Chapitre 66
Nous étions à la guerre depuis deux semaines, tout se passait bien. Bien n'est peut-être pas le bon mot, je crois plutôt que nous n'avions pas eu de grand désastre, mais la guerre restait toujours cet animal fou nourri par un patriotisme absurde. J'étais en haut du quartier général, une grande tour d'où le bouclier de mana partait. Trois essences de la sagesse dormaient dans un coffre au fond de la pièce, elle chargeait infiniment l'appareil de défense. Trouver la paix semblait impossible, nos armées se ressemblaient et s'égalisaient sur le champ de bataille. J'étais "représentant personnel du Chah", il m'était impossible d'aller sur le terrain pour influencer cette guerre. Je me devais de rester au camp. J'étais le dernier rempart en cas d'échec. Mes inventions avaient conquis le terrain et nos troupes se portaient à merveille.
Il se faisait tard et le soleil avait laissé la scène à la lune. Tout semblait si paisible, les généraux me faisaient leur rapport et leur proposition pour l'offensive du lendemain.
Une odeur de brûlé parvint à mes narines lorsqu'un garde enfonça notre porte en chêne.
« La tour brûle des ennemis attaquent le camp, vous devez évacuer. »
L'état d'urgence était décrété. Notre tour avait pris feu. Un adversaire s'était infiltré parmi nos rangs. J'attendais avec joie cette occasion, une situation de crise, m'obligeant à prendre la dernière essence.
Je brisais le papier de son domaine. Comme à son habitude, l'espace se figea et je fus aspiré dans la dimension qui domine le temps.
La science était devant moi, lasse et fatiguée. Je l'ai sûrement réveillé en plein sommeil.
« Quelle est ta demande ? »
« Notre campement est attaqué par des troupes d'élite, la tour principale est en feu par les adversaires, on sait pas leur nombre, nous savons par contre que leur ministre est sur notre secteur. Je demande l'essence pour sauver la suite des opérations et mes hommes. »
Il se leva brusquement de son trône. récupérant son artéfact légendaire et m'ordonna.
« Prends les essences, si le roi est là. Élimine-le à tout prix ! mais gagne cette guerre rapidement, je ne tolérerai aucune défaite. »
J'appliquai immédiatement la requête. Je m'expulsai de notre dimension. Je brisai le coffre devant les généraux et attrapai la fleur en forme de soleil que j'enfonçai dans mon torse. Trois essences d'un seul coup venant compléter ma transformation en demi-dieu.
Ma vision devient floue et des hallucinations me prirent.
La cérémonie au milieu des cieux touchait à sa fin.
Les dernières essences avaient rejoint leurs porteurs. Une lumière différente brillait désormais dans chaque main, chaque arme portant la marque d'une divinité. La Gloire avait reçu sa lame. La Guerre, son épée. La Force, son marteau. La Justice, sa balance.
Ils étaient tous magnifiques.
Ils ne le savaient pas encore, mais ils venaient de devenir des légendes.
Les courtisans applaudissaient. Les prêtres chantaient. Les armes s'éveillaient une à une, comme si le monde lui-même reconnaissait leurs nouveaux maîtres.
Puis la sagesse regarda derrière elle.
Il était là, seul, magnifique, comme sculpté dans du marbre, la Science.
Il ne regardait pas les autres divinités. Son reflet venait se plonger dans les miroirs dorés du livre qu'il avait obtenu.
Je ne sais pas pourquoi cette vision me glaça.
La sagesse n'a pas osé garder sa main sur le livre en le voyant. Elle avait choisi un sceptre.
Il n'y avait aucune fierté dans ses yeux, une sorte d'avidité.
Derrière lui, la Gloire riait avec les autres. Son arme étincelait sous les lumières de la salle. Elle était entourée des autres dieux. La science s'en alla discuter avec la Gloire.
Chacun semblait si heureux.
Le souvenir disparut dans la brume et laissa place au deuxième.
« Science… Merlin… Viens dormir. »
« Ne m'appelle pas comme ça ! C'est Chah maintenant, tu le sais. »
« Tu comptes vraiment conquérir le royaume de ton frère, la guerre. »
« L'épée blanche n'est pas dirigée seulement par Arnold. Saskia est celle qui le manipule. »
« Saskia n'a rien à voir là-dedans. C'est la guerre qui ne veut pas… »
« Tais-toi ! S'il ne veut pas avoir le même destin que Gloire… »
Le dernier souvenir arriva.
La sagesse était attachée dans les tréfonds du palais de la science.
L'air humide de l'endroit délabré stagnait, aucune fenêtre ou aération. En face d'elle, le Chah se tenait fièrement.
« Je suis navré, mais c'est la meilleure solution. »
« Tu ne l'es pas. »
« Peut-être, qu'importe, tu n'avais qu'à ne pas te mettre sur ma route. J'ai déjà assez d'ennemis comme cela. »
« Immoral, tu es immoral. »
« La science ne recule devant rien. Sois heureuse de ne pas être un démon primordial. »
« Le fameux mal avait peut-être raison. »
Il la transperça de son bras et lui arracha quatre de ses essences divines.
« J'en ferai un meilleur usage que toi. »
« Tu ne peux point les ingérer car tu as déjà celle de Gloire en toi. Tu es un meurtrier. »
« Tout de suite les grands mots. Elles sont destinées à mes soldats, regarde comme je suis généreux. »
« Mon prochain te vaincra. »
Le Chah renchérit, sûr de lui.
« Ton prochain me rejoindra. »
La vision se brouilla.
Un de mes officiers me secoua l'épaule, me faisant sortir de ma transe.
Aucune seconde perdue. Je sautai de la tour en flammes. Atterrissant vingt-deux mètres plus bas, au sol brutalement, j'examinai les lieux pour savoir où étaient les ennemis. Je chassais les manas de mes adversaires parmi le camp. C'est à ce moment que je le sentis, il était là, comme ne pas reconnaitre son mana effarouché de chat sauvage.
Il était reparti de l'autre côté de la barrière.
Ils étaient quatre mais un seul m'intéressait.
J'étendis les entrées de mon palais sous leurs pieds.
Ils chutèrent dans le sable, parmi eux, Eiji.
Il était vivant.
Je sentais des frissons parcourir son corps et son mana. Aurait-il eu peur d'un ami ? Combien de temps s'était écoulé depuis notre dernière rencontre ?
Peu importe, enfin nous étions réunis et je veillerai à ce que cela reste.