Chapitre 72
La lumière de plusieurs feux venait réveiller mes yeux. J'étais allongé, couché sur une dalle en pierre noircie par le cercle de flammes qui l'entourait. Je relevai ma tête, voyant une pièce très sombre éclairée par de nombreux récipients à feu. Devant moi ne se tenait pas un humain. Il portait un long costume blanc victorien. Il portait à ses mains des gants rouges en cuir. Il possédait une paire de grandes bottes noires aussi en cuir. La lune était plus foncée que sa peau. Son visage avait quelques plis et une barbe parfaitement taillée. Il avait des cheveux noirs plaqués et des yeux reptiliens qui me fixaient depuis mon réveil. Ses longues cornes ne laissaient pas de doute.
Devant moi, le démon de mon pacte attendait en chair et os.
Je portais un simple drap blanc. Mon cœur battait fort mais librement dans ma poitrine, je ne sentais plus la graine vicieuse m'oppresser. Mon esprit semblait absent, avais-je oublié ce contrat volontairement ?
Je venais chercher la graine en passant mes bras contre mon torse, elle n'était plus là.
"Suis-moi, transcendant, nous avons de nombreuses choses à faire, une longue nuit nous attend. Appelle-moi, cinquième monarque."
Je sautai par-dessus les petites flammes et le rejoignis. Il ne me dressait aucune hostilité. Je ne sais toujours pas pourquoi je lui obéis. Eden n'est pas là pour m'indiquer le chemin à suivre.
Je fis quelques pas avant de m'en rendre compte, un corps de chair noir me faisait office de jambe gauche. Je lançai un regard intrigué à l'archidémon. Il me sourit et lâcha une petite phrase.
"La magie noire permet des miracles."
Le monarque marchait à mes côtés, ses souliers claquaient le sol. Je le suivai dans les couloirs vides de cet étrange palais. Des statues en basaltes de gargouilles illuminaient les couloirs, crachant des flammes violettes de leur grande gueule.
Une grande vitre occupait les deux parties du mur suivant. Elle encadrait avec des grandes alcôves où plusieurs plantes poussaient dans des pots de céramique. Je m'arrêtai devant le verre parfait, observant ces espèces inconnues. Mais quelque chose d'autre me frappa.
Puis je cessai de respirer pendant quelques secondes.
Le reflet qui me faisait face comportait certains de mes traits. Pourtant certaines différences flagrantes me frappaient. Durant un moment, je voulus retourner dans le passé, annuler ce contrat. Puis ma jambe gauche me rappela la victoire de ce contrat et je l'acceptai sans surciller. Le maléfice du ministre était contourné par ce pouvoir mystérieux.
Deux cornes symétriques émergeaient de mes cheveux. Elles ne partaient pas sur les côtés mais fuyaient vers l'arrière avant de remonter légèrement vers l'arrière de ma chevelure. Mes oreilles s'étaient allongées et leurs extrémités formaient des pointes. Mes yeux, autrefois ordinaires, avaient pris une teinte bleutée autour de pupilles verticales de serpent.
Ma main vint à mon visage.
Mon reflet fit de même.
Je n'étais plus le même. Du moins, ce fut ma première pensée.
"Tu es devenu un vrai démon, ta graine a germé."
"C'est définitif ?"
"Il n'y a pas de retour en arrière. Aujourd'hui tu es devenu l'un des nôtres, tu as récupéré assez d'âmes avant de finir ta transformation. Tu es un vrai démon."
Il me présentait les lieux, l'endroit brillait avec ces magnifiques sculptures et son style gothique. De grandes tapisseries couvraient le sol. Tous inspiraient le luxe comme les voûtes étaient décorées de moulures. Sur le loin de ce couloir, sur la gauche, des arcs brisés ouvraient sur l'extérieur.
Nous surplombions d'une centaine de mètres la ville. Sous nous, un gouffre puis un bain de lave, le palais tronait, jonché, sur le bord d'une colline.
Au-delà des remparts du palais, une immense cité s'étendait sous un ciel rouge sombre marbré de noir. Des milliers de bâtiments s'entassaient autour de tours gigantesques, tandis que des ponts de pierre reliaient les quartiers séparés par des crevaces de lave. Des silhouettes circulaient dans les rues, et certaines créatures ailées traversaient lentement les nuages.
Une immense horloge sonnait minuit au loin, pourtant le ciel ombragé renvoyait la lumière des coulées de lave sur la ville. Il ne ferait sombre dans la capitale sans nuit.
Je m'appuyai contre la balustrade en pierre, tout semblait gigantesque.
