Chapitre 236
D’étranges rumeurs circulaient depuis des mois dans les contrées méridionales de l’Empire de Lacania, du côté des montagnes Witzpick. On murmurait l’existence d’un chevalier sans tête, issu des légendes, qui tendait des embuscades aux passants.
Au début, les gens balayèrent ces histoires d’un revers de main, les jugeant absurdes, mais à mesure que le nombre de victimes augmentait, on en vint à parler d’une intervention nécessaire de la Brigade de Purification.
Au pied de ces mêmes montagnes, une femme déambulait à un rythme nonchalant. C’était une beauté à la chevelure dorée et à la peau hâlée. Elle marchait sans se presser à travers l’épais brouillard quand, soudain, des ombres noires surgirent de toutes parts, accompagnées de bruits sinistres.
« Pourquoi es-tu venue chez moi ? Pourquoi es-tu venue ? Pourquoi es-tu venue ! »
« Je suis venue prendre ta tête ! Prendre ta tête ! Prendre ta tête ! »
Les mots étaient scandés sur un rythme enjoué, bien que leur teneur fût plutôt effrayante.
« Qu’est-ce que c’est que cette comédie… ? » La femme agita la main, exaspérée.
D’un simple coup de poignet, une violente rafale de vent hurla et le sol trembla. Tout ce qui l’entourait fut balayé en un instant. Alors qu’elle poursuivait sa route, une créature grotesque, semblant formée d’un méli-mélo de monstres, apparut et aboya des inepties.
« Tu veux la guillotine rouge ou la guillotine bleue ? »
D’un autre geste négligent de la main, elle réduisit la créature en poussière.
La femme claqua de la langue. « Qu’est-ce que c’est que ce délire ? »
C’était trop tortueux pour être l’enfer, trop insensé pour être le monde réel, et trop chaotique pour être de la nécromancie. De telles rencontres étranges se succédèrent tout au long de son chemin.
Quelque temps passa alors qu’elle poursuivait sa route, et enfin, sa cible apparut sous ses yeux. C’était un chevalier massif vêtu d’une armure de jais et d’une cape sombre.
Il n’y avait rien au-dessus de ses épaules ; à la place, une voix s’échappait du heaume qu’il tenait dans sa main droite. C’était, sans l’ombre d’un doute, le chevalier sans tête de la légende.
Sauf que… les répliques qu’il débitait restaient totalement absurdes. « Donne-moi une tête et je ne te mangerai pas ! »
« Sérieusement, pourquoi continue-t-il à dire des choses aussi ridicules ? » Dans un soupir, la femme fit claquer ses doigts.
En un instant, le chevalier sans tête fut mis en pièces et éparpillé dans toutes les directions. Bien que le chevalier sans tête eût plongé les régions environnantes dans la terreur, il ne put même pas résister à un simple claquement de doigts.
Après tout, comparée à l’immense puissance de l’archimage Elezar de Reflasion, une créature aussi pitoyable ne représentait absolument rien. Le chevalier fracassé s’effrita en poussière noire et disparut.
Elezar passa ses doigts à travers la poussière qui se dissipait, et quelque chose vint se loger dans sa main. C’était un cube noir de jais, dont la surface scintillait d’une obscurité mouvante.
« Aucun doute là-dessus. » C’était un Transcendeur spatio-temporel.
Bien qu’il ne fût pas encore assez chargé en mana pour invoquer ses futurs alliés, une fois rempli de suffisamment d’obscurité, il remplirait son office.
« C’est exactement ce que Tesranach avait dit, après tout… » Marmonnant pour elle-même, Elezar fronça les sourcils, perplexe. « Mais pourquoi est-ce ici ? »
Tesranach ne lui avait rien dit d’autre. Il lui avait simplement ordonné de le récupérer. Ses boucles d’oreilles brillèrent faiblement alors qu’elle secouait la tête, confuse. C’était le signal d’un sort de communication à longue distance.
« Dame Elezar », résonna une voix.
Elle toucha sa boucle d’oreille et répondit : « Qu’y a-t-il ? »
« C’est le Seigneur Jedex… » Tandis qu’elle écoutait le rapport, son expression se figea comme de la pierre. « Qu’as-tu dit ? »
***
Trois jours après son arrivée sur le territoire de Zestrad, Lapicel s’entraînait une fois de plus avec diligence à l’épée sur le terrain d’entraînement extérieur du manoir.
« *Hiyah* ! *Haah* ! Prends ça ! »
Sa lame d’aura pourpre traçait un arc magnifique dans les airs. Chaque coup de lame semblait être une œuvre d’art, comme façonné pour la seule beauté du geste, et pourtant, quiconque possédant la moindre notion d’escrime ressentirait à la fois admiration et crainte. Chaque intersection de ses frappes faisait éclore une fleur de mort.
Elle enchaîna les mouvements pendant un moment. Après un instant, la jeune fille aux cheveux cendrés, Lapicel, s’arrêta pour reprendre son souffle.
