Chapitre 20
Je rentre dans la ville. J'ai lavé mes mains dans le ruisseau à la sortie du bois, mais la crasse ne veut pas partir. Je la vois encore sur mes paumes. Je ne la verrai plus très longtemps.
L'avenue principale est vivante malgré l'heure. Des artisans ferment leurs étals, des enfants courent entre les jambes des adultes. Les adultes discutent du choix du bar où ils iront finir leur soirée. Personne ne sait ce que j'ai fait dans cette forêt. Personne ne voit mon travail, je suis une ombre parmi tant.
Un jeune homme distrait me percute l'épaule. Il s'excuse, les yeux baissés. Je lui réponds que ce n'est rien. Je ne veux point perdre mon temps.
Je continue, j'accélère. Fier de mon exploit, j'avance avec confiance vers l'imposante forteresse de marbre. Le soleil rouge donne l'impression que celle-ci prend feu. Un feu qui exprime la fureur de son souverain sur son peuple.
C'est décidé. Je vais demander au roi de pouvoir faire une mission en territoire ennemi. Je pourrais revoir Eden. Je pourrais l'aider et rembourser ma dette envers lui. Je serai puissant et pourrai lui montrer comment je suis devenu un vrai héros. S'il ne veut pas se salir les mains, alors je le ferai. Je suis une lame sans faille.
Le garde qui m'accueille au palais ne dit pas un mot. Son regard s'attarde sur moi une seconde de trop avant de se détourner.
On me fait attendre une heure devant la salle d'audience. Le roi doit être occupé avec quelques nobles vicieux.
Debout, appuyé contre une colonne de pierre blanche, l'épaule encore raide là où j'ai arraché la flèche. Je regarde les tapisseries sans les voir. Le combat épique se rejoue en boucle dans ma tête. Mes stratégies, mes pièges, ma maîtrise de mes pouvoirs, mon sang-froid, ce sont toutes mes qualités qui m'ont permis de triompher. Sinon j'y serais resté. Les quatre corps… Le silence de la forêt qui revenait lentement. L'écureuil qui ne se souciait point de ce qui venait de se passer. Ce combat a juste mis en pause le cycle, l'équilibre de cette nature paisible.
Je regarde ma hache, elle a quelques émoussures prouvant ce valeureux combat. Je ne suis point un lâche. J'ai agi avec moralité.
Grâce à des résidus de mana, je soigne lentement mon épaule. Les tissus des muscles viennent lentement se régénérer.
Quand la porte s'ouvre, personne n'en sort, le Premier ministre est là pour m'accueillir.
Le roi est assis mais son corps n'est pas au repos. La pièce est brûlante. Quelque chose est préparé dans cette pièce. Le monarque murmure à l'oreille du ministre sans me regarder, comme si j'étais déjà absent. C'est du roi dont émane cette chaleur étouffante.
Le ministre s'avance vers moi et s'exclame d'une voix intriguée.
« Nous t'avions envoyé une escorte. Des hommes sûrs, chargés de veiller sur ta mission. Ils ne sont pas rentrés. »
« Je n'ai croisé personne. Seulement des mercenaires qui m'ont tendu une embuscade sur le chemin. »
« Des mercenaires. » Un silence sec. « Nos hommes empruntaient ce même chemin. »
« La démone vit encore. Les cannibales vivent encore. « Tu rentres ici les mains vides et tu nous parles d'embuscade. »
« Elle ne méritait pas de mourir. Aucun d'entre eux. »
Le silence qui suit n'est pas un silence de surprise. C'est un silence de confirmation. Le roi tourne les yeux vers son ministre avec une expression qui dit : « Je vous avais dit. Il n'a même pas remarqué que ce village n'est pas dirigé par des humains. Il n'a même pas remarqué durant son affrontement qu'il affrontait un démon déguisé en humain. »
Le ministre continue le monologue de son despote :
« Nous t'avons sorti du néant. Donner un corps, un titre dans ce monde. Tu n'étais rien avant nous. Un chat errant, vide, faible, inutile. »
« J'ai refusé de tuer des innocents. Comment cela, vous avez mon combat ? Ce n'est pas une trahison. »
Le roi se met debout, lentement. Ses jambes ne tremblent plus comme lorsqu'il m'a rencontré la première fois.
« Tu pensais qu'on ne te surveillerait point pour ta première mission, des corbeaux t'ont vu avec un objet d'une grande valeur… »
« Vous n'aviez pas à faire cela. »
Le roi crie : « Où est le sceptre de la sagesse ? »
Son mana entre en combustion dans toute la pièce. Les murs blancs s'enflamment. L'air était déjà bouillant, c'est devenu pire. Ma peau voudrait prendre feu si mon énergie ne me servait comme couche d'isolant. Derrière moi, une vingtaine de forces spéciales. Aucune chance que je sorte de cette situation par la force. Je semble être le seul affecté par cette chaleur assommante.
« Je ne l'ai plus, je l'ai perdu lors… »
« Mensonge ! Ministre ! »
Il lance une épée à la lame d'acier enchanté à son ministre. Il l'attrape d'une main ferme. Elle est ornée du symbole noirci d'une tête de démon transperçant son manche.
Je n'ai pas le temps de comprendre ce que cette passation de l'arme implique.
Le ministre disparaît de mon champ de vision. L'instinct me fait pivoter : je pare quelque chose, ma lame tient une fraction de seconde puis se brise sous une pression que je n'ai jamais rencontrée. Un son sec. Du métal qui cède.
Je veux reprendre mes appuis.
Le vide, je ne sens plus ma partie inférieure gauche, là où mon tibia devrait être.
Il y a un instant suspendu, absurde, où je regarde le sol sans comprendre que ce qui y repose m'appartient. À un mètre de moi, un bout de jambe découpé traîne. Puis la douleur arrive, totale et sans négociation, et je crie.
« Ta régénération naturelle ne fonctionnera plus. Cette lame porte un maléfice du dieu de la guerre. Permanent. Irréversible. Je voulais que tu le saches avant la suite. »
Je tente de me relever. Mon corps refuse. Je pose une main sur la dalle froide. Juste pour tenir quelque chose qui ressemble encore à une posture.
Ce n'est pas de la bravoure. C'est simplement tout ce qu'il me reste. Je crée de ma main droite une lame de glace.
Je pense à Eden. Pas à ce que je voulais lui dire : juste à son visage. Cette façon qu'il avait de me regarder comme si j'étais capable de quelque chose de bien. Comme si lui, au moins, avait compris quelque chose que je n'avais pas encore saisi de moi-même. Il avait été là pour me soutenir contre ce monde, un vrai ami.
Le ministre tranche mon bras droit avec la précision de quelqu'un qui a fait ça avant. Il est froid, presque professionnel. Le roi observe d'un œil glacial depuis son trône sans changer d'expression.
Mon sang sur les dalles chaudes. Je transpire à grosses gouttes, l'atmosphère est suffocante.
Ce monde qui m'avait donné un faux titre me regarde mourir avec la même indifférence qu'il m'avait regardé arriver.
Je pense à mon père, à ma mère, aux autres.
Ma tête me brûle, le temps se disloque. Le sang remonte dans ma gorge. Je crache contre le sol mes propres organes.
Je meurs sur le sol d'un palais, démembré par un homme qui servait un roi fou, pour avoir refusé d'être ce qu'on voulait que je sois. Mon sang se mélange au tapis rouge.
J'entends les derniers mots du ministre. Je ne suis plus. Mes yeux se ferment lourdement.
J'ai froid.
« Condamnation à mort par pendaison pour trahison »