Chapitre 1
Traduction: Moonkissed
À mesure que l’heure de débauche approchait, un collègue entré la même année que Yuseong s’approcha et lui demanda, l’air de rien :
« Hé, Chae Yuseong. Dis-moi pas que tu vas encore zapper aujourd’hui ? »
« Ouais. Boire, c’est mauvais pour la santé, à quoi bon. »
« Pff… Qui te dit de te rincer la gorge comme un trou sans fond ? C’est juste qu’on voulait se retrouver entre nouveaux, faire un peu connaissance, créer des liens. Fais un effort. On se voit pas souvent, pourtant toi t’es jamais là. »
Sous son insistance, Yuseong esquissa un sourire léger et refusa, ferme.
« “Jamais là”, tu abuses. Au début, j’y suis allé deux trois fois. Et puis même sans moi, vous vous amusez très bien, non ? Bref, c’est bon. Amusez-vous. »
« Sérieux… quel entêté. Aujourd’hui on fête la prime de résultats, on a même prévu du bœuf coréen, du haut de gamme. Tu viens pas ? T’as mis du miel chez toi ou quoi ? »
« Oui. J’en ai mis. J’y vais. À demain. »
De toute façon, ce genre de rassemblement, c’était toujours la même chose : ragots sur le boulot, potins, histoires de couple. Ça ne l’attirait pas.
Et puis l’argent qu’il dépenserait à manger et boire là-bas, il préférait l’ajouter, ne serait-ce qu’un peu, au budget de vie qu’il envoyait à ses parents.
En sortant du travail et en marchant vers la station de métro, il aperçut, de l’autre côté de l’avenue, le bâtiment immense de TM Entertainment, qui se dressait haut dans le ciel.
C’était l’agence fondée par l’artiste Kang Taemin, ancien membre du groupe d’idols de première génération Legend, aujourd’hui producteur très actif. Et surtout, c’était le label du groupe numéro un en 2021 : Masterpiece.
Chaque fois qu’il passait devant en allant ou en revenant du travail, Yuseong ne pouvait pas s’empêcher d’y penser.
Si la situation financière de ma famille avait été juste un peu meilleure… est-ce que j’aurais pu entrer dans cette agence, devenir une star éclatante comme Masterpiece ?
La pensée revenait comme un réflexe conditionné, et un soupir lui échappa, malgré lui.
J’aurais peut-être dû au moins tenter ma chance. Quand j’y pense, je suis devenu “raisonnable” beaucoup trop tôt… et je regrette de ne pas avoir essayé ne serait-ce qu’une fois.
Depuis tout petit, Yuseong aimait la musique et la danse.
Il laissait presque toujours la télé sur les émissions musicales, chantonnait les morceaux, puis essayait de danser à sa façon.
Surtout, il admirait les groupes d’idols qui, sur scène, chantaient en exécutant des chorégraphies parfaitement synchronisées.
Pour les girl groups, il ressentait parfois une attirance, mais au-delà de ça, il aimait la musique et les performances de presque tous les groupes, sans distinction de genre, avec une passion sincère de fan.
Et lui aussi… il voulait devenir idol.
Mais avant même que sa passion n’ait le temps d’éclore, il avait dû faire face au réel, froid, brutal.
Quand il était en primaire, ses parents avaient tenté de lancer un nouveau business… et s’étaient fait escroquer d’une somme énorme.
Ils s’étaient retrouvés noyés sous les dettes.
Leur situation s’était effondrée en un instant. La famille avait dû déménager dans une chambre unique. Et, comme si ça ne suffisait pas, son père était tombé malade.
À travers ces épreuves, Yuseong n’avait pas eu le choix : il avait grandi trop tôt.
Et dès qu’il avait eu l’âge de travailler, il avait enchaîné tous les petits boulots imaginables.
Pour soulager ne serait-ce qu’un peu ses parents, harcelés par les créanciers.
Plus il grandissait, plus une seule obsession prenait toute la place : gagner de l’argent, le plus vite possible.