Éveiller son aura ne signifiait pas que son entraînement était terminé. Au contraire, elle venait tout juste d’atteindre le véritable point de départ. Ainsi, elle s’exerçait jour après jour, se forgeant un chemin sans jamais rougir d’elle-même !
« C’est ce que Sœur Serati a dit, en tout cas. »
Bien sûr, Serati se décrédibilisait, affirmant qu’elle n’avait entendu ces mots qu’au détour d’une conversation. Mais Lapicel savait pertinemment qu’il ne s’agissait que d’humilité. Même à cet instant, Serati était recluse dans la salle d’entraînement secrète, plongée dans la recherche de nouveaux domaines de l’escrime.
*Maintenant que j’y pense, Frère Varos et Frère Leven ont été très occupés eux aussi…*
Tous trois avaient à peine quitté la salle d’entraînement secrète du manoir de la journée, n’en sortant que pour les repas et le sommeil.
*Et ils agissent tous de manière un peu étrange, aussi.*
À l’heure des repas, Varos, Serati et Leven avaient semblé étrangement distants. Leur endurance et leur aura ne montraient aucun changement notable, mais il était clair qu’ils n’étaient pas tout à fait comme d’habitude.
*Mais je n’arrive pas à comprendre ce qui a changé.*
***
Au plus profond du manoir Zestrad, dans la salle d’entraînement secrète, comme toujours, Varos, Serati et Leven s’étaient rassemblés dans un coin. Ils gémissaient sous l’effort.
Varos leva son épée vers le vide et déploya son aura. Une énergie bleue se rassembla le long de la lame, tourbillonnant intensément. Mais il ne s’agissait là que de l’aura interne propre à Varos. La force externe incrustée dans son corps, l’aura du chaos, restait obstinément immobile.
Ailleurs, Serati enchaînait les mouvements. Elle maniait sa lame d’aura avec rapidité, concentrant son esprit sur le flux de son énergie. Elle tentait de guider l’aura du chaos le long de ce flux par la seule force de sa concentration.
Leven, quant à lui, était assis en tailleur, en pleine méditation, plongé dans le silence. Il s’enfonçait profondément dans son paysage mental, cherchant inlassablement le lien entre lui et l’aura du chaos. Par l’immobilité, par le mouvement, ou par une pure concentration interne…
Ils essayaient chacun toutes les méthodes imaginables pour faire de l’aura du chaos la leur. Mais les résultats étaient décevants.
« Des progrès, Dame Serati ? »
« Rien. Et vous, Sir Varos ? »
« Aucune chance non plus… »
Dans un soupir, les deux jetèrent un regard vers Leven, qui ouvrit lentement les yeux avec une expression amère. « Moi non plus… »
Tous trois laissèrent retomber leurs épaules. C’avait été une aubaine lorsqu’ils avaient reçu l’aura du chaos de Karnak. Mais malgré tous leurs efforts, ils ne parvenaient pas à trouver comment l’unifier à leur propre aura.
Comme l’aura du chaos elle-même était sans précédent, il n’existait aucun manuel ou archive laissés par leurs prédécesseurs pour leur fournir le moindre indice.
Soudain, Serati se tourna vers Leven et demanda : « Rien, pas un éclair de génie soudain ? »
« Pourquoi t’attendrais-tu à ce que j’en aie un ? » répondit Leven.
« Eh bien, tu es censé être un génie parmi les génies, destiné à devenir un roi martial dans le futur… Je me suis dit que ce ne serait pas impossible pour toi… »
Leven grimaça. « Ce soi-disant Roi martial Leven est le bâtard qui a essayé de voler mon corps, tu te souviens ? Pourquoi me compares-tu à lui ? »
« N-non, je ne voulais pas dire ça… » murmura Serati.
Varos soupira en fixant son épée. « Sérieusement, je n’en ai aucune idée. Comment sommes-nous censés faire ça ? »
Leven lui demanda : « Comment avez-vous réussi à transformer l’aura noire en votre propre aura, Sir Varos ? »
« C’est exactement ce que j’essaie de faire ici, mais ça ne fonctionne pas », répondit Varos.
« Non, je veux dire à l’époque où vous étiez un chevalier de la mort. »
Il demandait si Varos pouvait adapter la méthode qu’il avait utilisée autrefois, mais Varos claqua de la langue. « C’est inutile. »
« Pourquoi ? »
« Vous avez vu les chevaliers noirs et les serviteurs noirs, n’est-ce pas ? Pensez-vous vraiment que ces types ont traité l’aura noire par eux-mêmes ? »
À l’époque où il était chevalier de la mort, Varos n’avait rien fait lui-même. Karnak l’avait nourri à la petite cuillère, la lui avait versée dans la gorge, et l’avait même digérée pour lui. Au moment où Varos avait reçu l’aura noire, c’était déjà un produit fini.
« Tout ce que j’avais à faire, c’était de balancer mon épée », admit Varos.
Les expressions de Serati et Leven se crispèrent en le regardant. Alors cet homme avait l’audace de se qualifier de plus puissant épéiste du monde après tout ça ? Eh bien, ce n’était pas tout à fait un mensonge. Tous ceux qui étaient plus forts étaient morts, après tout.
