Chapitre 27
Le groupe poursuivit sa visite en direction de la base des Crevettes Écarlates.
Sur le chemin, Kaël marchait quelques pas devant ses camarades, visiblement impatient.
— Vous allez voir, notre guilde n’a rien à voir avec celles dont vous avez l’habitude ! Mon père en est le maître, et c’est un mage de rang S !
— Tu nous l’as déjà dit, fit remarquer Léo.
— Et alors ? Ce n’est pas tous les jours qu’on peut visiter une guilde dirigée par un rang S !
Kaël bomba légèrement le torse avant de poursuivre :
— En plus, notre spécialité, c’est la pêche aux monstres marins. Ils sont bien plus gros que les monstres terrestres.
Kaël semblait surtout heureux d’avoir enfin l’occasion de montrer à ses camarades l’endroit dont il parlait si souvent.
Après quelques minutes de marche, ils arrivèrent devant le bâtiment.
— Et voilà ! annonça fièrement Kaël. Bienvenue chez les Crevettes Écarlates ! On va commencer par la taverne. C’est là que les membres se retrouvent quand ils ne sont pas en mer.
Il ouvrit la porte avec assurance.
À peine le groupe eut-il franchi le seuil que des éclats de voix retentirent dans la salle.
— Tu as triché ! J’ai vu ce que tu as fait avec tes cartes !
— Tu ferais mieux d’apprendre à perdre !
Deux hommes se faisaient face autour d’une table. Des cartes et des pièces de monnaie étaient éparpillées devant eux. Les autres occupants de la salle avaient interrompu leurs parties pour assister à la dispute.
— Je te dis que tu as triché !
Le premier homme empoigna son adversaire par le col. Celui-ci lui répondit par un coup de poing qui l’envoya heurter une table.
Les cartes et les pièces de monnaie volèrent dans toutes les directions.
— Hé ! Arrêtez ça ! lança Kaël en s’interposant.
Les deux hommes tournèrent la tête vers lui.
— Tiens donc ! Voilà le Cancre qui veut nous apprendre à nous battre !
Quelques rires fusèrent parmi les pêcheurs.
Kaël serra les dents.
— Je vous demande simplement de vous calmer !
— Mêle-toi de tes affaires, le Cancre ! On règle ça entre nous !
— Ouais ! Et tu ferais mieux de retourner à tes bouquins !
Les deux hommes reportèrent aussitôt leur attention l’un sur l’autre. Kaël serra les poings, vexé de ne pas être pris au sérieux, mais il n’eut pas le temps de répliquer.
— ÇA SUFFIT !
Une voix féminine retentit depuis l’escalier.
Les deux pêcheurs se figèrent.
Une femme descendit les marches d’un pas décidé et s’arrêta devant eux, les bras croisés.
— Vous avez terminé votre petit spectacle ?
— Oui, madame ! répondirent-ils aussitôt.
— Alors, vous allez ramasser les cartes et les pièces, remettre les tables en place et nettoyer la salle. Et je ne veux plus entendre parler de cette histoire.
— Oui, madame !
Les deux hommes s’exécutèrent sans discuter.
Léo observa la scène, puis jeta un coup d’œil à Névan.
— Impressionnant. Elle a réglé le problème en deux secondes.
La femme se tourna vers le groupe de Théor.
— Désolée pour ce spectacle pitoyable. Bienvenue chez les Crevettes Écarlates. Je m’appelle Éléna Vareon.
— Merci de nous accueillir, répondit Théor.
— Je vous en prie. Je vais vous montrer nos installations. Suivez-moi.
Éléna les conduisit vers le fond de la taverne. Les pêcheurs avaient déjà repris leurs activités, tandis que les deux hommes qui s’étaient disputés remettaient déjà les tables en place.
— La taverne est le lieu de rassemblement des membres lorsqu’ils ne sont pas en mer, expliqua-t-elle. Ils viennent y manger, boire un verre et se détendre. Les parties de cartes sont également assez populaires, comme vous avez pu le constater.
— Vous accueillez aussi des personnes extérieures à la guilde ? demanda Théor.
— Bien sûr, même si elles sont plutôt rares. Notre réputation n’encourage pas vraiment les visiteurs à pousser cette porte.
Elle les conduisit ensuite au sous-sol, où étaient entreposées des réserves de nourriture et de boissons. Un peu plus loin, plusieurs parties de monstres marins étaient soigneusement conservées.
Éléna leur montra les différentes zones de stockage.
— Nous conservons ici les parties des monstres marins qui ne sont pas vendues immédiatement. Certaines sont destinées à l’alimentation, tandis que d’autres intéressent des entreprises spécialisées.
Elle désigna plusieurs morceaux entreposés un peu plus loin.
— La viande des crevettes géantes est notamment vendue aux restaurants. Leurs plastrons, en revanche, sont achetés par Biotech.
— Biotech ? répéta Léo.
