Chapitre 36
Chapitre 36
Un silence léger s'installe dans la pièce.
Ils sont persuadés que je n'étais pas seul lors de mon arrivée. J'omets la vérité et affirme n'avoir connaissance d'aucun héros. Sir Mang n'a pas le temps pour la discussion et me coupe dans ma défense.
« Peu importe, aiguisons le fer. Prends les armes qui te conviennent dans l'armurerie. Armin, tu veux bien lui montrer ? »
« Suis-moi. Tu préfères une ou deux haches ? Avec ou sans bouclier ? Un bâton de mana ou de puissance ? »
Je réponds qu'une hache et un bâton de puissance suffiront.
Nous entrons tous dans l'arène. Raiden vient en premier. Je le sens dans sa façon de se placer, les pieds légers, le katana dans sa main droite maintenu près du sol, la lame enchantée d'un mana brûlant qui fait vibrer l'air autour d'elle. Il va tout jouer sur sa vitesse.
Il charge, un éclair. Je l'esquive sans difficulté.
Il enchaîne aussitôt, plus vite cette fois, et nos lames se rencontrent avec un choc qui remonte jusqu'à mes épaules. Sa force dépasse la mienne, nettement.
Je recule pour créer de la distance.
Il me suit sans hésiter.
J'envoie ma hache en feinte, il l'esquive à peine, son katana passe à quelques centimètres de mon flanc. J'invoque des dagues de glace. Il se téléporte derrière moi en une fraction de seconde, je pare de justesse. Je change d'approche et passe à l'offensive. Son visage se ferme. Ses pupilles se resserrent, il analyse chaque geste.
Toutes mes attaques glissent sur lui ou trouvent le vide. Il esquive avec l'aisance de quelqu'un qui a mémorisé des milliers de combats.
Je me téléporte à distance et tente les sorts aquatiques. Il les brise ou les contourne sans ralentir. Je crée un mur d'eau dans mon dos.
Son katana s'y plante, je me retourne, il a déjà récupéré son arme.
Je m'enferme dans une sphère d'eau. Il la brise et tente d'électrocuter le volume liquide. Je fais exploser la sphère en une nuée d'épines.
Il détruit tout ce qui aurait pu l'atteindre.
J'invoque de nouvelles dagues, il fonce sur moi, je pare mais il est trop rapide.
Il ne me laisse aucun espace, me force à reculer encore et encore, cherche ma jambe à chaque passe. D'un seul mouvement, il brise mes dagues, les éclats lui foncent dessus. Il a déjà disparu. Une pointe froide caresse ma gorge nue.
Combat terminé. Je n'avais pas compris la moitié de ce qu'il venait de faire. Il sourit et sautille en dehors du ring.
Vient ensuite Armin. Il marche lentement vers l'entrée de la zone.
L'air de la salle change avant même qu'il prenne position. Les torches vacillent comme si quelque chose dans la pièce retenait son souffle. Il ne laisse rien percevoir.
Mes jambes deviennent lourdes, pas d'un coup, progressivement, comme si le sol lui-même refusait de me laisser bouger librement.
Il n'a pas encore levé la main que je suis déjà piégé. Ce qu'il invoque est fait pour m'empêcher de réfléchir : un squelette dans une armure immunisée à l'eau.
Chaque attaque que je tente semble tomber dans un vide de sens.
Je tente de la glace, des lames rapides visant les articulations. Elles frappent le métal mort et se brisent en morceaux inutiles. Rien ne semble le déstabiliser. Ce mort-vivant ne doit pas être ma priorité. Je dois le contourner et abattre le nécromancien.
C'est alors qu'émerge de sa cape un serpent d'une dizaine de mètres. Il essaye de m'asperger de venin.
Je suis maintenant entre les deux. L'armure devant moi. Le serpent derrière. Armin, quelque part sur le côté, qui n'a toujours pas bougé les pieds.
Je tente de créer de l'eau entre moi et le serpent, un mur, quelque chose. Il le traverse comme une brume. Je me téléporte, esquivant de peu une morsure qui aurait pu être fatale.
L'armure est déjà là. Pas à cause d'une vitesse supérieure. Ils sont un prolongement de la pensée d'Armin grâce à son anticipation froide et précise.
Je me retrouve dos au mur. J'abandonne alors que le serpent est sur le point de me mordre. Je viens d'essuyer une humiliation. Il me reste encore du mana, le combat était trop rapide pour que je l'utilise totalement.
Le nécromancien avait déjà décidé du résultat avant de commencer.
