Chapitre 11
Le magicien fou ( 2 )
— Le magicien fou ? dit M. Pouf, la voix un peu trop aiguë pour un adulte censé rassurer ses élèves.
— Oui, mon brave, répondit Mani avec un petit sourire poli, presque amical.
Sa politesse était ce qu'il y avait de plus inquiétant.
Nathan, Yannis, Sona et Raoul se jetèrent sur lui en un instant.
— Encore ? soupira Mani, l'air agacé, comme on chasse une mouche.
Il esquivait chaque coup en se contentant de pencher la tête, de faire un pas de côté, de laisser passer un poing à quelques centimètres de son visage. Pas un seul n'effleura même sa manche.
— T'as fait quoi à Fine ? gronda Yannis, essoufflé.
— Ne vous inquiétez pas, il va bien. Je l'ai envoyé dans une maison, à l'opposé du royaume.
— Dans quoi ? dit Yannis, perplexe.
Andrew s'avança, la main levée, et commença à incanter. Autour de ses doigts, la lumière se condensa.
— Lumière céleste, perce les ténèbres. Rayon lumineux !
Le faisceau fendit la salle. Mani l'esquiva de justesse, et pour la première fois, son sourire se figea une demi-seconde.
— Tu as dit que Lucka était mort ? demanda Andrew, la voix basse, tendue comme une corde.
Mani le regarda longuement. Puis il éclata de rire.
— Oui. Lucka est mort.
Dans son coin, Raoul se mit à sourire nerveusement à cette déclaration — un sourire trop large, trop rapide, qui ne dura que le temps de croiser le regard de Mani. Ce dernier le fixa une seconde de plus que les autres, comme s'il cherchait quelque chose sous la surface, puis détourna les yeux. Raoul sentit une goutte de sueur glisser dans sa nuque.
— Et sa sœur ? Comment elle va ? demanda Andrew.
— Comment voulez-vous que je le sache ?
Cette réponse, froide et indifférente, fit trembler les doigts d'Andrew. Pour la première fois depuis longtemps, son calme vacillait.
Auguste lança alors un laser sur Mani, qui fut touché à l'épaule. Une fine fumée s'éleva de sa tunique.
— Tiens, tiens… voilà le futur Roi Démon.
— Dégage de là, ou Yassin et moi, on te tue.
— Yassin ? Mani jeta un coup d'œil aux fenêtres, et aperçut Yassin, énorme silhouette de bois et de feuilles, préparant un souffle. Il se mit à applaudir lentement.
— Un prêtre qui attaque, un futur Roi Démon, un monstre arbre… et je ne compte même pas le guerrier mage que j'ai envoyé à l'autre bout du royaume. Vous avez tous des talents remarquables, pour des gamins, dit-il avec un sourire maléfique. Quel dommage que ce soit gâché.
M. Pouf l'attaqua de front, mais Mani l'envoya ailleurs d'un simple geste. Un instant, il y avait un professeur ; l'instant d'après, il n'y avait plus qu'un courant d'air. Yannis, sidéré de voir quelqu'un se faire téléporter une nouvelle fois, vit les autres attaquer un par un — et disparaître, un par un, comme des bougies qu'on souffle.
La salle se vida. Il ne resta bientôt plus qu'Andrew, Auguste, Kyle, Judh, Noëla, neuf autres filles de classe S, et Yassin, resté dehors.
— Je laisse les puissants ici, dit Mani avant de disparaître dans sa brume noire.
Silence.
— Ah ouais, ah, y a que des meufs ici, dit Kyle.
Personne ne rit — mais le soulagement se lut sur quelques visages. Même l'humour mal placé de Kyle valait mieux que le silence.
Dans le château du roi
Les élèves téléportés atterrirent brutalement sur les pavés de la cour royale. L'air y était plus froid, plus lourd, chargé d'une odeur de pierre mouillée.
— Ma tête… gémit Yannis.
Il regarda autour de lui : des visages familiers, des camarades plus ou moins sonnés — mais aucun de ses meilleurs potes. Ni Fine. Ni Andrew.
— Merde, je suis seul, dit-il, et sa voix sonna creux dans l'immense cour.
— Et moi, tu m'oublies ? dit une voix tremblante.
Antonia.
— Antonia ! s'exclama Yannis, les yeux brillants de soulagement. Tu es avec moi !
— Dégage, imbécile, répondit-elle — mais elle se serra quand même contre lui. Pourquoi on est dans la cour du roi, au fait ?
— On est dans la cour du roi ? demanda Yannis, perplexe.
— T'es vraiment con.
Un grincement lourd retentit : la porte s'ouvrit sur le roi, Spark, Ned et plusieurs soldats en armes. Tous s'arrêtèrent net en voyant les élèves étalés au sol.
— Mais qu'est-ce qui se passe, bon sang ? dit Yannis.