Dans ces conditions, son rêve d’idol… c’était hors de portée.
Il était assez beau pour qu’on le “cast” parfois dans la rue, mais il devait penser “réaliste”.
Bien sûr, s’il réussissait, il pourrait gagner énormément d’argent… mais la probabilité était objectivement trop faible.
Et il fallait aussi accepter de ne rien gagner du tout pendant une période d’entraînement sans fin, puis parfois même pendant plusieurs années après les débuts.
En clair : pour un ado, poursuivre ce rêve uniquement avec une passion pure, c’était un risque trop grand.
Pfff… stop. À quoi bon remuer ça. Penser à ça ne changera rien. Et puis… grâce au fait que j’ai trouvé un job tôt, la situation familiale s’est beaucoup améliorée. Si j’avais tenté l’idol, j’aurais peut-être encore zéro revenu aujourd’hui.
Yuseong détourna les yeux du bâtiment de TM Entertainment, et marcha d’un pas rapide.
Après avoir renoncé complètement à son rêve très jeune, il avait travaillé dur, et dès qu’il avait terminé le lycée, il avait été embauché comme ouvrier de production dans un grand groupe.
Un choix fait pour une seule raison : gagner le maximum, le plus vite possible.
Et désormais, il en était à sa troisième année, un salarié “respectable” qui aidait réellement sa famille.
Pourtant, même si sa vie était devenue plus stable financièrement, il ressentait souvent un vide étrange.
Son travail et son quotidien étaient à des années-lumière de son rêve initial.
Dès qu’il monta dans le métro, Yuseong ouvrit son blog sur son téléphone. En voyant la liste des commentaires récents, il sourit.
Yuseong tenait un blog dédié à son grand sujet : la K-pop.
C’était sa façon d’étancher, au moins un peu, la soif d’un rêve non réalisé. Et cette activité, modeste mais régulière, était devenue son carburant dans cette vie en roue de hamster.
Ses contenus : des vidéos de performances de morceaux qu’il aimait, des reviews, des listes de hits par année, des fiches très détaillées sur des artistes importants.
Et plus il s’investissait, plus il postait aussi dès qu’il y avait un sujet brûlant dans l’industrie, ou qu’un compositeur, parolier, producteur attirait son attention.
À force, son blog était devenu assez célèbre. On le citait souvent sur des communautés de fans comme Idol World ou U-Verse.
On le surnomma même : “le sanctuaire des fans de K-pop”.
Avec un surnom pareil, Yuseong se prit encore plus au jeu.
Il ne se contentait plus des titres populaires. Il creusait aussi les “pépites” méconnues, les grands morceaux d’avant son enfance, et même d’avant sa naissance.
Chaque jour, il devenait davantage… un vrai, un pur “nerd” de K-pop.
Après avoir répondu à quelques commentaires, il mit ses écouteurs et lança YouTube.
Je vais peut-être regarder un peu “Topgol Popular Songs”.
C’était une chaîne très en vogue qui rediffusait en direct, épisode par épisode, des émissions musicales du début et du milieu des années 90.
Ces chansons dataient d’avant sa naissance, mais dernièrement, il se sentait attiré par ce charme rétro, alors il regardait souvent.
À l’écran, une performance d’un chanteur nommé Lee Jun venait de commencer.
Yuseong observa d’abord sans y penser… puis se retrouva totalement captivé.
Sa danse, sa présence scénique, même son sens du style… tout paraissait incroyablement moderne, raffiné.
Même comparé aux artistes d’aujourd’hui, il n’avait rien à envier.
Les autres chanteurs de l’époque semblaient parfois un peu “datés”, les chorés simples, parfois maladroites. Lui était à un autre niveau.
Les commentaires défilaient, visiblement, beaucoup pensaient comme lui.
Yuseong aussi, fasciné, acquiesça en silence.
Il est né à la mauvaise époque. C’est triste, ce talent, ce charme… Attends, mais… pourquoi son visage me semble familier ? J’ai l’impression de l’avoir déjà vu quelque part…
Il inclina la tête, perplexe, et ouvrit un portail pour le chercher.