C'est rageant.
Sir Mang et Lok ne me combattent pas. Sir Mang dit simplement que des combats ne serviraient à rien dans l'état où je suis.
Deux défaites, c'est déjà assez.
Je refuse de me faire vaincre ainsi la prochaine fois.
Je suis encore contre le mur quand Lok s'approche. Il n'a pas l'air pressé. Il s'arrête à côté de moi, regarde l'arène vide comme si quelque chose l'y intéressait encore.
« Armin refuse de jouer avec les points du classement. Il ne veut pas jouer avec la mort. » Il marque une pause. « Sinon il serait sûrement dans le top quinze. »
Je ne réponds pas. Je regarde mes mains.
L'entraînement reprend et s'installe dans la durée. Renforcement le matin, combat en mêlée l'après-midi, techniques d'assassinat en fin de journée. La précision me fait encore défaut. Parfois ma dague manque l'endroit précis, sur un pantin qui ne bouge pas. Je pense à ce que serait une vraie cible, en mouvement, avec une raison de vivre. Je dois me fier à mon propre jugement.
J'ai déjà tué dans ces bois. Quatre hommes qui voulaient ma peau. Il n'y avait pas eu d'hésitation. Peut-être que la différence tiendra à ça : est-ce que la cible mérite ce qui lui arrive ? Je sens la dague traverser le corps du pantin et ne réponds pas à ma propre question.
Le temps passe. Les fers et les jours se croisent jusqu'à se ressembler. Je dors peu, mange vite, m'entraîne longtemps. On m'offre un nouveau bâton.
Sir Mang m'explique comment les pouvoirs se distribuent parmi les héros invoqués. Plus il y en a en vie, plus ils se diluent entre eux. J'ai hérité de la maîtrise de certains éléments, rien de plus. Si nous avions été moins, j'en aurais peut-être reçu davantage. Dix-huit héros de trop.
Lok m'explique qu'ils ont propagé la rumeur de ma fuite vers Irmselia. Le roi aurait envoyé des troupes surveiller la frontière.
Cette nuit-là, nous sortons chasser des salamandres pour la future lame de Raiden. Lok et Armin restent en ville. Nous courons sur les toits, contournons les gardes comme à notre habitude, franchissons la muraille sans y penser. Ce monde m'avait semblé immense à mon arrivée. Maintenant ses murailles ressemblent à des marches. Nous sommes des ombres insondables qui tissent notre toile.
Les marais entourant les champs de la capitale sont éclairés par une lune pleine. Durant mes entraînements, je ne vois plus que la nuit. J'ai appris grâce à Lok qu'un cycle lunaire dure quarante jours. D'après lui, la lune grandit selon nos vœux et permet à la déesse de l'eau de faire monter le niveau de la mer. J'ai cherché des études sur les astres : presque rien. Comme si les dieux avaient interdit qu'on les observe.
Nous cherchons les salamandres dans les zones humides. Elles sont invisibles au soleil. La nuit de pleine lune les révèle. Ma vision thermique fait le reste.
En chemin, Raiden m'explique que lors de nos derniers combats, je suis devenu trop prévisible. Mon arsenal se répète et Sir Mang n'aime pas cela. J'utilise toujours les mêmes sorts et un héros doit être meilleur que cela. On voit bien qu'il ne me connaît pas : ce style, c'est ma force.
Le soleil et la lune ont continué de se courir après. Leurs lumières venant traverser les fenêtres du dojo. Une des poutres avait des marques, une entaille par entraînement. Au retour, quand je posais ma hache. Je les comptai un soir : une vingtaine.
Le jour J arrive enfin. C'est mon premier contrat, Sir Mang a été réticent à me le donner mais Lok s'est occupé de le convaincre.
C'est une mission classique ; un seul ennemi et une seule option, sa mort.
Ma cible s'appelle Plenix Loni. Un homme riche, allié du roi, gestionnaire d'une entreprise de mercenariat. Je l'ai croisé lors des banquets au château. Il me connaît sous un autre nom. C'est le premier de ma vengeance. Ce soir, il dîne chez lui avec sa femme, comme chaque vendredi. Aucune maîtrise des armes, aucune présence guerrière, juste de l'argent et de mauvaises fréquentations.
Comment s'en débarrasser ?
Je choisis le corps à corps. Je veux progresser vite dans les rangs des assassins, et la difficulté du mode d'exécution compte dans l'évaluation et la rétribution des points. Ma place n'est pas parmi les débutants.
Elle ne l'a jamais été.