Un brouillard noir commença à ramper depuis les coins de la cour, silencieux, glacé. La panique gagna les soldats, les élèves, même le roi, à mesure que la brume montait. Elle montait comme une marée.
Et Mani réapparut, au milieu, comme s'il avait toujours été là.
— Re-bonjour à tous, dit-il en saluant avec noblesse.
— Magicien fou ! rugit le roi. Où as-tu mis ma fille ?!
— Ne vous en faites pas, répondit Mani d'un ton calme. Elle est avec le garçon… c'était qui, déjà… mmh… ah oui, Fine.
Les soldats échangèrent des regards affolés : la princesse, seule, avec un inconnu, à l'autre bout du royaume. Le roi, lui, ne dit rien — mais sa main se crispa sur le pommeau de son épée.
Sona et Raoul se levèrent pour calmer la situation — surtout Sona, Raoul s'en fichait.
— Hé, Sona, comment on fait pour le calmer ? demanda Raoul.
— Attends d'abord… où est ma copine ? murmura Sona, et son regard fouillait la cour.
— Avec les autres, sûrement. Mais on s'en fout, lui d'abord, c'est notre problème.
— J'espère qu'elle va bien.
Les deux voulurent s'approcher de Mani, mais Nathan leur barra la route.
— Les gars, si je ne m'abuse, vous êtes les plus faibles ici. Alors faites pas de bêtise.
Raoul s'agaça — pas à cause de l'insulte, mais parce qu'il détestait qu'on le prenne pour ce qu'il n'était pas.
— Je te rappelle qu'on est de rang B nous aussi, et tu dis qu'on est faibles ? Ferme ta gueule.
Avant qu'il ne finisse sa phrase, Sona fonça tête baissée sur Mani.
Sona Kana
Âge : 16 ans | Classe : Player | Rang : B
« Tout le monde pense que je suis un guerrier, mais en réalité je suis un Player. Et si le Système ne m'avait pas donné cette quête… »
Quête : occuper Mani, le magicien fou, jusqu'à l'arrivée de Fine.
Pénalité en cas d'échec ou de non-validation : souffrance entre les deux jambes pendant deux heures.
« Je n'aurais jamais accepté cette mission… mais la récompense est plus intéressante que d'habitude. »
Récompense : contrôle parfait de l'Hageshi de perception.
« La durée de la quête, je la connais pas. Mais j'espère que Fine arrivera très vite. »
Sans hésiter, il se lança sur Mani, enchaînant coups de pied et coups de poing, que Mani esquiva tous — jusqu'à ce que Sona sourie. Mani venait de se prendre une bonne droite de Raoul, venue de nulle part.
— T'avais pas vu venir ça, hein ? dit Raoul avec un grand sourire.
Mani disparut sous le coup, comme de la fumée.
— Il est déjà mort ? dit Raoul, un peu déçu.
— Non. C'était un clone — non, un mirage, dit Sona. Il maîtrise la magie de l'illusion, et utilise le brouillard pour masquer son jeu.
— Hein ? Comment tu sais ça, toi ? demanda Raoul, les yeux plissés.
— Je le sais, c'est tout.
« En fait, c'est grâce à l'analyse du Système. Merci, mon petit Système », pensa Sona.
« De rien. »
— Bon, ben, pas le choix, dit Raoul en remontant sa manche. Magie du vent, guide-moi, dissipe mes pensées. Rafales de vent !
Une bourrasque balaya la cour : tout le brouillard se dissipa d'un coup.
— Comment t'as fait ça ? demanda Sona.
— Bah, j'ai juste dissipé le truc.
— Non, t'étais pas censé être un voleur ?
— Oui, et alors ?
Sona activa sa compétence : Analyse de statistiques.
Raoul Dahir
Âge : 17 ans
Sexe : Garçon
Race : Humain
Classe : Voleur
Rang : B
« Des stats correctes », pensa Sona. Analyse approfondie.
Analyse en cours… échec… reconnexion… échec.
Un frisson lui parcourut l'échine. « Comment ça se fait… Il cache quelque chose, comme moi. » Il leva les yeux vers Raoul, qui lui souriait comme si de rien n'était. « Mais c'est pas le moment. »
Les deux regardèrent autour d'eux. Le silence était total. Tous les autres dormaient, étendus sur les pavés, comme fauchés d'un coup — sauf Yannis, qui luttait contre le sommeil, les paupières lourdes, les poings serrés.
— Hoho… celui-là résiste. J'aurais dû le laisser avec les autres, mais il reste faible, dit Mani, installé sur le trône, comme s'il y avait toujours siégé.
— Dis-moi, le vieux, pourquoi nous avoir pris, nous, et pas les autres ? demanda Raoul.
— T'es bête ou ignorant ? Ils sont tous rang S. Comment tu veux que je les batte, s'ils m'attaquent ensemble ?
