Chapitre 5
Le Canyon de Chasmata s'étendait profondément dans les reliefs du continent d'Aphrodite, l'un des territoires les plus instables de la planète. Ici, rien n'était fixe. Le sol lui-même semblait vivant : de lentes ondulations parcouraient certaines zones, presque imperceptibles à l'œil nu, mais suffisantes pour perturber l'équilibre de ceux qui n'y prêtaient pas attention.
Les formations rocheuses d'Aphrodite n'avaient rien d'uniforme. Certaines s'élevaient en colonnes lisses, comme façonnées par une pression constante. D'autres étaient creusées de cavités profondes, irrégulières, où la lumière se perdait rapidement. Entre ces structures, la vie circulait, discrète, mais omniprésente.
À la surface, certaines plaques du sol réagissaient au contact. Sous un appui prolongé, elles se contractaient légèrement, comme si quelque chose en dessous percevait la pression. Des excroissances minérales translucides émergeaient par endroits, parcourues de reflets internes, et vibraient faiblement, pas sous l'effet du vent, mais en réponse à ce qui les entourait.
Plus loin, un mouvement : quelque chose glissa entre deux roches, avant de disparaître dans une fissure étroite. Rapide. Adapté.
Dans certaines zones plus denses, le sol était recouvert d'une couche sombre, presque organique. Elle absorbait les impacts. Et parfois, elle réagissait.
Au-dessus, dans les couches basses de l'atmosphère d'Aphrodite, des formes dérivaient lentement, flottantes, instables, suivant les courants thermiques et changeant légèrement de forme à mesure qu'elles se déplaçaient. Certaines descendaient trop bas. Et disparaissaient.
Dans les cavités rocheuses, la structure même du terrain semblait altérée. Des réseaux s'étaient formés, ramifiés, entrelacés, comme si la roche avait été colonisée par quelque chose d'ancien. Parfois, une pulsation lente les parcourait.
Ici, sur Aphrodite, la vie ne se montrait pas toujours. Mais elle ne disparaissait jamais.
Le centre d'entraînement du corps armé avait été construit au cœur même du Canyon de Chasmata, non pas pour sécuriser la zone, mais pour forcer ceux qui y entraient à s'y adapter.
« Regardez bien autour de vous. »
La voix d'Ursa résonna au-dessus du terrain.
« C'est pas un décor. » Il désigna le canyon d'un geste large. « Tout ça… ça vit. »
Un silence.
« Le sol peut céder. Certaines zones réagissent à la chaleur. D'autres au mouvement. » Il marqua une pause. « Et y a des trucs là-dedans qui attendent juste que vous fassiez une erreur. »
Un soldat à proximité ajouta, plus calmement : « Ce que vous voyez, ce n'est qu'une partie. » Il pointa du doigt une zone plus sombre. « La majorité de l'activité est sous la surface. »
Un autre leva les yeux vers les formes flottantes. « Et au-dessus aussi. »
Ursa sourit légèrement. « Si vous survivez ici… vous survivrez ailleurs. »
Un court silence.
« Départ. »
Les enfants avancèrent. Dès les premiers pas, le terrain brisa leur uniformité. Un pied s'enfonça légèrement, un autre glissa, les trajectoires changèrent. Certains ralentirent. D'autres s'adaptèrent.
Utu observa. Le sol. Les zones plus souples. Les variations. Une légère vibration passa sous ses pieds, pas forte, mais régulière. Il modifia son appui et continua.
Autour de lui, les erreurs apparaissaient. Un enfant posa le pied trop longtemps sur une zone instable. Le sol se contracta. Déséquilibre. Il corrigea, mais perdit du rythme.
Plus loin, une fine excroissance vibra au passage d'un groupe, puis se fissura légèrement. Un bruit sec. Certains tournèrent la tête. Pas assez pour comprendre.
Utu, lui, avait vu. Pas entièrement. Mais suffisamment.
Il ne regardait plus seulement devant lui. Il regardait le terrain. Et ce qui y vivait. Parce qu'ici le danger n'était pas annoncé. Il faisait partie du sol.
Et Utu commençait seulement à apprendre à le lire.