— Une entreprise basée à Néméria qui transforme les carcasses de monstres en équipements destinés aux chasseurs. Elle revend ensuite ses produits aux guildes et aux chasseurs indépendants. Certains objets peuvent même être mis aux enchères.
Je crois savoir ce que je veux faire plus tard, pensa Léo.
Théor acquiesça, puis laissa Éléna poursuivre la visite.
Ils remontèrent au rez-de-chaussée avant de rejoindre l’étage supérieur. La taverne avait retrouvé son calme habituel. Les deux pêcheurs responsables de la dispute s’étaient remis à leur table, mais ils avaient abandonné les cartes au profit de leurs boissons.
— Nous voici dans la partie administrative, expliqua Éléna en ouvrant une porte. C’est ici que je m’occupe de la comptabilité, des ventes et du versement des salaires.
Le bureau était organisé autour de plusieurs registres et dossiers. Éléna leur expliqua brièvement comment elle suivait les commandes et les revenus de la guilde, qui dépendaient directement des prises rapportées par les équipes.
— Les dépenses, elles, ne dépendent pas toujours de notre réussite en mer. Il faut entretenir le matériel, acheter les provisions et payer les pêcheurs, même lorsqu’une sortie rapporte peu.
— Vous devez donc prévoir une certaine réserve financière pour les mauvaises périodes, observa Théor.
— C’est indispensable. Une guilde qui dépense tout ce qu’elle gagne à chaque sortie ne tiendrait pas longtemps.
Elle referma un registre et leur montra le bureau voisin.
— Mon mari travaille ici lorsqu’il est à terre. Il s’occupe du recrutement.
Elle leur montra alors un tableau composé de deux colonnes, où figuraient les noms et les rangs des pêcheurs.
— C’est également lui qui décide de l’organisation des équipes et prépare les sorties.
Allessandra remarqua également le tableau.
Bingo, pensa-t-elle.
— Et vous avez suffisamment de membres pour faire fonctionner deux équipes ? demanda Théor.
— Oui, nous avons vingt-neuf pêcheurs. Les équipes se relaient : pendant que l’une part en mer, l’autre profite de son repos. Cela permet de maintenir une activité régulière sans imposer des sorties trop rapprochées aux mêmes pêcheurs.
Son expression devint un peu plus sérieuse.
— Bien sûr, cela ne signifie pas que les risques disparaissent. L’équipe de mon mari a la chance de revenir sans trop de blessés, mais l’autre a connu des sorties bien plus difficiles. Nous avons déjà eu des blessés graves et des morts.
Kaël, qui s’était jusque-là montré particulièrement fier de sa guilde, garda cette fois le silence.
— La mer reste imprévisible, poursuivit Éléna. Même un équipage expérimenté peut rencontrer une créature plus dangereuse que prévu ou se retrouver pris dans de mauvaises conditions météorologiques.
— C’est aussi pour cela que votre matériel doit être adapté, remarqua Théor.
— Tout à fait. Notre navire, le Gambas, a été conçu pour la pêche aux monstres marins. Il est solide et équipé d’un grand harpon. Mais pour les détails techniques, il faudra attendre le retour de mon mari. Il connaît son navire mieux que personne.
— Vous n’avez donc qu’un seul bateau ? demanda Théor.
— Oui. Un navire de cette taille coûte cher à l'achat et à entretenir. Nous avons préféré investir dans un bâtiment solide et bien équipé plutôt que de disperser nos moyens.
Kaël retrouva aussitôt son enthousiasme.
— Et vous n’avez encore rien vu ! Le Gambas est vraiment impressionnant !
— Nous verrons cela si ton père rentre avant la fin de la visite, répondit Éléna avec amusement.
Pendant que le groupe poursuivait ses échanges, Allessandra profita d’un moment d’inattention pour photographier discrètement le tableau des membres et de leurs rangs. Elle rangea ensuite son appareil sans attirer le moindre regard.
Un puissant klaxon retentit soudain à l’extérieur.
— Le Gambas est de retour ! s’exclama Kaël.
Il se précipita vers la sortie, suivi de ses camarades. Éléna les accompagna jusqu’au quai, où un imposant navire de pêche approchait de son emplacement habituel.
Une fois le bateau amarré, les membres de l’équipage commencèrent à débarquer.
— Papa !
Kaël s’avança vers son père, visiblement ravi de le retrouver.
— Tiens, Kaël ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
— On fait une sortie pédagogique ! Je leur fais visiter la guilde !
Thor regarda les élèves qui accompagnaient son fils, puis s’adressa à l’ensemble du groupe.
— Bonjour à tous. Je suis Thor Vareon, le maître des Crevettes Écarlates.
— Enchanté, répondit Théor en s’avançant. Je suis Théor, et j’accompagne ces élèves dans le cadre de leur sortie pédagogique. Merci de nous accueillir.
— Tout le plaisir est pour moi. J’espère que la visite se passe bien.
— Très bien. Éléna nous a présenté vos installations et nous a expliqué comment votre guilde s’organise.
Thor hocha la tête avant de se tourner vers son épouse.