Au loin, un palais plus imposant encore dominait la ville. Ses tours semblaient transpercer les nuages, et une immense bannière noire flottait au sommet de la plus haute d'entre elles.
Cette ville ressemblait à la capitale citée dans les livres de l'Épée blanche.
"La capitale de notre royaume. Magnifique, n'est-ce pas ?"
Je me doutais d'où nous étions, mais une confirmation ne fait pas de mal.
Je me retournai vers lui.
"Notre royaume ?"
"Le territoire des démons, donc de toi, transcendant."
Le silence qui suivit me parut interminable. Il rompit le silence en me questionnant.
"Comment dois-je te nommer, autre que transcendant ?"
"Mon nom est Eiji."
"Il te faut un nouveau nom, impossible de t'intégrer sinon."
"Pourquoi ?"
"Vine, tu seras Vine. Un nom, représente ta puissance mais aussi ta valeur. Porter un nom étranger serait un signe de déshonneur pour la maison."
Je regardai de nouveau la ville. Les créatures dans les rues, les bâtiments démesurés, les bannières inconnues… Tout prenait soudain un sens, mon esprit faisait cette réalisation tardive. J'étais chez les démons, j'étais un démon.
Pas dans un village isolé que seuls quelques démons connaissent, ni dans un repaire caché au fond d'une forêt. J'étais au cœur même du continent démoniaque, dans le palais de l'un d'entre eux.
"Comment vous m'avez amené sur votre territoire, c'est minimum trois semaines en mer pour atteindre votre continent."
"Certains démons n'ont pas besoin de navire pour franchir des océans. Mes portails t'ont ramené sur notre terre."
"Dois-je craindre quelque chose, des ennemis ou dangers ?"
"N'indique pas que tu es un héros, juste un pactisant. N'importe quel humain peut pactiser avec nous, mais nous sommes plutôt élitistes car celui qui réduit nos espérances de vie, en échange de cette vie sacrifiée, nous pouvons avoir un subordonné. Le fait que tu sois un type de héros n'y change rien, mais tu es un type de héros et cela peut être dangereux pour le pouvoir en place car une prophétie par d'un héros qui mettra fin à ce monde en venant sur ces terres. Mais il existe une deuxième prophétie que je te révélerai en temps voulu."
Nous avancions dans cette demeure gigantesque, de grandes fresques venaient combler les vides sur le reste du couloir. Il ouvrit une grande porte sur la droite. Nous rentrâmes à l'intérieur de la pièce. Des vêtements accrochés à des cintres, de nombreux habits de fête, de longs manteaux, des blazers de couleurs d'automne, des vestons serrés et des chapeaux hauts de forme.
Il fallait que je sois présentable, L'archidémon me présenta un accoutrement victorien que je ne pus refuser. Un petit veston violet avec une chemise blanche, un pantalon noir, des chaussures en cuir noir lacqué. Une ceinture avec une tête de dragon en acier venait finir mon nouveau style. Je laissai mes cheveux planer jusqu'à mes épaules.
Ce costume digne des plus grands aristocrates enfilé, nous continuâmes nos affaires. Enfin, au détour d'un couloir, nous croisâmes un domestique qui portait des linges. Il s'inclina à notre passage. L'archidémon l'interpela.
"Sige, est-ce que la nouvelle chambre est prête ? "
"Oui messir, comme vous l'aviez demandé, faites par mes soins."
"Parfait, transmettez à votre supérieur qu'il me faudra de l'encre dorée dans mon bureau d'ici demain, j'arrive lentement à court."
Le jeune démon s'inclina à nouveau avant de continuer ses obligations.
Je fus amené à rencontrer d'autres membres du château. On me présenta au personnel comme invité. Puis le monarque me présenta en personne la chambre dans laquelle je logerai. Un petit logis par lequel la lumière pénétrait par une grande fenêtre. Il y avait un petit secrétaire accompagné de plusieurs livres, d'encre noire, d'une plume grise avec des pointes orangées et de quelques pages blanches. L'archidémon me dit, de sa voix calme et posée.
"Voici où tu dormiras. Tu commenceras à étudier demain. Tu rejoindras les rangs de l'académie dans quelques jours."
"Comment ?"
"Si tu comptes prendre ton avenir entre tes mains, l'académie est la solution."
"J'ai le droit d'être sceptique ?"
"Bien sûr, tu es à mon service pour un an et je tiens à te former. L'académie de la capitale est la prestigieuse. Tu y trouveras ta voix. L'éducation est le meilleur moyen d'émancipation."
"M'émanciper."
"À demain, Vine."
