite !
Quelle idée de s’affoler pour quelque chose d’aussi enfantin, pensa Hakon, la tête reposant sur ses bras croisés sur son bureau.
— … Tu te rends compte ? Marina a trompé Mikael avec Kevin, et ils ont couché ensemble alors que son mec était dans la pièce à côté. C’est vraiment une salope.
Ces émissions ont l’air vachement inintéressantes, c’est dommage que j’aie la flemme de les regarder.
— Ça vous chauffe qu’on sorte ce week-end ? demanda Nolan. Genre ciné ou un truc du genre ?
— Grave, répondit Lilian.
— Chaud ! s’exclama Gaëlle en levant la main d’enthousiasme.
— Y a de bons films en ce moment ? demanda Elisa.
— J’sais pas, répondit Nolan en regardant paresseusement son téléphone. Je t’avoue, c’est juste pour pas rester chez moi.
Ne pas rester chez toi ! s’indigna silencieusement Hakon. C’est la meilleure chose à faire. Tu peux te mettre sur ton canapé, un plaid sur les jambes, un thé chaud sur la table à côté. Tu peux bouquiner, regarder une série, ou même juste dormir.
Hakon ne comprenait vraiment pas ce type.
Nolan.
Pour vous dire la vérité, il ne lui avait jamais vraiment rien fait de mal. C’était un garçon grand, aux cheveux châtain clair, qui faisait du sport régulièrement, donc musclé, avec un beau visage, dont pratiquement toutes les filles étaient amoureuses, qui était plein aux as, et qui avait de bonnes notes en cours… mais à part ça, c’était un type tout à fait banal.
Et pour on ne sait quelle raison, Hakon ne pouvait pas le sentir.
C’était bien une des seules choses qui l’irritaient dans ce lycée.
Il cache quelque chose, c’est sûr, pensa-t-il en le scrutant d’un œil.
— Allez, on va commencer ! insista Mme Couveur.
Malgré quelques protestations et des fins de conversations arrachées, le cours débuta.
— Bien, qui a fini les exercices que nous avions commencés la dernière fois ? demanda la professeure.
Une main brune se leva immédiatement.
— Tu veux venir au tableau nous montrer ce que tu as fait, Alice ?
La fille se leva avec une assurance et une ferveur qui n’avaient pas leur place dans un lycée public normal. Ses cheveux noirs et bouclés étaient retenus en un chignon serré qui tombait le long de sa colonne vertébrale et s’agitait tandis qu’Alice trottinait presque jusqu’au tableau. Les commères lui jetèrent des regards de dégoût et de mépris, les geeks étaient pratiquement en train de baver sur leur chaise, et les populaires étaient très certainement sur leurs téléphones.
Sans grande surprise, elle avait juste. Mme Couveur la félicita et demanda au reste de la classe comment Alice avait fait pour parvenir à ce résultat. La plupart des visages étaient baissés ou le regard perdu par la fenêtre parce que, franchement, cette branche d’arbre qui frétillait sous la brise était vachement intéressante.
Hakon avait bien évidemment la réponse. Ces équations étaient d’une simplicité basique pour lui, mais il n’allait tout de même pas se fatiguer à lever la main et à prendre la parole en public.
Une perte d’énergie inutile évitée, soupira-t-il avec un sourire.
— Personne ? insista Mme Couveur. Bon, il faut revenir sur cette formule. En simplifiant…
Boum !
La porte de la salle de classe s’ouvrit dans un grand fracas.
— Je suiiiiis lààààààà ! cria-t-il.
Le garçon qui venait d’entrer était habillé d’une manière bien étrange. De bas en haut, il avait pour commencer des chaussures différentes. Son pied droit était noir, et le gauche blanc. Mais ses chaussettes, elles, étaient à l’inverse. La chaussure noire avait avec elle une chaussette blanche, et la blanche la chaussette noire. Son pantalon beige était mal enfilé, son tibia gauche était visible. Son pull mauve était à l’envers, et sa capuche lui pendait devant le nez. Ses cheveux auburn faisaient des épis à plusieurs endroits où Hakon ignorait qu’il était possible d’avoir des épis.
— Oliver, dit Mme Couveur sur un ton hypocrite. Te voilà enfin. Nous t’attendions.
— C’est vrai !? s’excita celui-ci.
— Non, rétorqua-t-elle.
Oliver tenta de trouver un soutien en regardant la classe. Soit ses camarades se moquaient de lui, soit ils faisaient un grand non de la tête pour appuyer leur professeure.
La mine déconfite, le pas traînant et les bras ballants, Oliver vint rejoindre sa place au fond de la classe, à gauche.
Ah. Oui. En fait, ce type était le meilleur ami d’Hakon. Le seul ami, à vrai dire.
L’origine de leur rencontre reste entourée de mystère et de légende. Certains affirment que durant une nuit d’orage, alors qu’ils étaient enfants, Hakon et Oliver se seraient alliés face à une meute de chiens errants qui agressait une jeune demoiselle en détresse. Faisant preuve d’ingéniosité et de courage, ils en seraient venus à bout, et cet acte héroïque aurait forgé une amitié qui durerait éternellement. Une autre histoire parle de partenaires du crime organisé qui, à la suite de plusieurs trahisons en interne, auraient décidé de quitter le monde de la nuit et du grand banditisme pour se fondre dans la masse et vivre enfin une vie normale.
— Qu’est-ce que t’as foutu encore ? lui chuchota Hakon tandis qu’Oliver s’écrasait sur sa chaise.
— Mec, articula-t-il en chuchotant à moitié. Tu vas pas me croire.