— Et comment s’est passée la journée ici ?
— Un incident mineur, vite maîtrisé…
— Bon, rien de grave alors.
Théor reprit ensuite :
— Et votre sortie en mer ? Avez-vous fait une bonne pêche ?
— Pas vraiment. Une tempête est passée près de l’île et les monstres marins se sont faits rares. Nous avons tout de même capturé un requin, mais il est encore jeune. Il ne fait même pas 10 mètres de long. Il ne va pas nous rapporter beaucoup.
Il jeta un regard en direction du Gambas.
— Je peux vous faire visiter le navire. Vous comprendrez mieux comment nous travaillons en mer.
— Avec plaisir, répondit Théor.
Kaël afficha aussitôt un grand sourire.
— Vous allez voir, papa a un navire incroyable !
Thor les conduisit à bord du Gambas, en veillant à ce que les élèves restent à l’écart des pêcheurs qui déchargeaient encore le matériel.
— La coque est constituée de Métalgearsoliton, une combinaison de Métalton et de Solidificaton. Elle résiste particulièrement bien aux chocs, ce qui est indispensable lorsqu’on affronte des monstres marins.
Il leur montra ensuite le grand harpon installé sur le navire.
— Celui-ci utilise du Métafluxiton, une combinaison de Métalton et de Rapiditon. Il peut se déplacer rapidement sous l’eau pour atteindre sa cible. Mais il faut tout de même anticiper les mouvements du monstre et viser correctement.
— Le but n’est pas de le tuer d’un seul coup, poursuivit-il. Nous cherchons d’abord à l’immobiliser pour pouvoir le ramener à bord et l’achever sur le pont.
Plus loin, Thor leur présenta le Sonarton, un dispositif utilisant l’Aquaton et le Détecton pour repérer les objets et les mouvements sous l’eau. Il permettait notamment d’estimer la taille et la vitesse d’une créature, sans toutefois identifier précisément son espèce.
Enfin, il leur montra les deux moteurs alimentés par l’Électron, chacun relié à une hélice marine indépendante. Cette configuration permettait au navire de continuer à avancer même si l’un des moteurs tombait en panne.
— Le Gambas peut atteindre soixante kilomètres à l’heure dans de bonnes conditions, conclut Thor.
Les élèves achevèrent leur visite du pont, désormais plus conscients des moyens nécessaires pour pratiquer la pêche aux monstres marins.
Kaël, particulièrement fier de son père et de son navire, ne cachait plus son sourire.
Le groupe remercia Thor et Éléna pour leur accueil avant de reprendre la route.
— Alors, Kaël, satisfait d’avoir pu nous montrer ta guilde ? demanda Léo.
— Évidemment ! Vous avez vu le navire de mon père ? Il est incroyable !
— Oui, oui, on a compris, répondit Léo avec amusement.
Kaël protesta, tandis que les autres élèves riaient.
Le groupe poursuivit ensuite sa sortie pédagogique en direction de la mairie.
Une fois arrivés devant le bâtiment, Théor invita les élèves à le suivre.
— Le maire s’appelle Franky Solenne. C’est le père de Lyria. Nous allons maintenant découvrir le rôle de la mairie et son fonctionnement. Vous pourrez ainsi mieux comprendre comment les affaires de la commune sont gérées.
Léo observa le bâtiment avec curiosité avant d’entrer avec ses camarades.
À peine le groupe eut-il franchi la porte qu’une chanson retentit dans les couloirs.
♬♪♩♭♪ Vas-y Franky, c’est bon ! Vas-y Franky, c’est bon, bon, bon ! ♬♪♩♭♪
Les élèves s’immobilisèrent, surpris.
La secrétaire aperçut le groupe et se précipita vers eux, visiblement paniquée.
— Malheureusement, le maire ne peut pas vous recevoir pour le moment. Il est en pleins ébats… euh… en plein débat avec une collègue !
Un silence gêné s’installa.
— Bon, très bien. Rentrons à l’école. Lyria, tu peux rester ici si tu veux.
— Non, je viens aussi…
Après leur retour à l’école, les élèves se séparèrent et Léo rentra chez lui.
Une fois arrivé, il retrouva ses parents et leur annonça sa décision.
— Papa, maman, j’ai réfléchi à ce que je voudrais faire plus tard. J’aimerais travailler chez Biotech.
Ses parents échangèrent un regard inquiet.
— Biotech ? répéta Fiona. Léo, tu te rends compte des risques que tu prends ?
Armand fronça les sourcils.
— Si tu comptes créer des monstres, quelqu’un finira forcément par se poser des questions. Et si on découvre ce dont tu es capable, tu pourrais avoir de sérieux problèmes.
— Je sais, répondit Léo. Mais travailler chez Biotech me permettrait d’avoir accès à ce dont j’ai besoin sans éveiller les soupçons.
Fiona soupira, visiblement préoccupée.
— On en reparlera, conclut Armand.
La soirée se poursuivit calmement, malgré les inquiétudes de ses parents.