« J’ai toujours dit la même chose. Je ne suis pas arrivé là grâce à mon propre talent. C’est parce que je suis resté près de notre génie de jeune maître. »
Quoi qu’il en soit, ils ne pouvaient pas rester dans cet état. L’aura du chaos ne resterait pas éternellement dans leurs corps. S’ils ne parvenaient pas à l’assimiler à temps, elle finirait par s’infiltrer et se dissiper.
« Ce serait un véritable gâchis de laisser cette énergie précieuse s’échapper comme ça, n’est-ce pas ? »
***
Finalement, Varos retourna voir Karnak. Il le trouva dans son bureau, s’entraînant seul à la magie.
« Jeune maître. »
« *Hm* ? Qu’y a-t-il ? »
« Accordons l’aura du chaos à Lapicel également », suggéra Varos.
Karnak fronça les sourcils. « Tu es sûr de ça ? Si elle retrouve ses souvenirs, je serai le premier à perdre la tête, tu sais. »
« Augmenter son niveau d’aura n’augmente pas nécessairement les chances que ses souvenirs reviennent, n’est-ce pas ? » rétorqua Varos.
« Eh bien, c’est vrai. »
Au contraire, si elle retrouvait ses souvenirs, cela ne ferait que la rapprocher de son ancienne prouesse en tant que Roi martial de Cyphras.
Varos le corrigea. « Donc, ce dont nous devons vraiment nous inquiéter, c’est de sa mémoire, pas de sa puissance. En fait, il serait même avantageux pour nous que Lapicel devienne plus forte. »
« Ce n’est pas faux, mais quand même… » dit Karnak avec hésitation.
Varos parla franchement. « Pour être honnête, je ne vois aucun moyen de faire fusionner cette aura du chaos avec la mienne. »
Le talent de Varos était, tout au plus, à égalité avec celui de Serati. Il ne manquait pas de capacités, mais il n’était pas non plus si doué que les autres en trembleraient à la mention de son nom. Talentueux, oui, mais pas un génie parmi les génies comme Lapicel ou Leven.
« Et qu’en est-il de Leven ? » lui demanda Karnak.
« Sir Leven manque encore trop d’expérience, et de toute façon, son génie ne réside pas vraiment dans cette direction. Vous le savez mieux que quiconque, jeune maître », dit Varos.
« C’est vrai. »
La force de Leven résidait dans le raffinement et l’amélioration des techniques existantes plutôt que dans la création de nouvelles à partir de zéro. Ce genre d’intuition naturelle était le domaine de Lapicel.
Varos lui rappela : « De plus, elle a déjà fait quelque chose de similaire auparavant, n’est-ce pas ? »
À l’époque où elle était possédée par l’épée maudite, elle avait maîtrisé une nouvelle technique. Elle avait réussi à convertir parfaitement l’aura noire en sa propre aura. Son esprit était en désordre, son âme déchirée en lambeaux, et pourtant, par pur instinct, elle avait accompli un tel exploit.
« J’ai pu éveiller ma propre aura grâce à elle. » Ainsi, Varos pensait que si quelqu’un pouvait trouver la solution, ce serait Lapicel.
En l’écoutant, l’expression de Karnak devint curieuse. « Attends, attends un peu. Cela ne veut-il pas dire… »
À l’époque, Lapicel avait transformé une énergie externe en sa propre aura. Et Varos avait appris de sa méthode pour éveiller sa propre aura ?
« Alors pourquoi ne pas simplement faire la même chose maintenant ? » suggéra Karnak.
« C’est un peu différent cette fois-ci », répondit Varos.
La méthode de Lapicel consistait à absorber l’énergie externe et à la convertir en sa propre aura. À l’époque, Varos n’avait aucune autre aura interne qui pouvait entrer en conflit avec elle.
Mais maintenant, il possédait déjà son aura naturelle. Lorsqu’ils essayaient d’absorber l’énergie externe, l’aura du chaos entrait en conflit avec leur aura originelle. Les deux forces se heurtaient et se repoussaient l’une l’autre avant que l’assimilation ne puisse se produire.
« Je ne sais tout simplement pas comment empêcher cette collision », admit Varos.
« Mais c’est assez proche, non ? On dirait que tu pourrais juste l’adapter », rétorqua Karnak.
« C’est exactement le problème. Je n’arrive pas à comprendre comment l’adapter. » La différence entre « assez proche » et « identique » était plus grande qu’il n’y paraissait. « C’est comme si je vous demandais d’adapter grossièrement votre nécromancie, puisque lever un cadavre ou lever une goule, c’est fondamentalement la même chose. »
« Quelqu’un qui n’y connaît rien en nécromancie qui débite des absurdités. Ouais, je serais énervé aussi. Point valide. » Finalement, Karnak accepta d’accorder l’aura du chaos à Lapicel également.
Comme il n’y avait pas la moindre trace de pouvoir noir dans l’aura du chaos, elle ne sentirait probablement rien d’inhabituel.
« Eh bien, il n’y a aucun inconvénient à avoir un allié plus fort de toute façon. »