— Non, je pense pas, non.
Oliver fit une grimace et un geste que nous ne décrirons pas pour des raisons de sensibilité de notre public.
— Bon, poursuivit-il, je me lève à l’heure, comme tous les jours.
On entendit sa voisine de droite toussoter.
— Je me lève à l’heure, répéta-t-il en lui lançant un regard de côté. Et en sortant de chez moi, là, une vipère prête à me sauter au cou ! Non mais, je te jure ! Donc, moi, normal, je laisse passer, c’est pas la première ni la dernière. Donc je l’intimide un peu, et je vois que le serpent comprend qui est le patron, si tu vois ce que je veux dire. Je commence à partir, mais là, y a un groupe de gosses qui s’approche de la vipère, mais sans la voir ! Là, je crie « Attention, y a un serpent », et là ça commence à crier et à se jeter dans tous les sens ! Moi, je suis obligé d’intervenir, tu me connais, et je…
Derrière lui, une main vint, en diagonale, lui effleurer avec fermeté mais néanmoins pédagogie le sommet du crâne. Hakon crut voir l’un de ses épis disparaître dans la foulée.
— Tu te permets déjà d’être en retard, cracha Mme Couveur. Assure-toi de suivre le cours maintenant.
— Compris, bafouilla-t-il en se massant l’arrière du crâne.
Au premier rang sur la droite, Alice poussa un long soupir en levant les yeux au ciel, puis elle continua à griffonner dans son cahier deux fois plus épais que ceux des autres élèves.
Une fois la professeure retournée au tableau, Hakon demanda :
— T’as oublié de mettre ton réveil ?
— Ouais.
Oliver fit le tour de la salle du regard et s’arrêta sur Margaux, une des filles du groupe des commères qui le regardait en rigolant derrière sa main. Oliver lui décocha un sourire en lui faisant un petit signe de la main.
— Hé, dit-il en donnant un petit coup de coude à Hakon, tu crois que j’ai mes chances avec Margaux ? Elle arrête pas de me regarder depuis tout à l’heure.
— Elle se fout de toi, dit Hakon sans lâcher son cahier dans lequel il prenait des notes sur ce qu’avait écrit Alice.
Effectivement, en réponse à son petit signe de main, Margaux se tourna vers ses copines, et toutes se mirent à sourire moqueusement en direction d’Oliver en lui faisant un petit signe de la main.
Le cours se termina deux heures plus tard, deux heures durant lesquelles Oliver se fit remonter les bretelles au moins trois fois de plus, le tout se soldant par deux heures de colle.
À dix heures, lors de la pause avant le cours d’histoire, Hakon se leva pour aller s’acheter quelque chose à manger au distributeur.
— Tu veux un truc, Oli ? lui demanda-t-il en espérant qu’il ne voudrait rien. Ses parents avaient toujours insisté sur son éducation, alors il demandait par principe, sans grande bonne volonté.
— Hmmmmm, couina Oliver entre ses bras. Il avait commencé à s’endormir environ quinze minutes avant la fin du cours.
— Ça marche.
Hakon se dirigea vers le distributeur au fond de l’aile deux de son lycée. Il était moins fréquenté que les autres, et généralement mieux rempli. Il se prit un thé aux groseilles, pas son préféré mais qui faisait l’affaire le temps des cours, puis un paquet de gâteaux au chocolat.
En entrant dans la classe, il la trouva étonnamment calme. La plupart du temps, entre les cours, les conversations allaient bon train, avec parfois des chamailleries amicales qui faisaient voler une chaise par-ci ou une table par-là. Mais cette fois, suivant l’exemple d’Oliver, tout le monde avait la tête enfouie dans ses bras croisés sur sa table.
Hakon vint s’asseoir sur sa chaise, l’air perplexe, mais il continua de siroter son thé sans vraiment pousser la réflexion plus loin. Après avoir mangé le dernier de ses biscuits, lui aussi fut pris d’une écrasante envie de faire un petit somme.
— J’ai encore cinq minutes avant le prochain cours, se rassura-t-il en bâillant, avant d’enfoncer sa tête dans ses bras.
Dans son rêve, il marchait le long d’un trottoir vide dans une rue vide. Il ne savait pas vraiment où il allait, mais cela ne faisait aucun doute, il y allait. Il prit la rue sur sa droite et tomba sur un chien à l’air maladif, les côtes apparentes. Devant ce chien se trouvait un paquet de viande séchée, le plat préféré d’Hakon. Il raffolait de ce goût si particulier. Rien que de penser à cette saveur salée dans sa bouche le fit baver d’envie. Mais d’un autre côté, ce chien semblait affamé, et il pouvait très bien la lui donner.
— Ce n’est qu’un rêve, se rappela-t-il. Ce chien n’existe pas.
Il se pencha pour ramasser le paquet, et commença à déguster la viande en poursuivant sa route. Il fit une rapide volte-face pour observer la réaction du chien, car une pincée de remords le tiraillait, mais le chien avait disparu.
Quand il se retourna, il crut apercevoir une longue chevelure d’un blanc nacré, presque argenté, disparaître à l’intersection suivante. Intrigué, il accéléra le pas, il tourna à gauche et…
Il était pratiquement certain que son pied gauche aurait dû atterrir sur du bitume bien dur, d’une tangibilité que personne n’aurait pu remettre en question. Ce même bitume posé par des professionnels de leur domaine, qui n’auraient jamais commis une erreur aussi aberrante que de laisser un trou béant donnant sur un ciel en apparence infini.
Ainsi, Hakon chuta dans le ciel, et une terre immense semblait s’étendre de toute part en dessous de lui.