— T'as sûrement raison.
— Mais vous deux, vous avez l'air différents. Comment dire… je ne sais pas.
— Ouais, je sais, dit Sona.
— Arrêtez ! cria Yannis, la voix brisée. Et moi, je suis pas spécial ?
Un silence. Puis Mani éclata de rire — un rire sec, sans joie.
— Toi ? Tu n'as même pas réussi à battre Bera pendant ton test d'admission, tu as juste tenu bon. Mais si c'était moi… — il se leva, l'air dégoûté — Même si tu es rang S, pour moi, tu resteras un rang E.
— Quoi ?
— Tu es faible, tu ne sais pas te battre. Je parie que tu n'arrives même pas à vaincre un rang B.
Yannis baissa les yeux. Ses doigts se crispèrent sur la garde de son épée jusqu'à en blanchir les phalanges.
Raoul avait envie de rire, mais Sona l'en empêcha.
— Regarde ton ami, même lui il a envie de rire. Il sait que j'ai raison.
— Allez, allez, dit Raoul.
— « Allons, allons », c'est comme ça qu'on dit, crétin, dit Sona.
— Ah bon ? Balec. Pour le battre, il faut être puissant, dit Raoul.
Les deux retournèrent affronter Mani. Raoul fonça en premier et lança : Griffes d'Os. (Une capacité de certains ours d'Os : trois griffes d'os projetées sur l'ennemi.) Sona le suivit à toute vitesse, chargé d'Hageshi.
« Si j'esquive, ce gamin va me toucher, et si je n'esquive pas, je serai déchiqueté », pensa Mani. Un éclair de calcul passa dans son regard. Il lança une incantation :
— Ô vent des ténèbres, protège-moi. Au milieu du désespoir… Brouillard sombre !
Mani s'enveloppa d'un brouillard d'un noir d'encre, et l'attaque de Raoul disparut dans la brume, sans bruit, sans écho.
— Dommage, dit-il.
Sona s'approcha de Raoul, et ils regardèrent, tendus, vers la masse noire qui avait avalé Mani… et Yannis.
Dans le brouillard
Yannis avait la tête qui tournait. Le noir était partout, épais, froid, collant. Il n'entendait plus que son propre cœur. Il n'en pouvait plus de vivre dans ce monde. Il voulait rentrer chez lui.
— Je veux voir ma mère, mon petit frère, dit-il, les larmes aux yeux. J'en ai marre. À chaque fois, y a toujours des problèmes. D'abord les ours d'Os, le combat contre Lucka, mon test d'entrée, la mort de Lucka, et maintenant un magicien fou — et tout ça en deux semaines.
Il chercha un moyen de sortir, tournant sur lui-même — mais le brouillard n'avait ni murs ni fin. Puis il entendit des voix, venues de partout et de nulle part :
« Aidez-moi… sauvez-moi… je vous en prie, aidez-moi… »
Des voix qu'il connaissait. Des voix de camarades, de gens avec qui il avait ri, mangé, dormi sous le même toit.
Puis une autre voix s'éleva, plus fragile, plus proche.
— Yannis… fuis… sauve-toi, articula Antonia, haletante.
— Mais je… je peux pas, souffla-t-il. Si je sors, je vais mourir, je suis faible, et, et…
— Yannis.
La voix d'Antonia se fit plus douce, comme si elle luttait pour rester calme.
— Ça va, mon Yannis. Pour moi, tu es fort.
— Quoi ?
— Tu m'as toujours protégée, quand on était chez nous, même si tu n'as jamais gagné. Tu n'as jamais abandonné, pour que je sois en sécurité.
Quelque chose se brisa en lui — et quelque chose d'autre, au même moment, se remit en place. Qu'elle soit réelle ou non, cette voix lui disait ce qu'il avait besoin d'entendre. Et il comprit qu'il ne pouvait pas courir le risque que ce soit vrai.
« Si je l'abandonne, Antonia va mourir… »
Il saisit son épée à deux mains et se mit en position. « Je vais concentrer toute mon énergie sur cette attaque pour qu'Antonia puisse respirer. »
Dans son esprit défilèrent tous les bons moments passés avec elle depuis leur rencontre : sa main dans la sienne, son rire, ses bras autour de lui quand tout allait mal — elle le consolait, l'embrassait, l'apaisait.
— Je sauverai Antonia, coûte que coûte !
Son épée s'enveloppa de tout son Hageshi, jusqu'à briller dans l'obscurité. Il frappa. Le brouillard se déchira avec un bruit de tissu qu'on arrache, puis disparut.
Sona et Raoul, figés, virent la brume s'effondrer sur elle-même. Au milieu, Yannis, tremblant mais debout, leur lança :
— À ton tour, maintenant, pauv' con.