Mais dès la page d’accueil, un article le frappa comme une gifle.
Quoi ?? Harang de Masterpiece envoyé au parquet pour conduite en état d’ivresse ???
Sous le choc, Yuseong cliqua immédiatement.
[Le membre du groupe idol Masterpiece, Harang (de son vrai nom Lee Harang), a été interpellé pour conduite en état d’ivresse.]
Harang aurait bu, puis conduit son véhicule Benz, avant de percuter un taxi à 23 h 47 près de Haeundae à Busan, le 31 du mois dernier.
Le chauffeur de taxi est actuellement dans un état de coma…
Masterpiece, en 2021, était le groupe idol le plus puissant du pays.
On pouvait même dire : l’un des plus grands au monde.
Ils avaient été les premiers à faire entrer une chanson coréenne dans le Top 10 du Billboard Hot 100.
Et le plus impressionnant, c’était que ce n’était pas une chanson en anglais, mais bien en coréen.
Pire : trois titres de suite avaient enchaîné les positions 7, 8 et 9, restant plusieurs semaines dans cette zone.
À partir de là, leur fandom avait explosé, en Corée comme à l’international.
On disait même que si le prochain album tenait le même niveau, ils pourraient viser le numéro 1 du Hot 100, et même les Grammy Awards.
Et pourtant… dans ce contexte, un scandale pareil venait d’éclater.
Pff… La réussite est juste là, à portée de main, et voilà que ça arrive. Les autres membres ont fait quoi, eux, pour mériter ça ?
En tant que passionné de K-pop, Yuseong aimait lui aussi Masterpiece.
Il sentit une vraie tristesse… et une profonde déception envers Harang.
En descendant du métro et en marchant vers chez lui, Yuseong s’arrêta devant un passage piéton relativement désert.
Et là, soudain, une voiture de sport fonça à une vitesse folle… droit sur une vieille dame qui traversait.
Le feu venait tout juste de passer au rouge.
Le conducteur, soit ne la voyait pas, soit n’était pas dans son état normal, car il ne ralentissait pas.
La voiture se rapprochait, encore, encore.
À cet instant, avant même qu’il ait le temps de réfléchir, Yuseong bougea.
Son corps partit tout seul, poussé par l’instinct, et il courut vers la vieille dame.
Combien de secondes passèrent ?
Finalement, sa main toucha la vieille dame.
Il la poussa de toutes ses forces. Elle s’écarta de la trajectoire de la voiture et tomba sur les fesses, brutalement, mais vivante.
Mais à peine eut-il confirmé qu’elle était hors de danger que…
Un choc sourd.
Son corps s’abattit sur l’asphalte.
Il sentit du sang couler en abondance depuis sa tête.
Quoi…? Je meurs comme ça ? Aussi bêtement ? Sérieux ? Pff… la vie, c’est vraiment rien. J’ai même pas essayé ce que je voulais faire… J’ai quand même vécu en me battant… et je vais mourir comme ça ?
Yuseong ferma doucement les yeux, comme aspiré.
Et c’est là qu’une voix d’homme retentit.
“C’est vrai. Même moi, je trouve que c’est franchement injuste.”
Yuseong ouvrit les yeux d’un coup.
Qu-quoi ? C’est quoi ça ? Qui est là ?
“Ce n’est pas important. Bon… je vais te poser une seule question. Si tu pouvais revivre une fois… qu’est-ce que tu voudrais faire ?”
Il était bouleversé, mais renonça vite à chercher du sens.
À l’instant de mourir, entendre une hallucination… ce n’était pas si surprenant, au fond.
Alors il répondit, calmement.
“Juste… grandir dans une famille ‘normale’… et au moins essayer ce que j’avais envie de faire.”
Au moment où sa réponse s’acheva, sa vision s’éteignit complètement.
Et en même temps, la voix inconnue conclut :
“D’accord. Je te donne une chance.”