Chapitre 1
« Il aimait dire que l’erreur est humaine comme si cela suffisait à justifier ce qu’il ferait. À l’époque, il pensait que tout pouvait être corrigé grâce à lui. Aujourd’hui, il sait que ses espoirs l’ont trahi. »
Encore un cauchemar, Je me réveille en sursaut. Comme tous les matins depuis une semaine, mon réveil annonce à six heures vingt le début d’une journée chargée.
Je tombe en me levant, encore dupé par un membre fantôme. Je greffe ma nouvelle jambe de fer. Je prends ma douche tranquillement alors que mon père est déjà parti, me laissant un petit mot sur la table « Bonne journée ». L’eau est plus froide ce matin, glaciale, elle s’attaque à ma peau et chasse ainsi les dernières fatigues du réveil. La radio sur une petite planche de bois chante « Don't stop me now, don't stop me… ». Je sors de la salle de bain, chasse les dernières gouttes d’eau de ma peau, m’habille, descends avec lourdeur l’escalier grâce à une barre d’appui puis prends mon déjeuner. Je dois encore m’habituer à cette nouvelle prothèse. L’odeur de chocolat chaud embaume dans la cuisine, elle était le signe d’un entraînement Cette odeur chaleureuse qui réveillait les derniers nerfs fatigués de la veille. Elle me rappelle mon corps ne faisant qu’un avec l’eau. Mon frère descend comme un chat les escaliers. Nous déjeunons en silence.
Je quitte la maison, fatigué. Du haut de sa fenêtre, ma mère m’observe, partant vers la gare. Il fait frais aujourd’hui, un léger vent vient secouer mes cheveux. Passant devant une boulangerie qui exhale l’odeur d’un croissant, je me sens attiré et décide d’en acheter un sur le champ. En écoutant de l'électro, ma nouvelle jambe frémit au rythme de la musique. Le croissant est avalé en cinq minutes mais il est fade, loin du goût des vacances en Bretagne, sur une terrasse en face de l’océan. Un autre jour, il sera meilleur. Mon chemin continue jusqu’à rencontrer une tête familière. C’est Eden. Il vient d’Allemagne et parle couramment le français depuis cinq ans. Il est métis et fait une tête de plus que moi. Sa maison se situe non loin de chez moi. Nous nous sommes rencontrés, il y a cinq ans, à l’anniversaire de Takeo. Nous avons l’habitude de prendre le train ensemble et sommes dans la même école.
La marche pour monter dans le train est haute. J’inspire, je peine, je souffle. Cet effort me permet de trouver un siège où m’asseoir et Eden se pose en face de moi. Durant le trajet, nous discutons de la dernière actualité et du fonctionnement de son nouveau télescope.
Encore une fois, il ne m’a point parlé de sport. Non, pas depuis mon accident…
Une demi-heure plus tard, le train arrive à destination. C’est un arrêt brusque, j’ai cru que j’allais tomber. Des vertiges parcourent et font trembler mon corps. Eden, lui, se lève et ne semble pas avoir été affecté par le freinage du train. Peut-être que les mois dans un lit d’hôpital statique m’ont fait perdre l’équilibre. Je descends avec difficulté de la haute marche du train. Heureusement que mon collègue m’aide.
Nous marchons vers nos études. Arrivé à l’école, je prends seul l’ascenseur pour atteindre le premier étage. Les escaliers du collègue sont mes plus grands rivaux. Eden les monte en petites foulées. Nous arrivons dans la classe et Eden m’aide à m’installer. Mes collègues sont tous sympas avec moi. Est-ce la pitié pour mon handicap ou une réelle affection ? Takeo, assis au fond de la salle, m’épie d’un mauvais œil, cela n’a pas d’importance… Ma mère m’a rappelé qu’il faut penser de manière positive, sinon la vie n’a pas de goût.
Aujourd’hui, nous commençons par le cours de philosophie. Le soleil, qui vient lui aussi de se lever, nous donne ses premiers doux rayons pour nous réchauffer. Le cours débute, mes cahiers dorment sur mon bureau. Eden, lui, prend ses notes tranquillement sur sa tablette et notre prof de philosophie nous explique avec sa voix calme qu’il veut nous faire méditer sur « La raison de votre vie » pour mieux nous connaître en ce début d’année.
Un corbeau s’envole sans peine vers le ciel de l’autre côté de la fenêtre. Ma main écrit mon but, je sais ce que je veux. Je vais être un athlète, un sportif d’élite, un champion, connaitre la gloire.
L’instituteur m’explique qu’avec mon accident c’est un nouveau départ et qu’il veut connaitre mon but pour ma vie et que ma vie ne peut se résumer à la natation. L’enseignant m’explique que mes pensées sont trop rigides. Il me dit que c’est un moyen pour rebondir puis part voir Eden. Cela me rappelle une parole de mon père. Ce n’est pas qu’ils pensent que je ne peux pas, ils veulent juste que je trouve un équilibre ou une autre passion.
J’ai perdu en mobilité mais rien ne pourra m’empêcher de faire la même chose. L’entraînement durant ces années ne peut se permettre d’être perdu. C’est vrai, la fatigue me rattrape plus vite ces jours-ci, mais ce n’est que temporaire. Ils me regardent avec des yeux doux. Je les vois, avec leurs regards pleins de pitié et de tendresse. Le traumatisme est profond et je dois prendre le temps pour m’en remettre, d’après eux. Le psychologue raconte aussi la même histoire.
Mais ils se trompent. Je suis toujours le même avec le même objectif…
D’un coup, les murs et le sol se mettent à vibrer. Des tremblements dans ma jambe se font ressentir et me sortent de mes pensées. Mon corps devient écrasant, depuis la hauteur de ma chaise, des vertiges me prennent. Ma vision se brouille. Des bruits de sirène viennent transpercer mon crâne. Des cris guerriers et des pleurs de bébé résonnent dans ma tête, des clairons hurlent, une détonation…