Puis il s'évanouit.
L'orbe de mana
Mani apparut à nouveau à découvert, tenant dans sa main une orbe bleue qui pulsait d'une énergie dense, presque vivante.
— Au moins, j'ai eu le temps de la récupérer, dit-il.
— C'est quoi, ce truc ? demanda Raoul.
— Une orbe de mana, dit Sona.
— Comment tu sais ça ?
— Simple intuition de guerrier. (En fait, c'est mon Système.) Cette orbe contient une énorme quantité de mana. Si on l'absorbe, on peut utiliser presque n'importe quel sort, avec une réserve de mana très dense.
— Bien dit, mon petit, dit Mani en applaudissant.
— Mais comment t'as eu ça ? demanda Raoul.
— Le trône cache un passage secret, qui mène à un laboratoire rempli d'artefacts puissants. Pendant que le brouillard était déployé, je m'y suis rendu.
— C'est pour ça que tu t'étais assis sur le trône, dit Raoul.
— Maintenant, je serai le mage le plus puissant du royaume ! dit Mani, avec un rire diabolique.
Il brisa l'orbe. Des traits de lumière l'enveloppèrent, s'enroulant autour de lui comme des serpents.
— Je l'ai enfin absorbée.
Alerte : Mani, le magicien fou, devient beaucoup plus puissant.
— Et merde, dit Sona.
Raoul se précipita sur Mani, mais il était trop tard. Un déferlement de mana dense se déploya dans tout le royaume, faisant trembler les vitres de chaque maison, de chaque auberge, de chaque chambre où un enfant dormait.
Sur le toit du château
Au même moment, les autres se réveillèrent — y compris le roi, sauf Yannis — et découvrirent qu'ils se trouvaient tous sur le toit du château, à des dizaines de mètres au-dessus du vide. Le vent sifflait. Le royaume s'étendait en contrebas, minuscule. Les soldats coururent protéger le roi.
— Haha… enfin, je vais vous faire payer le crime que vous avez commis, dit Mani.
— Arrête tout de suite, Mani ! cria le roi.
Spark se jeta sur Mani, mais fut projeté par un sort de vent et s'écrasa contre une cheminée.
— Vous avez tué mon frère parce qu'il voulait l'argent de l'académie ! La voix de Mani se brisa, et pour la première fois, ce n'était plus du théâtre. Il était maltraité là-bas, et vous l'avez accusé… POURQUOI ?!
Le roi détourna le regard. Spark, à terre, se figea — comme si ces mots venaient de toucher quelque chose de très ancien dans sa mémoire.
— Vous êtes méchant, le roi, ajouta Raoul, avec un sourire en coin.
— Tais-toi, dit Sona.
Les deux se relevèrent et affrontèrent à nouveau Mani.
— Il faut qu'on en finisse, dit Raoul.
— Ouaip, répondit Sona.
Ils voulurent attaquer, mais Mani lança une incantation :
— Magie gravitationnelle : ô force invisible qui maintient les cieux et les terres, plie l'espace autour de moi… Grafitas.
L'air devint plomb. Sona, Raoul, et tous les autres furent écrasés sous une pression énorme, incapables de bouger, incapables même de crier. Le sol du toit se fissura sous leur poids.
— Haha… plus personne ne peut me battre.
Mani
Âge : 43 ans | Classe : Mage | Rang : S | Titre : Magicien fou
— Il est temps d'en finir.
Il tendit la main, et la gravité elle-même sembla plier autour de lui.
— Que toute chose soit attirée vers son centre…
Les corps glissèrent sur les tuiles, tirés vers lui comme de la limaille vers un aimant. Tout le monde fut rassemblé au centre : élèves, soldats, roi, Spark, Raoul, Sona — tous entassés dans un cercle de plus en plus étroit.
Sona serra les dents. Le chronomètre de sa quête tournait quelque part dans son esprit. « Fine… dépêche-toi… »
— Et maintenant… EXPLO— !
Mani s'interrompit net. Il venait de sentir un mana familier derrière lui — chaud, vif, insolent.
Dans le silence, une voix épuisée mais victorieuse s'éleva depuis le sol.
— T'es enfin là, zebi, dit Yannis, qui venait de se réveiller.
Mani se retourna lentement.
Et il vit Fine, juché sur un esprit cheval de feu, entouré d'autres esprits élémentaires de différents animaux, flottant dans les airs comme une cour de créatures légendaires. Au-dessus de lui, aveuglante, tournoyait une BOULE DE FEU GÉANTE.
— Comment il est arrivé jusqu'ici ? murmura Mani, stupéfait.
Fine sourit — ce sourire qu'il gardait pour les situations où il avait le plus peur, et où il refusait de le montrer.
— Je vous ai manqué ? Ne vous inquiétez pas… papa arrive.
SÉRIEUX ?!